Le petit prince cannibale de Françoise Lefèvre

Le petit prince cannibale de Françoise Lefèvre

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Sahkti, le 18 octobre 2004 (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 43 ans)
La note : 10 étoiles
Visites : 3 916  (depuis Novembre 2007)

Cri de rage

"Le petit prince cannibale", un livre qui ressemble à un cri. Un cri d'amour, de douleur, de colère. Le récit d'une maman qui élève son enfant autiste avec toutes les difficultés que cela comporte. Difficultés au sein de la famille d'abord mais aussi et surtout face au monde extérieur, face à ces regards emplis de pitié ou de désapprobation lorsque Sylvestre pique d'abominables colère dans les supermarchés ou en pleine rue.
Au fur et à mesure de la lecture, j'ai établi quelques parallèles avec le cri de Catherine Chaine ("J'aime avoir peur avec toi"), mais le fond du propos est différent, Françoise Lefèvre ne remettant pas en question la naissance de son fils.
"L'amour maternel est le moins mièvre des sentiments. Il se trouve qu'il faut lutter pour vivre cet amour, car de la maternité aux institutions, voisins, parents, amis, il y a peu d'être pour se réjouir d'une naissance. (...) Il faut oser aimer le tout petit enfant et oser le dire." (page 20)

Nous suivons les avancées et les régressions de Sylvestre, les subterfuges employés par sa maman pour qu'il communique, les ruses pour ne pas qu'il casse tout de rage. C'est épuisant, Françoise Lefèvre le décrit avec une franchise et une sincérité qui laissent sans voix tant tout cela est naturel et puissant.
Elle aime son fils, plus que ça encore et en même temps, elle lui en veut. De lui bouffer la vie. De l'étouffer.
"On dirait que tu veux soumettre tout le monde à ta loi, à tes codes. Tu te conduis en terroriste. Tu nous tiens en otages" (page 31)
L'auteur emploie le mot "transfusion" pour parler de cette relation. Une relation par laquelle elle infuse toute son énergie et son courage à son fils, avec plus ou moins de succès selon les jours et les humeurs. Tâche vivifiante mais également ingrate, profondément frustrante. Il arrive à l'auteur de craquer, de crier sa rage, de demander du répit.
"Je t'aurais tué parfois de me faire si mal, d'aspirer avec tes hurlements toute ma poésie. Mes pensées. ma bonne volonté. Tout mon amour. Mon increvable amour pour toi. Tu prenais tout et ne donnais rien." (page 42)
Elle ne lâche pourtant pas prise, elle demande de l'oxygène mais n'abandonne pas. Elle ne laissera pas tomber. Cette force me laisse pantoise. Quel courage, quelle résistance. Même si elle insiste dans son livre pour qu'on ne compare pas Sylvestre aux autres enfants lorsqu'ils se fâchent, je n'ai pu m'empêcher de penser à mon manque régulier de patience devant les caprices de mon marsu face à la ténacité de cette femme, ouverte, tiraillée, meurtrie par l'amour qu'elle voue à son fils, qui la porte et la détruit en même temps.
"Je ne te quitte pas. je ne te lâche pas. Je souffle sur ta vie. Je souffle sur tes doigts. Souffler. Souffler pour que la lueur minuscule qui s'allume parfois dans tes yeux ne s'éteigne jamais." (page 99)

C'est un formidable cri d'amour et de désespoir. Parallèlement à ce parcours chaotique se dresse le personnage plus effacé de Blanche, vision de l'imaginaire de Françoise Lefèvre, la potentielle héroïne d'un récit auquel elle aimerait tant donner vie. Blanche, une cantatrice atteinte d'un cancer de la peau qui la ronge, qui dévore ses forces et ses illusions, qui la détruit à petit feu. Une femme qui se bat, résiste envers et contre tout, malgré les envies de plus en plus présentes de tout laisser tomber, de s'incliner face à cette vie qui ne lui est d'aucun secours. Transposition de la douleur et de la détresse de Françoise Lefèvre face aux murs qui la séparent de son fils, face à la frontière derrière laquelle il vit. Exutoire imaginaire qui lui permet de souffler un peu, de se donner du courage, de reprendre vigueur en décidant, elle, de ne pas laisser tomber.
Un cri d'amour et de désespoir, oui. Aussi une formidable leçon de vie et de courage. A méditer. Impérativement. L'auteur n'en fait pas des tonnes, ce n'est pas mélo ou mièvre, c'est naturel, j'insiste beaucoup sur le côté franc et naturel du récit, il lui donne toute sa force.

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