Le monde connu de Edward P. Jones

Le monde connu de Edward P. Jones
( The known world)

Catégorie(s) : Littérature => Romans historiques

Critiqué par Aaro-Benjamin G., le 22 août 2005 (Montréal, Inscrit le 11 décembre 2003, 50 ans)
La note : 7 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 727ème position).
Visites : 3 407  (depuis Novembre 2007)

Briser les chaînes

La période de l’esclavage aux États-Unis nous a donné des romans marquants de la littérature – « Racines » de Alex Haley – « Beloved » de la nobeliste Toni Morrison. Edward P. Jones revisite ici les années précédant la guerre civile avec une œuvre aux proportions épiques qui lui a valu le prix Pulitzer.

Au centre du roman, le personnage de Henry Townsend, un jeune noir né dans l’esclavage mais dont la dette a été rachetée par son père. Habile de ses mains, celui-ci réussira à accumuler assez d’argent pour une acquérir une ferme. De par son statut, il adoptera le style de vie de la classe-supérieure blanche, ce qui implique de posséder des esclaves. Un fait historique qui n’est pas une exception nous informe l’auteur, puisqu’il était fréquent pour des familles noires d’être propriétaires d’esclaves noirs.

Utilisant la mort de Henry comme pivot, le récit sans ligne directrice, avance ou recule dans le temps pour raconter les chroniques d’une communauté agricole de la Virginie. Les horreurs de l’esclavage ne sont pas décrites exhaustivement et l’auteur évite de stéréotyper ses personnages de blancs. En fait, il s’agit d’une évocation sobre d’un temps où l’injustice, qu'elle soit raciale ou sociale, faisait partie de la vie courante et habitait les gens au plus profond de leur âme.

Si le propos nuancé confère beaucoup d’authenticité au livre, cela se traduit parfois par des longueurs. D’autant plus que le style littéraire de Jones est peu rythmé. Dans cet univers de contradictions, voyant l’affection et la cruauté s’entremêler, personne n’en sort moralement indemne. Les personnages sont nombreux, complexes et riches en personnalité. Chacun porteur d’un rêve, de blessures et d’une destinée. Ensemble, ils nous rappellent que l’histoire ne devrait pas être réduite à quelques lignes dans un manuel.

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Les éditions

  • Le monde connu [Texte imprimé], roman Edward P. Jones traduit de l'anglais (États-Unis) par Nadine Gassie
    de Jones, Edward P. Gassie, Nadine (Traducteur)
    Albin Michel / Les Grandes traductions.
    ISBN : 9782226167293 ; EUR 22,50 ; 24/08/2005 ; 388 p. ; Reliure inconnue
  • Le monde connu [Texte imprimé], roman Edward P. Jones traduit de l'anglais (États-Unis) par Nadine Gassie
    de Jones, Edward P. Gassie, Nadine (Traducteur)
    le Livre de poche / Le Livre de poche
    ISBN : 9782253121374 ; EUR 7,60 ; 17/10/2007 ; 539 p. ; Poche
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Lecture difficile réclamant un engagement …

10 étoiles

Critique de Channe01 (, Inscrite le 21 juin 2005, 65 ans) - 12 janvier 2006

Comme quoi lire, ça demande parfois un effort, un engagement de soi… J’ai failli laisser tomber ce livre à deux ou trois reprises. L’écriture me rebutait. L’effort qu’elle me demandait. Pourquoi ? Le parti pris de restituer le langage des esclaves en traduction française mais au plus près d’un parler mixte entre deux langues. Et puis les ruptures de narration. Le temps de prendre le rythme et j’étais accrochée. Même si c’était difficile, je ne pouvais plus laisser mes personnages en abandon. J’avais fait connaissance et je voulais les accompagner.
Le fil conducteur du roman, c’est Moïse, un esclave noir dans les années précédant la guerre de sécession. De propriétaire en propriétaire, Moïse appartient désormais à un autre noir affranchi. Et là, il ne comprend pas.
Cette histoire, c’est comme une courtepointe américaine en patchwork. Des bouts de tissu sont cousus à côté d’autres bouts de tissus. Certaines couleurs se marient, dessinent un motif, d’autres s’ignorent tant les couleurs s’opposent. Et puis la courtepointe se transmet de génération en génération, il y a des déchirures, on la reprise, on ajoute des bouts de tissus moins usés. Les couleurs ressortent… Et c’est reparti pour un nouveau dessin. De fil en aiguille, d’autres histoires s’ajoutent à la chaîne. La trame se déroule du passé au futur et puis retour au présent. Peu à peu, un paysage se dessine, la condition d’être humain, propriété ou propriétaire d’un autre se dévide sur une toile colorée de tissu, d’usures variées de bouts de vie. C’est l’impression ressentie tout le temps que j’ai lu ce livre.
Et au final, c’était bien ça. Lisez-le, vous aurez la surprise.
Ce patchwork nous dit l’esclavage, la perte de soi, la perte d’identité, la quête d’identité, la frustration permanente de ne pas être maître de soi. Et pour ceux qui se sont affranchis, jusqu’à quel point de rupture peuvent-ils s’insérer dans cette société qui les ignore sinon pour leur productivité.
C’est à lire. C’est dense, intense.
Cela donne à comprendre que l’esclavage est un crime qui ne peut se laisser oublier tant les traces sont encore vives dans les vies d’aujourd’hui. Il faudra beaucoup de temps pour repriser les plaies de ce patchwork, pour que les tissus s’avivent en couleurs égales aux autres, tissant un motif commun de par leurs contrastes.

Black power

10 étoiles

Critique de Wiloobi (, Inscrit le 5 décembre 2005, 54 ans) - 5 décembre 2005

On peut lire ce roman en miroir à ce qui agite la société française ou européenne actuellement ; c'est ce qui amène à le prendre et à s’asseoir dans son fauteuil de lecture préféré. En plus il a eu le Pulitzer, alors.
Dans les destins croisés de cette famille "issue" d'esclaves, avec des familles blanches et d'autres familles noires, c'est la société ici décrite qui trace la démarcation, pas l'auteur, pas moi, on finit par se reconnaitre un peu, et mesurer aussi l'impossibilité pour un homme libre de vraiment "comprendre". IL faut qu'un certain choc nous atteigne aux tripes par là même que l'auteur nous le fait vivre du point de vue d'un témoin lâche d'actes brutaux que ses semblables commettent, pour qu'on sente le poids brûlant de la poussière du "Sud" sur les épaules de ceux qui y vécurent en ces temps d'épiphanie.

Car ce roman est nourri de la science historique de l'esclavage, il montre que l'esclavage en tant que fait social, tirait chaque individu dans des directions antagonistes. Les individus les plus simples sont souvent ceux qui font le plus de mal, et ne sont pas les plus riches ni les plus puissants. Beaucoup des personnages positifs sont des pères, des mères, des époux cherchant le bonheur de leurs familles, et renonçant pour cela à certaines prétentions qu'ils auraient pu défendre sinon. Beaucoup s'attachant surtout à bien faire leur travail, remplir leurs devoirs, payer des dettes absurdes ; "avec les fous foleyes !"

Au final on apprendra en lisant ce livre que la vie de ces gens, pour autant qu'on la connaisse, nous est aussi proche que celle de nos aïeux de la même époque : mystérieuse en apparence, mais le sang est toujours rouge...
"Le monde connu"

Il était une fois en Amérique

9 étoiles

Critique de Bidoulet (, Inscrit le 18 octobre 2005, 51 ans) - 2 novembre 2005

Edward P. Jones a écrit une fresque ample et dense sur un monde connu et heureusement perdu, celui d'une Amérique sudiste qui faisait de l'homme noir sa propriété humaine. Les destins croisés des maîtres blancs et noirs et de leurs esclaves noirs inondent ce vaste roman de drames où la vie, fragile, n'est qu'un bien marchand.
Dans ce comté de Manchester au coeur de l'Etat de Virginie, que Edward P. Jones a choisi pour cadre très réaliste, un esclave noir acquiert sa liberté et, à son tour, devient le maître d'une plantation peuplée d'une trentaine d'esclaves. On ne fait pas ici la différence entre l'homme en tant qu'objet de propriété et le bétail. Femmes, hommes et enfants constituent la richesse du maître tout autant que vaches, cochons et terres. On nourrit les uns comme on nourrit les autres. Les uns sont traités et meurent comme les autres. Entre propriétaires, on s'échange, on vend et on achète indifféremment les uns et les autres.
L'auteur décrit les itinéraires de plusieurs protagonistes qu'ils soient maîtres, esclaves ou miliciens (ils sont chargés de poursuivre les esclaves échappés) mais il garde en filigrane la vie d'Henry Townsend, un homme noir affranchi qui fait sa place parmi les maîtres blancs et ne s'en distingue pas si ce n'est par la seule couleur de sa peau.
Edward P. Jones nous livre un héros dont on scrute l'ambivalence. Henry Townsend est-il insensible à la condition de ses anciens compagnons d'infortune aujourd'hui sous sa domination ? Comment peut-il faire subir sans compassion ni culpabilité les mêmes humiliations et les mêmes douleurs qu'il a lui même connues ?

Edward P. Jones, qui a remporté le prix Pulitzer 2005, crible le récit de nombreuses dates qui ancrent le récit dans la seconde partie du XIXème siècle et laisse ainsi supposer qu'on lit une oeuvre à la frange du roman et du livre d'histoire. Certes rien ne permet d'affirmer que les personnages et les actions ont concrètement existé et pourtant la précision minutieuse de cet ordonnancement impliquerait que l'auteur a puisé son inspiration dans un monde connu, reconnu, balisé et déjà historiquement décrit. Le réalisme exacerbé de cette oeuvre parvient à faire glisser la fiction au second plan pour mieux relever toute l'inhumanité de l'esclavage et plus encore toute sa matérialité.

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