L'enfant bleu de Henry Bauchau

L'enfant bleu de Henry Bauchau

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Fee carabine, le 24 septembre 2004 (Inscrite le 5 juin 2004, 43 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 13 avis)
Cote pondérée : 8 étoiles (163ème position).
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Un rayon de douleur, un rayon de lumière

Paris, un matin à l'heure de pointe, métro bondé, foule pressée, Véronique, une psychologue, se rend à son travail dans un centre de jour pour adolescents psychotiques où elle sera, comme chaque jour, confrontée à la souffrance du peuple du désastre, les foutus, les tordus, les pas-comme-les-autres, les jetés... et parmi ces adolescents, un jeune garçon très lourdement atteint, Orion, dont les rares paroles se font saccadées et les mots chambardifiés. C'est la grisaille du quotidien, la vie minutée des banlieusards, le métro, le boulot, le temps qui fuit et qui manque pour ce qui, peut-être, est l'essentiel: la poésie de Véronique et la musique de son mari, Vasco, dont les journées sont dévorées par son métier d'ingénieur mais qui porte au plus profond de lui une musique sauvage, brûlante, vibrante. "Les touches blanches et noires du piano, les notes qui doivent devenir brûlantes pour ne pas être fracassées. Les partitions qui prennent feu. La musique qui s'enfonce, s'enfonce pour pouvoir s'envoler." La musique de Vasco qui prend pour moi les accents de la sonate "La Tempête" de Beethoven, les plaintes brûlantes et douloureuses des deux premiers mouvements, et les luttes du troisième, déchiré entre la pesanteur et l'envol. Mais la musique de Vasco, la poésie de Véronique restent enfouies, refoulées par la terrible routine. Les phrases d'Henry Bauchau se font courtes et sèches, souvent de simples constatations factuelles. "L'enfant bleu" s'ouvre ainsi, bien loin de l'univers d'Oedipe et d'Antigone, sur un monde désenchanté.

Mais un début de complicité se crée entre Orion et Véronique, et vaille que vaille Orion commence à exprimer sa terreur de ce démon de Paris qui le persécute et le poursuit de ses terribles rayons, un démon que seuls les trois cents chevaux blancs qui certaines nuits galopent dans les rues de Paris sont capables de repousser. C'est l'intuition de Véronique: "Je me dis: Trois cents chevaux blancs qui poursuivent le démon de Paris, celui qui a vu cela a reçu un don, un rayon de douleur, un rayon de lumière. C'est peut-être un artiste? C'est peut-être sa voie, s'il en a une?" L'art, alors, se fait catharsis, rempart contre les pulsions suicidaires parce que "C'est mieux de casser sa gueule en dessin que dans le vrai". C'est le début d'un long, d'un très long chemin pour Orion, pour Vasco, pour Véronique. Orion et son démon qui le rayonise et le bazardifie. Vasco et sa musique qu'il voudrait rejeter pour se replonger dans le ronronnement rassurant et la mécanique bien réglée de ses moteurs: "De nouveau les rêves, les sommets, les gouffres, les naufrages, l'immense patrie des illusions. Notre pauvre existence, notre art éphémère à la cime des montagnes et le vent qui fait là-dedans sa musique géante. C'est trop, Véronique, cette conception épique, héroïque de la vie et de la musique, c'est trop pour moi. Vive les moteurs, leur précision, leur force maîtrisée par le calcul et l'expérience." Véronique et "la faible trace d'un tout petit enfant que je vois avec surprise, avec amour, bien trop d'amour. Est-ce moi qui en naissant, ai fait mourir ma mère? Est-ce mon enfant mort en moi avant de naître?", et puis la part de son être qui DOIT soigner, même si c'est très lourd, trop lourd.

Tout est long, tout est lent. Mais petit à petit, Orion apprend à exprimer ses terreurs et ses aspirations dans ses dessins et ses sculptures, même si souvent, il éprouve le besoin à ses côtés de la présence de Véronique, en retrait, passive et pourtant rassurante, comme l'ours en peluche auquel on se cramponne pour affronter les peurs enfantines, les monstres cachés sous le lit ou dans les brumes d'un cauchemar. Et un admirable dialogue se noue entre nos trois héros, lancés dans une exploration de leurs inconscients que vient parfois éclairer l'obscure lumière d'un rêve qui peut-être sera la source d'un oeuvre. Un admirable dialogue qui fait mentir la phrase de René Char selon laquelle "On ne partage pas ses gouffres avec autrui, seulement ses chaises."

Tout est long, tout est lent. Il y a les régressions, les chutes, les heures et les jours qui se perdent dans le brouillard de la fatigue. Mais aux heures de découragement ou de peur, c'est une secrétaire du centre qui prend le temps de s'attarder après la fin de son travail et de parler un peu devant une tasse de café, le regard d'un collègue qui rappelle à Véronique qu'elle est toujours une femme séduisante, ou bien les bras de l'être aimé qui s'ouvrent: "Que faire d'autre devant cette vérité qui vient de jaillir de lui, peut-être de nous deux, que s'embrasser, se cramponner l'un à l'autre, danser face à face comme je l'y entraîne. Oui, danser comme Dieu fait. S'il existe?". Et lentement, avec acharnement, l'art, l'amour, la compassion et l'indéracinable espérance président au réenchantement du monde.

Mais il est impossible de rendre justice ici à la richesse de ce livre, la beauté et la force presque terrifiante des oeuvres d'Orion, la voix de Gamma, chantant la musique de Vasco et le poème de Véronique et dans laquelle je crois retrouver la voix d'Io transfigurant la mort d'Antigone. Alors lisez "L'enfant bleu" et voyez vous-mêmes. Aux heures de grisaille et de désenchantement, ce livre ne vous consolera pas, non, car il est des blessures qui ne se referment pas et des démons qui ne lâchent pas prise. Mais "L'enfant bleu" vous fera ce don inestimable : la possibilité d'être inconsolable et pourtant heureux.

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"On ne sait pas"

10 étoiles

Critique de Bafie (, Inscrite le 19 juillet 2004, 55 ans) - 3 décembre 2013

Je commence ces lignes en soulignant la qualité de la critique de Fée Carabine après laquelle on pourrait fredonner ces mots « Tout est dit »…

Merci aussi à Jobelom…j’ai également sangloté à la fin de ce roman.

Merci à tous… réunis autour de ce splendide roman de Monsieur Henry Bauchau.

Il y a beaucoup à dire de ce livre et, en même temps, je peine à le dire tant les émotions m’ont traversées au fil de ce récit.

Je me suis attachée aux personnages de Véronique, d’Orion, de Vasco, à leurs quêtes communes ou personnelles… quête pour ne pas rester englué dans le quotidien, pour ré enchanter le monde et apprivoiser ses démons…

Je suis aussi entrée en résonance avec les thèmes de ce roman : la création, la musique, la pesanteur du quotidien, l’évolution d’un être du « peuple du désastre »

J’ai vibré, je me suis laissée toucher et n’en suis pas sortie indemne, nourrie d’une nouvelle exigence ; celle de laisser « L’enfant bleu » réenchanter mon quotidien.

Je voudrais encore vous parler un peu de ma rencontre avec les écrits d’Henry Bauchau.

J’ai fait sa découverte en compagnie de L’enfant rieur où Henry Bauchau nous conte son enfance, ses bonheurs et ses traumatismes, ensuite me suis plongée dans son journal des années 2002-2005 : Le présent d’incertitude et ce journal relate la rédaction de l’Enfant bleu et a suscité en moi l’envie de lire ce livre… que je referme avec une envie plus grande encore de découvrir l’œuvre de ce grand humain…

Au fait saviez-vous qu’Orion s’appelait Lionel ?
http://www.youtube.com/watch?v=-1_Be7DUlBg

bouleversant et éprouvant

10 étoiles

Critique de Aligot (, Inscrite le 6 août 2010, 48 ans) - 6 août 2010

Magnifique livre de Bauchau, traversé, comme toujours chez cet auteur, par la puissance de l'art et sa capacité à transcender les êtres ;
Le personnage d'Orion est d'une justesse infinie, être ravagé mais qui tient toujours debout, bouleversant dans sa façon d'être, de parler, de réagir aus choses, aux gens...

Quand on sort de ce livre, il vous poursuit longtemps tant il agite de choses enfouies en nous...
superbe.

A condition d'aimer plus Freud que Michel Onfray ...

5 étoiles

Critique de Nanardstef (, Inscrit le 6 juin 2008, 40 ans) - 30 juin 2010

C'est certain que cette histoire est touchante, intrigante et poétique. Mais était-on obligé de subir ces longues séances psychanalytiques, ces interprétations complaisantes et freudo-compatibles des rêves ?
L'auto-analyse de la narratrice est un véritable supplice ... suis-je comme je suis parce que j'ai vécu ce que j'ai vécu ??

Si on excepte ces longueurs, si on n'est pas intimement convaincu que la psychanalyse est une pure imposture et qu'on n'en est pas fondamentalement révolté, alors on peut lire avec un certain plaisir ce livre.

Car au delà de mes premières critiques, il faut reconnaître une vraie originalité aussi bien dans l'histoire que dans l'écriture, et une véritable émotion qui se dégage de l'ensemble de l'oeuvre.

Je ne sombrerai donc pas dans l'euphorie ambiante mais classerai ce roman dans la catégorie "à lire".

"on" "je"

10 étoiles

Critique de Printemps (, Inscrite le 30 avril 2005, 59 ans) - 22 juillet 2009

Le parcours d'un "on" vers un "je". Des interrogations du monde normal vers le monde handicapé et vice-versa. L'art comme thérapie et découverte et acceptation de sa propre fragilité. Un livre sur l'humain et le "non fini" qui est possibilité d'ouverture vers d'autres mondes. Un plaisir de lire et de s'interroger qui conduit vers l'espoir malgré un point de départ fermé. Un livre plein d'émotions négatives et positives, et surtout d'espérances de compréhension, de la possibilité de ponts entre les humains et leurs mondes. A lire avec un coeur ouvert.

ORION INACCESSIBLE ETOILE...

10 étoiles

Critique de Jobelom (, Inscrit le 19 août 2008, 55 ans) - 19 août 2008

Qu'un écrivain de 90 ans ait pu se couler dans la peau de tels personnages est déjà admirable, mais qu'il réussisse en plus à les faire exister avec une telle vérité, une telle émotion, une telle intensité est un tour de force !

Ce livre est d'une puissance et d'une richesse inouïes. Poésie, humanité, tendresse, humour, culture...
C'est une oeuvre-monde, un océan de littérature. Un hymne à l'Art, à l'être humain dans ce qu'il a de plus subtil.

J'ai sangloté comme un enfant, sans pouvoir m'arrêter, à la fin de ce sublime roman.

Quelque chose comme la rencontre improbable de Freud et du petit Prince.

Je n'ai jamais rien lu de pareil. MAGISTRAL !

Une merveille

10 étoiles

Critique de Agnes (Marbaix-la-Tour, Inscrite le 19 février 2002, 52 ans) - 16 juillet 2008

Rien à ajouter à la critique de Fée Carabine (et c'est très bien ainsi, je viens de refermer le livre et je suis trop bouleversée pour le commenter correctement)

Je ne puis que vous inciter à la lire, le vivre, c'est un vrai don de la part de l'auteur

Une petite merveille de poésie...

10 étoiles

Critique de Muchado (Paris, Inscrite le 21 avril 2006, 35 ans) - 8 juin 2006

C'est un livre merveilleux, je suis presque triste de l'avoir terminé hier soir...
Orion le poète malgré lui, l'âme torturée et blessée, qui s'ouvre au monde grâce à l'art, mais sans s'en rendre compte...
Moi aussi "on" veut devenir son ami, son psycho-prof-un-peu-docteur.
Moi aussi "on" veut pouvoir le comprendre et le rassurer.
Et attention, n'y voyez aucune faute de syntaxe ici, l'enfant bleu n'est pas loin...


La consolation

8 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 52 ans) - 31 janvier 2006

Un récit d'une thérapie entre un adolescent handicapé et une psychanalyste. L'adolescent, Orion, est attaqué par des démons intérieurs qui l'empêchent de parler en son nom propre. Chez Véronique, sa thérapeute, il y a une cassure crée par la perte de sa mère et plus tard de son enfant. Et entre les deux se noue une relation thérapeutique forte et très émouvante. Le lecteur suit avec intérêt, presque avec passion, le long et dur cheminement d'Orion.

Je crois que ce couple fonctionne un peu comme un miroir pour le lecteur, j'ai surtout aimé le personnage de Véronique qui est forte et faible à la fois, qui puise au fond d'elle-même la force d'aider cet enfant. La cassure qu'on sent chez Véronique est la nôtre aussi, on touche à une partie en nous qui refuse de s'avouer vaincue et repousse nos limites. Le livre est long mais on n'a pas envie que ça s'arrête car on s'attache fortement aux personnages. Comme le dit Fée Carabine, à la fin du roman on sait qu'on restera à jamais inconsolable, ça n'empêche qu'on essaye toujours et qu'on continue à chercher chacun notre enfant bleu ou notre Véronique pour nous aider.

Le peuple du désastre

8 étoiles

Critique de Saint-Germain-des-Prés (Liernu, Inscrite le 1 avril 2001, 49 ans) - 7 avril 2005

Point n’est besoin de résumer à nouveau le propos du livre, je vous renvoie aux critiques précédentes. Par contre, je voudrais insister sur cette faculté qu’a Bauchau de se mettre dans la tête d’un adolescent perturbé, qui parle en « on », qui se croit la proie des rayons néfastes d’un démon et qui esquive toute question gênante par un « on ne sait pas ». Comment a-t-il fait, Bauchau, pour nous rendre cet ado si réel, si attachant ? C’est que Bauchau, sous le couvert du décalage mental d’Orion, soulève des problématiques embarrassantes dont l’une ou l’autre vont faire écho en nous, nous renvoyant directement à certaines de nos propres interrogations philosophiques.

Un exemple, à partir d’une citation un peu longue. C’est Orion qui parle. « Cet été, avant de partir en voyage avec moi, Ysé et Roland, celui que tu aimes presque autant plus que moi, voulaient aller en Grèce. C’est du continent ça, une presqu’île, on voulait aller en Crète, dans une île. On a été le plus chiant et on est allé les trois en Crète. On savait que la Grèce était plus belle mais on avait peur du presque, du mot qui rend sorcier. Une œuvre, quand elle est presque finie, on sent une chaleur, un début de rayon pour qu’on ne finisse pas. Moi, on est une espèce de presque, de pas fini. Etre comme les autres, est-ce que c’est être fini ? On voudrait et le presque ne veut pas. On souffre pour finir les œuvres, on aimerait mieux faire des œuvres brûlées. Toi, Madame, tu es une presque ou une finie ? »
Ailleurs, Véronique dit : « Orion et moi, nous sommes du même peuple. Quel peuple ? Le peuple du désastre ».
Qu’ajouter ?…

un moment de rare bonheur

10 étoiles

Critique de Madeleine (, Inscrite le 21 octobre 2004, 88 ans) - 28 octobre 2004

livre merveilleux, d'une rare poésie et d'une grande humanité.
Véronique "psychothérapeute-presque docteur" prend sous sa protection un jeune adolescent, Orion qui dit "être brigandoragé dans sa tête et ne parler que le français handicapé, le français des bazardés, des charabiacés. Elle détecte chez lui une imagination puissante qu'elle va utiliser dans le dessin, la sculpture. Orion est doué et ces activités créatrices vont le libérer de ses angoisses. Il va pouvoir s'ouvrir à la vie.

Merveilleux Bauchau

10 étoiles

Critique de Hambraine (Fosses La Ville, Inscrit le 18 mars 2004, 66 ans) - 4 octobre 2004

J'avais déjà lu de lui Antigone et j'étais sorti de cette lecture profondément désespéré. Ici par contre, Bauchau fait surgir l'espoir. Il y a du lyrisme dans l'écriture de l'auteur et ce lyrisme est entrainant. On voudrait pouvoir suivre Orion et Véronique dans les îles.

"On ne sait pas Madame"

8 étoiles

Critique de Sahkti (Genève, Inscrite le 17 avril 2004, 43 ans) - 3 octobre 2004

Fée Carabine a admirablement bien résumé et parlé de ce livre.

Véronique s’occupe d’Orion, un adolescent en retard et un brin caractériel. "A cause du démon" comme il dit qui lui envoie des rayons.
Progressivement, Orion prend beaucoup de place dans la vie de Véronique, dans son agenda et dans sa tête. Chacune de ses pensées semble contenir le prénom de l’enfant dont elle s’occupera tout de même pendant plus de douze ans. Une relation se tisse, s’installe de plus en plus solidement. Avec, très vite de mon côté, un peu d’agacement et l’envie de secouer Véronique, de lui dire qu’elle doit garder ses distances, que ça devient dangereux pour elle. Et finalement si je me trompais ? Si cette relation à deux était pour elle le moyen de se découvrir, de s’éveiller à une autre forme de vie, de sortir de ces habitudes qui la hantent depuis des années. Le démon d’Orion c’est peut-être aussi celui qui habite silencieusement Véronique depuis la mort de son compagnon et de son enfant.
Donc je fais taire cet agacement, je le remplace par de l’indulgence mais ça ne suffit pas tout le temps. Et puis il y a Orion, qui par moments est franchement insupportable. C'est évidemment lié à sa maladie, cela exige de la compassion de la part du lecteur mais Henry Bauchau est un malin, il nous montre comme cela peut être malaisé et nous fait sentir que cette compassion n'est qu'une façade sociale qu'on se sent obligé d'adopter. Et puis il y a cette question, lancinante, de savoir jusqu’où Orion est conscient et responsable de ces actes, jusqu’à quel point il est le maître de sa volonté.
Le lecteur est interpellé. D’abord par la force et la beauté de la relation qui se noue entre Véronique et Orion, ensuite par l’impuissance qu’il ressent à faire sortir ces deux-là de leur cocon tourmenté. Il se crée une véritable fusion entre la psy et son patient, fusion qui va bien au-delà d’une simple relation médicale, ils deviennent dépendants l’un de l’autre et cela prend des allures dramatiquement dangereuses lorsque la vie les sépare, même pour quelques heures.
Petit à petit, Véronique fait son nid dans la confiance d’Orion et le jeune homme dans la vie de sa nouvelle amie. C’’est touchant, plein d’amour et de respect et en même temps, il y a une franchise posée tout de suite : Orion est là pour apprendre et évoluer, Véronique est payée pour cela. Véronique veut se sortir de sa prison mentale et avancer elle-aussi, Orion lui sera très utile pour ce faire. Ce constat émis, la sincérité et la sensibilité de la complicité entre Orion et Véronique prennent le pas sur tout. Avec parfois une impression d’étouffement que transcrit très bien Bauchau quand il évoque la fatigue de Véronique, sa lassitude, son découragement. Les images sont parlantes, réalistes, on se glisse instantanément dans la vie de cette femme pour laquelle ma mission est parfois trop lourde à assumer.
Heureusement pour elle, il y a le personnel de l’hôpital de jour, plutôt compréhensif. Mais la compréhension n’est pas toujours suffisante quand il faut faire face à des dessins de monstres, à des cauchemars sur papier, à des crises répétées ou à des angoisses muettes.
Alors Véronique se tourne vers son mari, Vasco. Couple étrange et par moments assez envoûtant. Vasco, coureur automobile reconverti en musicien à succès, de plus en plus souvent absent en raison de tournées musicales. On se demande comment le couple tient, les absences se répètent à vitesse saccadée. Un couple qui pourrait passer pour accessoire dans le roman alors qu’il en constitue, à mes yeux, un élément essentiel. Vasco est la nourriture de Véronique. Elle se repose sur lui tout en se comportant comme une femme aimante et maternelle qui prend les choses en mains. On sent une alchimie entre ces deux-là. Et cet éloignement qui m’a plusieurs fois attristée tant je sentais le désarroi de Véronique est peut-être ce qui les sauve. Vasco parti, Véronique profite de sa liberté, elle organise ses journées comme bon lui semble et en même temps, elle est obligée d’assumer le quotidien par elle-même, de faire face, de se comporter en adulte. Vasco revenu, c’est un roc contre lequel elle s’appuie, l’homme qui l’aide et la porte, qui ouvre les voies de la communication avec Orion. Vasco qui jouera un grand rôle dans la vie d’Orion et sera en quelque sorte le déclencheur, celui qui mettra en pratique toute la théorie enseignée par Véronique.

C’est une histoire forte, qui porte, par les émotions qu’elle produit, par les colères qu’elle suscite, par l’amour qu’elle donne. Dans un langage clair, avec beaucoup de mots imaginaires portant la signature d’Orion. Des mots attachants. J’aurais aimé que le récit se prolonge, qu’il conserve le rythme lent des premières pages, de ces mois d’apprivoisement entre Véronique et Orion. Des dizaines de pages pour quelques heures, quelques jours, puis une accélération dans le récit, les vacances se succèdent, la dernière année est là, l’hôpital pour adultes, la rencontre avec la douce Myla, son départ, le chagrin, la fin d’une histoire et le début d’une autre. J’aurais aimé que le rideau ne tombe pas. C’est en refermant le livre que j’ai pris pleinement conscience de l’attachement que je portais désormais aux deux personnages. Comme à eux, il m’aura fallu du temps pour comprendre et connaître l’autre, l’apprivoiser un peu et avoir envie de faire un bout de chemin avec lui.

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  Henry Bauchau n'est plus... 10 Patman 26 septembre 2012 @ 23:30

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