Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi

Madame Bovary, ma mère et moi de Samira El Ayachi

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 9 janvier 2026 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 78 ans)
La note : 8 étoiles
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Relations mère-fille chez des émigrés

Dans un précédent roman, Samira a écrit l’histoire de son père, mineur marocain employé pour fermer les dernières mines du Bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, sans pouvoir bénéficier du statut de mineur avec la charge d’une famille de six enfants à nourrir, loger et éduquer. Dans cet autre roman, elle raconte en de courts chapitres faits de petits textes écrits dans un langage vivant, alerte, coloré, plein de verve et de mots de son monde, l’univers que sa mère a découvert en rejoignant son mari dans le nord de la France où sont nés ses enfants sauf l’aîné. Ces textes disposés sans aucun ordre chronologique, évoquent chacun une histoire, un aspect de cette vie, un sentiment, une colère, une anecdote, un fou rire, une fête, une rébellion, …, tout ce qui constitue la vie d’une famille de six enfants dans un coron de la région de Lens au temps où le charbon finissait de rythmer la vie de tout un peuple.

Dans un texte où les mots s’agitent, se bousculent, dansent au son de la musique de leurs assonances, forment des formules fulgurantes, Samira raconte la vie de sa mère en parallèle avec la sienne mais aussi en regard de celle de Madame Bovary qu’elle a lue pour le baccalauréat mais, le jour de l’examen, elle a oublié le livre, elle a donc raté celui-ci. La mère est arrivée en France, en 1978, grâce aux dispositions du regroupement familial instauré par le gouvernement de l’époque. Elle qui n’avait jamais quitté son pays, le sud du Maroc, venait an France avec un fils pour rejoindre son mari mineur. Ils ont ensuite accueilli cinq autres enfants dont celle qui pourrait être la narratrice de ce roman. La mère avait été mariée à seize ans sans son consentement avec un homme qui ne l’avait pas choisie, femme au foyer, mère et épouse appliquée et attentionnée dans ces deux rôles, elle régnait sur son royaume, la minuscule cuisine qui équipait leur petite maison.

Elle ne parlait pas le français, elle connaissait que sa langue maternelle l’amazigh, langue endémique de son sud marocain natal. Cette migration fut pour elle un réel choc culturel, elle découvrait un nouveau monde, sa langue, la ville, la nourriture, les us et coutumes fort différents de ceux de son pays natal. Avec ses moyens, elle essayait d’accompagner ses enfants dans ce monde qu’elle connaissait si mal. La narratrice a, elle, découvert la langue et la culture françaises à l’école, comme ses frères et sœurs, mais aussi dans les livres que son père aimait tellement. Salwa, la narratrice, est une fillette vive et intelligente, pleine d‘énergie, elle devient une fille cultivée et révoltée, elle n’acceptait pas que sa mère vive comme une femme soumise à son mari, à son monde, à tout ce qui l’entoure et qu’elle ne maitrise pas. Elle a vécu la migration et son après avec courage et abnégation sans jamais se plaindre essayant de toujours satisfaire les siens.

Pour Salwa, Bovary c’est la référence, tout d’abord la mauvaise femme qui n’a pas su, ou voulu, se plier aux règles de son milieu, celle qui est allé chercher ailleurs quand l’ennui l’a atteint et Cupidon piqué de sa flèche. Et, quand le temps de l’amour est arrivé, Salwa a découvert les joies mais surtout les douleurs de l’amour et elle a mieux compris Bovary et son désespoir, ainsi elle est arrivée à trente-sept ans avec un mari dont elle divorce pour être libre … mais seule. Elle redécouvre alors sa mère, qu’elle comprend mieux et qu’elle accompagne dans un voyage pèlerinage au pays natal où elle voit une autre mère, une autre femme, celle qui veut lui transmettre les valeurs, les mœurs, les pratiques religieuses accommodées aux anciennes croyances animistes, la magie, les coutumes et la médecine ancestrales, …, de son peuple, de sa famille… Elle comprend alors que sa mère a eu une vie avant, qu’elle a connu l’arrachement et l’adaptation à une autre société sans jamais courber le dos, toujours fière et droite. Cette mère, elle croyait qu’elle ne l’aimait pas pour être née sans être désirée, cette mère qui la frappait, lui a volé son Madame Bovary la veille du baccalauréat… La vie au pays c’est aussi la fête qui évoque, pour moi, les chansons amazighs et andalouses reprises par Taos Amrouche après sa mère. Taos qui dans ses lignes m’a emmenée au creux du pays qui l’a refusée.

Salwa connait la douleur de la maladie mais aussi celle de l’amour qui est toujours bien compliqué pour elle qui veut rester libre et supporte mal une ambiance trop patriarcale. Elle est l’héritière d’une lignée de femmes soumises souvent mais toujours battantes à leur façon. Elle se sent aussi l’héritière de Bovary qui ne supportait pas l’amour qui stagne et ennuie, elle est une femme qui veut affirmer son statut et sa condition de femme libre.

Ce roman, c’est l’histoire des femmes de la migration, du rapprochement familial, de la difficulté de l’intégration, de la soumission aux chefs de famille, de l’affront du racisme et de la stigmatisation, de la différence, de la réussite sociale et culturelle pour certaines, c’est aussi l’histoire de la lutte des ses femmes pour la reconnaissance de leur statut et de leur rôle dans la transmission des valeurs héritées des mères restées au pays. Mais c’est de plus le cheminement initiatique d’une fille née de la migration qui a assimilé la coculture française tout en gardant les valeurs transmises par sa mère.

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