Yoga de Emmanuel Carrère

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Poet75, le 4 septembre 2020 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 64 ans)
La note : 8 étoiles
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Un homme vrai

« J’aimerais être un homme bon, écrit Emmanuel Carrère à la fin de la première partie de Yoga, son nouvel ouvrage, j’aimerais être un homme tourné vers ses semblables, j’aimerais être un homme fiable. Je suis un homme narcissique, instable, encombré par l’obsession d’être un grand écrivain. » C’est, quoi qu’il en soit, avec un récit singulier, sans fard, que revient Carrère sur les étals des librairies, six ans après la parution du Royaume, livre dans lequel, on s’en souvient, il explorait avec bonheur les origines du christianisme. Je ne sais si l’on a affaire à un grand écrivain, comme il en a l’ambition (ou, en tout cas, « l’obsession », nous dit-il), je n’en suis pas du tout certain, mais ce qui, à mes yeux, est évident, c’est qu’on est en présence d’un homme désarmant. Je veux dire par là que la lecture d’un livre comme Yoga devrait être agaçante, irritante, tant l’auteur est encombré de lui-même, et pourtant, curieusement, elle ne l’est pas. Cela tient, je crois, à cette conviction toute simple, mais pas si facile à rendre effective, dont, au détour d’une phrase, nous fait part l’écrivain à propos de la littérature : elle est, écrit-il, « le lieu où on ne ment pas. » Eh bien, j’en suis convaincu, la force du livre de Carrère vient de là, de cette volonté de ne pas mentir. Ce qui ne signifie pas, d’ailleurs, que l’auteur n’introduise jamais aucun élément de fiction dans son récit : il le fait parfois et s’en explique lui-même à la fin du livre, mais cela n’y change rien. Le livre de Carrère donne le sentiment, d’un bout à l’autre, d’être vrai !
Être vrai, cela signifie, entre autres, assumer ses propres contradictions. Car si Carrère se décrit volontiers comme un homme imbu de lui-même, ce qu’il nous raconte le lui nous parle aussi, et je suis sûr qu’il en conscient, d’un autre Carrère, d’un Carrère qui n’est incapable ni de bonté ni d’altruisme ni de transformation de soi. Yoga, qui devait être, à l’origine, un petit livre souriant, sans prétention, sur cette méthode de méditation pratiquée par l’auteur, se présente, en fin de compte, comme un ouvrage bien plus ambitieux, comme le récit d’un parcours conduisant du repli sur soi à l’ouverture aux autres en passant par des épreuves que l’on ne souhaite à personne au monde.
Tout commence donc par un stage Vipanassa, stage de yoga donc, auquel s’est inscrit l’écrivain dans le but, précisément, de nourrir, si l’on peut dire, le petit livre dont il a le projet. Même si l’on n’est pas soi-même adepte de yoga ou autre technique de méditation, les pages écrites sur le stage en question ne manquent pas d’intérêt. Elles nous rappellent, entre autres, qu’aux yeux des maîtres spirituels, tel Patanjali (mais Carrère nomme aussi Platon, Bouddha, Maître Eckhart et Thérèse d’Avila), ce qui compte, c’est de trouver la sortie « de ce pétrin qu’est la vie terrestre ». On peut d’ailleurs se demander s’il est judicieux d’avoir intégré Thérèse d’Avila à cette liste de noms, le christianisme, même vécu par les mystiques, ne prônant pas, contrairement au Bouddhisme, l’évasion du monde terrestre, de la condition humaine, de ce que les Orientaux appellent samsara. Carrère, lui, fort heureusement, exprime des doutes à ce sujet. À Patanjali qui estime que « rien ne mérite d’être connu sinon ce qui permet d’échapper à la condition humaine », Carrère est tenté de répondre qu’au contraire « mille autres choses méritent d’être connues. »
Cela est vrai, même si le chemin vers la connaissance, qui ne se pratique pas seulement avec du yoga, doit passer par de terribles épreuves. En l’occurrence, c’est pendant qu’il fait son stage Vipanassa que Carrère est informé de l’attentat de Charlie Hebdo au cours duquel a été assassiné un de ses amis, l’économiste Bernard Maris. Or il est demandé à Emmanuel Carrère de s’exprimer lors des funérailles. Comment prétendre encore, se demande-t-il, que le yoga et la méditation sont bons : « la teneur en vérité, écrit-il, est plus élevée chez Dostoïevski que chez le Dalaï-lama ». Mais la période d’épreuves ne s’arrête pas là, elle passe par ce qu’il y a de pire pour un individu, une dépression telle qu’elle le conduit au bord de la folie, dans un puits de ténèbres, dont il ne sort pas sans passer par quatre mois d’hospitalisation à l’hôpital Sainte-Anne où il subit, entre autres, des électrochocs. Il est d’ailleurs étonnant de lire ces pages sur la dépression, tant elles proposent une analyse pertinente de ce mal qui, pour Carrère, ne contredit nullement le propos du livre, bien au contraire. L’essai sur le yoga et l’autobiographie psychiatrique, explique-t-il, c’est le même livre : « comme du yin naît le yang ou du yang le yin », les deux n’étant plus complémentaires, chez le malade mental, mais ennemis.
En fin de compte, quand Carrère est tiré de ce cauchemar, ce n’est pas pour être débarrassé des ombres qui guettent volontiers les humains, mais c’est néanmoins pour participer à une mission, en Méditerranée, sur l’île de Léros, auprès de quelques-uns des migrants qui y sont rassemblés, ironie de l’histoire, dans les bâtiments d’un ancien hôpital psychiatrique. Les ombres, Carrère les retrouve non seulement chez des migrants qui ont risqué leur vie pour arriver jusque là, mais chez Frederica (qu’il appelle Erica), la jeune femme avec qui il travaille et qui, depuis qu’elle a fait un AVC, perçoit constamment une ombre qui semble la poursuivre sur le côté gauche de sa tête. Néanmoins, c’est à l’occasion de ce séjour à Léros que l’on entrevoit l’autre Carrère, celui qui est capable d’attention aux autres et non seulement à lui-même, celui qui ne se préoccupe pas seulement de son ego surdimensionné, mais aussi des autres, en l’occurrence de quelques migrants. Et qu’importe que sa bonne volonté soit parfois encombrée de maladresse ! Si, comme il le raconte en parlant de son éditeur, il se montre capable, à son âge, d’apprendre à taper avec ses dix doigts sur un clavier d’ordinateur plutôt qu’avec un seul, c’est aussi du côté du cœur ou, tout simplement, de son humanité, qu’il se révèle apte à devenir meilleur. « J’ai fait ce que j’ai pu, écrit-il, avec mes moyens et mes entraves, je me suis battu pour le faire, c’est un bilan qui n’est pas nul. Mais l’essentiel, qui est l’amour, m’aura manqué. J’ai été aimé, oui, mais je n’ai pas su aimer – ou pas pu, c’est pareil. » Sur ce point-là, sur ce constat, non, malgré la volonté de l’auteur de ne pas mentir, on n’est pas obligé de le croire.

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