Prendre refuge de Mathias Énard, Zeina Abirached (Dessin)

Catégorie(s) : Bande dessinée => Légende, contes et histoire , Bande dessinée => Adultes

Critiqué par Pucksimberg, le 3 mars 2019 (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 39 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (21 537ème position).
Visites : 328 

Cartographie de l'amour en Afghanistan et en Allemagne

Ce roman graphique est très beau visuellement et métaphoriquement. Il est vraiment très agréable à feuilleter et poétique dans les images évoquées. Le fait qu’un grand auteur tel que Mathias Enard soit lié à ce projet ne fait que stimuler le lecteur.

Cette œuvre mêle deux époques. La première se déroule aujourd’hui à Berlin. Karsten participe à un dîner entre amis durant lequel on lui conseille de lire un ouvrage « Prendre refuge ». Dans cet ouvrage il est question de deux écrivaines amoureuses parties en Afghanistan, fascinées par les paysages et les statues de Bouddha encastrées dans la roche. Il s’agit de la deuxième époque. Karsten est fasciné par ce livre. Un jour, il rencontre une réfugiée syrienne. Il souhaite grandement la connaître et ce sont deux cultures différentes qui se découvrent, et l’amour qui pourrait éclore malgré les différences culturelles.

Les deux artistes jouent sur le mot « refuge » et le font parler avec poésie et intelligence. Le roman graphique ne se veut pas forcément polémique ou didactique. Il soulève des faits et des situations qui interrogent le lecteur. Il suggère plus que ce qu’il ne dit. L’infiniment petit et l’infiniment grand se répondent. Le ciel et les constellations rappellent la petitesse de l’homme et s’opposent à la terre avec ses frontières et ses règles strictes quant aux migrations. Et puis le sentiment amoureux aussi est évoqué et donnera une nouvelle acception de l’expression « prendre refuge ».

Le roman graphique n’est pas étouffé par le texte, qui reste discret ou utilisé vraiment quand il est nécessaire. Le dessin, le noir et le blanc, les plans ont suffisamment de force pour raconter cette histoire. Il y a quelque chose d’oriental dans le trait et dans la manière de narrer qui fait voyager le lecteur. Il y a une certaine fantaisie qui nous fait rêver et nous ramène en même temps à la réalité. La naïveté de certains dessins donne une portée universelle à cette histoire. Certains dessins sont très symboliques et invitent à l’interprétation. Nous avons parfois l’impression de voyager dans l’imagination de Zeina Abirached et d’accéder intimement au regard qu’elle porte sur le monde.

Ce roman graphique est beau, simple, poétique et intelligent. Cette cartographie du territoire amoureux devrait envoûter le plus grand nombre.

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La guerre, dominée par la voûte étoilée

8 étoiles

Critique de Blue Boy (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans) - 12 mai 2019

Pas tout à fait une bande dessinée, « Prendre refuge » se définirait davantage comme un long poème dessiné. D’abord en référence au bouddhisme, c’est ensuite la thématique très actuelle des « migrants » qui y est évoquée, une thématique que l’on préfère souvent éluder d’un haussement d’épaule impuissant. Mais outre ces deux aspects, le refuge a aussi à voir avec le réconfort amoureux, ce besoin de se blottir dans les épaules de l’être aimé pour mieux affronter le monde.

Le personnage de Neyla, une enseignante ayant fui la guerre en Syrie, a donc « pris refuge » dans un Berlin où elle peine à se reconstruire, traumatisée par la destruction de sa ville, Alep. Elle y fait la connaissance de Karsten, dont la bienveillance semble impuissante à effacer les souvenirs douloureux du terrible conflit. De même, le sentiment amoureux qui naît entre les deux êtres semble également se heurter à un mur de souffrances. L’allusion au bouddhisme est incarnée par les fameux bouddhas de Bâmiyân, que Neyla avait découvert quelques années plus tôt, alors qu’ils n’avaient pas encore été détruits par les Talibans. De ce site grandiose, il ne reste que les cavités où les Bouddhas avaient pris « refuge ». Des cavités conservant le souvenir des statues, comme par un phénomène de persistance rétinienne.

De façon extrêmement graphique, les auteurs ne montrent pas d’images de guerre mais préfèrent regarder vers le ciel, tissant des fils dans les constellations, conférant ainsi une dimension mystico-poétique à l’histoire. La douleur de l’absence et de l’exil n’est que suggérée, et cet album atypique dégage beaucoup de douceur et de légèreté, non seulement par le plaisant dessin tout en à-plats noirs et blancs, mais aussi par l’économie de textes. Fruit d’une rencontre entre l’écrivain Mathias Enard, Prix Goncourt en 2015 pour son roman « Boussole », et la bédéaste-illustratrice libanaise Zeina Abirached, « Prendre refuge » ne joue pas tant sur la narration que sur le visuel. Il s’agit d’une œuvre immobile, telle un « refuge » au milieu du bruit et de la fureur de la guerre. Une œuvre qui méritera plusieurs lectures pour en saisir toutes les subtiles métaphores.

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