Alberto Giacometti, Ascèse et passion de Anca Visdei

Alberto Giacometti, Ascèse et passion de Anca Visdei

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 11 avril 2019 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 72 ans)
La note : 8 étoiles
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Giacometti ou l'insatisfaction

Le 11 mai 2015, chez Christie’s à New York, « L’Homme au doigt » une statue de Giacometti est adjugée pour 141.285 millions de dollars, devenant ainsi la statue la plus chère jamais vendue au monde, devançant une autre statue de Giacometti adjugée 103.93 millions de dollars en 2010. Voilà au moins une bonne raison de s’intéresser à cet artiste et de découvrir ce que fut sa vie d’homme et d’artiste. Anca Visdei a mis ses pieds dans les pas du maître, elle est retournée aux sources, dans le Val Bregaglia, dans les Grisons, là où il est né. Les Grisons c’est le plus grand canton de Suisse mais le moins peuplé, c’est un massif de pics et vallées profondes au rude climat qui attire cependant les touristes fortunés et les hommes d’affaires les plus riches de la planète. Coincé entre l’Italie, l’Autriche, le Liechtenstein, c’est un canton dont beaucoup partent pour exporter leur savoir et en acquérir d’autres.

La famille Giacometti est arrivée dans cette vallée au début du XIX° siècle, elle observe strictement la religion réformée qui, sous la férule de sa mère tutélaire, marquera Alberto toute sa vie. L’art est un gène familial, le père est un peintre reconnu, d’autres membres de la famille sont aussi reconnus pour leur talent artistique. Anca Visdei explore tout l’arbre généalogique des Giacometti pour évaluer l’impact de ce gène artistique. Depuis, son enfance Alberto dessine, peint, avec son père qui l’encourage à partir pour voir d’autres choses, d’autres formes d’art. Le fils voyage mais très vite, vers ses vingt ans, il se fixe dans une baraque, un atelier logis plutôt sommaire, avec son frère Diego à Paris, près du célèbre boulevard du Montparnasse. Diego, le frère fêtard que ses parents lui ont confié, restera toute sa vie avec Alberto dont il est inséparable même pour les biographes, c’est lui qui réalise les armatures, les moulages, les patines, les accessoires, il est adroit, il a du talent mais ce n’est pas un artiste, c’est plutôt un artisan d’art qui acquerra une certaine notoriété après la mort de son frère.

A Montparnasse Giacometti se consacre totalement à son art, négligeant totalement le confort matériel et les plaisirs de la vie « il renonce même à l’orgueil de la réussite, du succès et de la gloire… Vœu de pauvreté, vœu de chasteté (du cœur), vœu d’humilité ». Les oreillons dont il a souffert dans son adolescence ont jeté un doute sur sa virilité et le détournent des femmes sauf de celles qui font payer leurs étreintes. Anca Visdei le suit pendant ses longues séances de travail dans son austère atelier où il respecte la poussière et tyrannise ses modèles et dans ses longues escapades nocturnes avec les péripatéticiennes de Saint-Denis et de Montparnasse. Il est devenu un sédentaire qui ne voyagera qu’à la toute fin de sa vie. Toute sa vie, il restera un austère protestant, torturé par la recherche de son art qui ne lui donne jamais satisfaction, par ses œuvres qu’il ne parvient jamais à achever, par les femmes qui l’effraient, soumis à la force tutélaire de sa mère.

L’auteure le suit ainsi dans sa traversée artistique du demi-siècle (début des années 20 – 1965) qu’il vit à Montparnasse, perpétuellement à la recherche de l’aboutissement de son art. « …, après avoir exploré successivement le cubisme, et même très partiellement le futurisme, connus à Paris, le postimpressionnisme et le fauvisme transmis par son père, Giacometti n’a cessé de chercher plus loin dans l’histoire de l’art ». Passant par Cimabue, Giotto, Piero della Francesca et Le Tintoret, il continuera sa quête jusqu’à l’exploration des arts primitifs pour transposer sa recherche dans son œuvre. Elle l’accompagne aussi quand il rencontre enfin le succès et la gloire de son vivant, contrairement à beaucoup d’autres artistes, mais il n’en profitera peu vivant toujours dans son austère demeure avec une femme qu’il n’aime pas et avec une maitresse qui lui soutire son argent.

La biographie d’Alberto Giacometti ce n’est pas seulement le récit de la vie d’un immense artiste torturé, c’est aussi un demi-siècle d’histoire de l’art à Montparnasse quand ce quartier de Paris était le centre du monde artistique et culturel, là où tous les grands artistes se sont tous rencontrés un jour ou l’autre. Et nombreux, très nombreux, sont ceux qui ont eu l’honneur de côtoyer le maître, l’auteure nous raconte ses rencontres, ses aventures, ses amours, ses querelles, ses disputes, comment Breton l’a expulsé des Surréalistes, comment il a noué une belle amitié avec un cousin d’Anne Frank dont la famille fut elle aussi décimée par les Nazis. Cette biographie, c’est une page d’histoire de l’art, et même une page d’histoire tout court, quand le monde culturel et littéraire ne résistait pas au tropisme de Montparnasse. Quand Alberto Giacometti était toujours là entre son atelier, les brasseries du quartier (Le Dôme, La Closerie des Lilas, Chez Adrien…) et les trottoirs de Saint-Denis et de son quartier et quelques voyages pèlerinages dans ses Grisons natals quand il avait besoin de se ressourcer.

Le plus impressionnant dans cette biographie reste cette foule immense de personnalités aujourd’hui devenues célèbres que le maître a eu l’occasion de fréquenter et parfois même très intimement.

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