Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon de Jean-Paul Dubois

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Nathavh, le 15 août 2019 (Inscrite le 22 novembre 2016, 55 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 7 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (819ème position).
Visites : 1 726 

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

C'est le premier Jean-Paul Dubois que je lis et c'est une très belle découverte de cette RL2019. Je sens que je vais faire remonter "La succession" qui m'attend dans ma PAL.

Ce récit raconté à la première personne par Paul Hansen se déroule dans le milieu carcéral. En effet, nous sommes au pénitencier de Montréal, à seulement quelques kilomètres de l'ancien habitat de Paul. Une prison où grouillent des rongeurs la nuit, où il fait très froid l'hiver, malgré le nombre important de couvertures. Une cellule nommée ironiquement condo, "appartement' de 6 m2, deux lits superposés, deux tabourets scellés, deux tablettes, un lavabo et un siège de toilette. Une cellule partagée avec Patrick Horton, un biker massif , tatoué, qu'il vaut mieux ne pas trop approcher ni contrarier. Il est condamné pour meurtre et passionné de Harley Davidson.

Paul Hansen est l'opposé, un homme serviable, aimable, apparemment sans histoire, qui durant 26 ans a été super intendant à l'Excelsior, entendez par là, homme à tout faire, super concierge veillant corps et âme à l'entretien des 68 appartements de la résidence et sa piscine.

Mais que fait-il là ? Pourquoi est-il emprisonné depuis le 4 novembre 2008, date de l'élection d'Obama, presque deux ans ?

Ah ben ça, pour le savoir faut lire ce savoureux récit.

Paul Hansen est Franco-Danois, il est né à Toulouse le 20 mai 1955. Son père, Johannes, pasteur est né à Skagen, le point le plus au Nord du Jutland, un petit village de pêcheurs de harengs célèbre pour son école picturale et surtout pour son église ensablée dont ne reste visible que le clocher, c'est ce qui lui a donné la foi.

Son père Johannes épousera une française Anna en 1953. Anna c'est aussi l'histoire du cinéma dont elle est passionnée. Elle gérera le cinéma familial, le Spargo à Toulouse et le fera évoluer vers des films "art et essai". En 1975, changement de cap, elle programme "Gorge profonde". Ce film et cette nouvelle orientation sonnera le glas pour le couple, les projections de plus en plus érotiques étant incompatibles avec la foi "perdue" de Johannes.

Johannes Hansen émigrera au Canada en 1975 dans une ville minière, un an plus tard, son fils viendra le voir et s'installera là-bas. Après divers boulots il s'installera à l'Excelsior.

Ce récit, c'est l'histoire de Paul, l'amour d'un père, l'amour d'une femme, la sienne Wiwona, une indienne algondine, l'amour perdu pour sa chienne Nouk car il s'agit aussi de l'histoire de deuils.

Mais avant tout, c'est l'humanité, ce sont deux hommes opposés qui dans la promiscuité d'une cellule vont avoir l'un envers l'autre une solidarité, une certaine compassion. C'est l'être humain qui se révèle et se met à nu.

J'ai aimé la plume de Jean-Paul Dubois, tendre, vive, drôle à la fois. Le ton est souvent sarcastique, un roman dense, il se passe toujours quelque chose nous parlant de révolte, de l'impossibilité pour Paul de se résigner à l'injustice.

Il nous donne une certaine vision du monde, de l'être humain. Il décortique ce qui peut pousser un être ordinaire, serviable, travailleur à "péter un câble". Il nous parle d'humanité ou du manque de celle-ci dans ce monde et nous emmène au coeur des sentiments de chacun.

Un roman audacieux qui vous promet un beau voyage sur un fonds historique, à la découverte de Skagen, des hommes et de leur profondeur d'âme.. Oui, tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon.

Je suis séduite, un très beau roman de cette rentrée.

Lisez-le !

Ma note : 9/10

Les jolies phrases

Voir ainsi ce colosse assassin donner le meilleur de lui-même pendant ces tâches puériles a un côté touchant, mais aussi sacrément angoissant, tant il interroge sur les méandres merdeux de l'âme humaine.

Débarrassés de toute contrainte, nous éprouvions alors le sentiment de flotter dans le temps, d'être pleinement propriétaires de nos vies, de secréter à chaque pas de l'insouciance et des molécules de bonheur ; tandis que la chienne roulait son pelage blanc dans des manteaux de neige. Il m'arrive parfois de fermer les yeux et d'essayer de reconstituer le jardin d'Eden, mais à chaque tentative des voix sauvages jaillissant des couloirs et des cellules font s'écrouler la patiente et fragile reconstruction qu'on essayait d'opérer ma mémoire. C'est alors que l'on prend la mesure de ce qu'est une peine de prison. Une incapacité chronique à s'évader , ne serait-ce que le temps d'une marche en compagnie des morts. J'ai dit qu'eux pouvaient me visiter ici. Mais jamais je n'arrive à les rejoindre dehors.

La foi, c'est fragile, ça repose sur trois fois rien comme un tour de magie. Et qu'est-ce qu'il faut pour être un bon prestidigitateur ? Un lapin et un chapeau.

La foi était passée à la trappe. Une autre l'avait remplacée. Mon père avait besoin de croire.

A la fin de l'été, la chute fut vertigineuse et les pertes à Trois-Rivières enflèrent de semaine en semaine. Le pasteur était entré dans le vortex du vaincu, ce trou noir qui avale inexorablement celui qui a trop perdu pour renoncer, d'autant qu'il est, au fond de son coeur, convaincu que la chance et les chevaux finiront par tourner à nouveau dans le bon sens. L'élixir, le cocktail de la catastrophe.

De ces premiers temps d'apprentissage j'ai retenu une leçon tout simple : les immeubles d'habitation ressemblent souvent aux gens qui les habitent et qui aiment qu'on leur ressemble.

La vie, c'est comme les canassons, fils : si elle t'éjecte, tu fermes ta gueule et tu lui remontes dessus tout de suite.

Connectez vous pour ajouter ce livre dans une liste ou dans votre biblio.

Les éditions

»Enregistrez-vous pour ajouter une édition

Les livres liés

Pas de série ou de livres liés.   Enregistrez-vous pour créer ou modifier une série

Excellent !

10 étoiles

Critique de Ludmilla (Chaville, Inscrite le 21 octobre 2007, 64 ans) - 21 février 2020

Paul est en prison à Montréal, avec un codétenu, Patrick, « un homme et demi », un Hells Angel accusé de meurtre.
Qu’a donc fait Paul, un homme qui, au fil des pages où il raconte sa vie, apparait comme un « homme bien » ? lui, le fils d'un pasteur Danois et d'une cinéphile Toulousaine ? Lui le surintendant (sorte de super-concierge au Canada) sérieux, serviable, d'une copropriété durant une vingtaine d'années.

« Deux années de prison pour la faute que j'ai commise me paraît être une peine proportionnée, à la mesure de l'importance du délit. Qui n'est, selon moi, ni gravissime ni anodin.
[…] Si je n'ai aucun problème à franchement regretter ni déplorer mon geste pour peu qu'il ait été commis sur un citoyen lambda, je le trouve en revanche totalement pertinent lorsqu'il s'applique à la victime précise que j'ai agressée. »

Des pages pleines d’humour, par exemple sur l’entretien d’une résidence : « L’Excelsior était […] un immeuble fragile, fantasque aussi, joueur, primesautier. Eté comme hiver, il fallait toujours garder un œil sur lui. »

J’envie celles et ceux qui ne l’ont pas encore lu !

Humanité ou rentabilité, il faut choisir...

8 étoiles

Critique de Pascale Ew. (, Inscrite le 8 septembre 2006, 53 ans) - 17 février 2020

Paul Hansen est en prison. il se remémore son histoire jusqu’à l’incident qui l’a conduit dans cette cellule. Son père était un pasteur d’origine danoise, qui a progressivement perdu la foi mais a continué son métier. Sa mère tenait un cinéma, était athée et très progressiste. Le jour où elle projeta des films porno, sans en parler à son mari, celui-ci coupa les ponts et partit au Canada. Paul y apprend les métiers de la construction et finit gardien d’un immeuble. Il y porte de multiples casquettes d’homme à tout faire, jardinier, et même consolateur à ses heures. Bref, il met une ambiance familiale dans son immeuble et veille à ce que chacun s’y sente bien… jusqu’au jour où...
Je suis un peu frustrée de ne pas pouvoir en raconter plus, puisque l'intérêt principal du livre se trouve à mon avis dans la fin et dans la manière dont on a traité cet homme plein de compassion, dévoué corps et âme à ceux sur qui il veille, bien au-delà des heures requises
Cette relation de son passé est entrecoupée du présent et de son quotidien aux côtés d’un prisonnier balèze fan de Harley Davidson, aussi fort seul.
Cependant, Paul ne se résigne pas hypocritement à regretter son geste, même si cela pourrait écourter sa peine. Il reste intègre jusqu’au bout.
L’auteur utilise certains mots peu courants même dans les romans. A tel point que parfois cela en paraît un peu artificiel. Mais dans l'ensemble, ce roman se lit de manière très fluide et très agréable.

Excellent Goncourt 2019

9 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 55 ans) - 23 décembre 2019

Etant un suiveur de Jean-Paul Dubois, cette consécration ne m’étonne pas, même si intrinsèquement sur le plan de la qualité littéraire, Amélie Nothomb méritait peut-être davantage le prix. J’applaudis cependant certainement sans la moindre critique le choix du jury qui a opté pour une littérature à la fois de qualité et très lisible.

Pour en revenir au roman, on constate que l’auteur revient inlassablement sur ses thèmes, les mauvaises langues diront ses obsessions, soit les personnes à tendance dépressives, les situations familiales compliquées et un personnage principal au profil proche de celui d’un loser.

Les objets clé comme la tondeuse à gazon et le poulet ( ici « bouilli » et non comme d’habitude « frit ») sont bien omniprésents comme des estampilles de l’écrivain. Souvent encore, on voyage du Sud de la France au Continent nord-américain, en ajoutant ici un détour vers le Danemark, élément plutôt exotique pour l’auteur.

Quant au récit lui-même, Paul Hansen, le héros, né d’un père pasteur danois et d’une mère française évoque la vie alors qu’il purge une courte peine de prison dans un pénitencier proche de Montréal. Son compagnon de cellule, un biker typé se prend de sympathie pour lui et se construit alors une complicité proche de l’amitié. Il raconte alors sa vie, les déboires conjugaux de ses parents, le départ de son père pour le Québec et la descente aux enfers de ce dernier. Par la suite, toujours dans un style plaisant et teinté d’un humour pince sans rire, l’auteur évoque les circonstances qui ont conduit Paul Hansen à sa condamnation.

Personne ne peut être déçu de ce roman, moins prétentieux que « La succession » qui visait sans doute trop ouvertement une consécration. C’est en retournant à ses fondamentaux et sans en faire trop que Jean-Paul Dubois va sans doute faire davantage d’adeptes grâce à ce prix, même si je pense encore que « Une vie française » écrit en 2004 reste son roman le plus authentique et le mieux réussi.

Désillusion ou résignation sur la vie et notre société

8 étoiles

Critique de Mimi62 (Plaisance-du-Touch (31), Inscrit le 20 décembre 2013, 67 ans) - 9 décembre 2019

Un roman doux amer, baignant dans une sorte de désillusion résignée concernant l'avant (beaucoup) et l'après (très peu) d'une courte période de bonheur du personnage principal.

Tout au long du roman s'effectue une alternance entre la vie en prison et la vie avant la prison, ce dernier point étant minoritaire en nombre de pages.
Le cours de cette vie permet de comprendre les enchaînements qui l'ont conduit dans cette prison. On pourrait penser que c'est une façon pour ce détenu de s'évader de ce quotidien mais il n'en est rien, il accepte son sort, il se résigne plutôt, se sentant mené par son destin.

La vie de la prison n'est nullement le thème principal de l'ouvrage, cela m'apparaît plutôt comme une façon pour l'auteur de faire une halte dans la vie de son personnage, personnage qui se trouve être le narrateur. Artifice pour faire un bilan, pour prendre du recul, je ne sais, mais, ajouté à la confrontation de la vie et de la personnalité de son codétenu, cela fonctionne.

C'est un regard sur une société qui se déshumanise et le facteur déclencheur de son incarcération est à l'image de l'évolution de notre société.

L'écriture est recherchée, soignée mais nullement pesante ou emphatique, parsemé de touches humoristiques avec, entre autres des images (métaphores) ne manquant pas d'originalité et pouvant se déguster. Le tout est très plaisant à lire sans cependant être simpliste, ne cherchant nullement des pseudos effets de style n'apportant qu'incompréhension.
Le narrateur nous raconte sa propre vie. Très vite, le lecteur est emmené aux côtés du personnage principal et l'accompagne sans toutefois se confondre avec lui.

Pour moi, une vraie réussite

le charme dubois…

10 étoiles

Critique de Jfp (La Selle en Hermoy (Loiret), Inscrit le 21 juin 2009, 71 ans) - 30 novembre 2019

En prison au Canada, Paul, le fils du pasteur Johannes Hansen, se remémore sa vie d’avant, que nous découvrons au fil de ses souvenirs égrenés. Son récit alterne avec les choses vues en prison, en particulier les us et coutumes d’un étrange compagnon de cellule, fanatique de Harley Davidson, une passion qu’il partage avec… le directeur de la prison ! Une vie pas comme les autres, un mystère distillé goutte à goutte car on ignore jusqu’aux toutes dernières pages quel caprice du destin a pu conduire ce "juste" au pénitencier. Dans une langue travaillée, mêlant avec malice les images poétiques les plus raffinées aux propos les plus vulgaires, le charme opère, et l’on regrette de devoir refermer le livre si tôt. Vivement le prochain…

EXCELLENT

10 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 60 ans) - 17 novembre 2019

Et bien voilà un Goncourt qui ne laisse pas indifférent.
Jean-Paul Dubois, outre un style parfait a réussi un tricotage absolument stupéfiant. Viennent se mêler son enfance, sa vie carcérale et les raisons qui l'ont amené à se trouver là où il est.
On pourrait se lasser de cette espèce d'état tentateur que l'écrivain a conçu mais c'est tellement bien écrit avec une foison d'anecdotes succulentes que le lecteur est happé, emprisonné dans une intrigue bien ficelée.
Autre point à souligner c'est bien le sentiment d'empathie que l'on éprouve envers les acteurs (sauf un bien sûr... et encore il n'intervient qu'en fin de texte).
Tant d'éloges pour un prix Goncourt ! les bras m'en tombent, moi qui trempe souvent ma plume dans le fiel quand il s'agit de critiquer ce prix, je me sens tout nu de n'avoir rien à souligner.
Pour ceux qui toutefois n'accrochent pas et se sentent dès le départ des velléités d'abandon, je ne peux que les inviter à attendre d'avoir dégusté les pages 24 et 25 où l'auteur nous fait une description des fêtes de Noël savoureuse et acerbe.
Bravo Monsieur Dubois, je n'avais jamais tâté aucune de vos œuvres mais je me promets de réparer cette lacune au plus tôt.
Bilan la cotation la plus élevée pour cet excellentissime livre.

Forums: Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

Il n'y a pas encore de discussion autour de "Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon".