Aménagements successifs d'un jardin, à C., en Bourgogne : Suivi de Argumentation de Linès-Fellow de Jean-Marc Aubert

Aménagements successifs d'un jardin, à C., en Bourgogne : Suivi de Argumentation de Linès-Fellow de Jean-Marc Aubert

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 22 septembre 2018 (Inscrit le 15 janvier 2011, 36 ans)
La note : 10 étoiles
Visites : 571 

Un Asperger potentiel en Bourgogne.

Grâce à une réédition soignée, ce bref roman de Jean-Marc Aubert se donne la chance de retrouver un public amateur d’épopées absurdes et de projets donquichottesques qui finissent en eau de boudin. Cette aimable folie se situe en Bourgogne et nous permet de voir l’immense méticulosité d’un homme qui essaie de géométriser son jardin. On part en quelque sorte du Tout planifié pour chuter inexorablement dans les Parties intermédiaires qui ne cessent de se subdiviser, retardant ainsi l’achèvement du Tout et s’embourbant à jamais dans un fatal dédale borgésien. En d’autres termes, le roman commence dans le Holisme et se termine dans le Partitif le plus pathologique – on ne voit jamais la fin de cet aménagement du territoire privé, le jardin de départ étant soumis à de rudes maniaqueries, tant et si bien que l’on aboutit à une défiguration à la fois concrète et sémantique de l’objet initialement prévu. Comme on me l’a fait remarquer à juste titre (et comme on ne m’a point conseillé cette lecture au hasard), il y a dans les obsessions de ce jardinier sempiternel un spectre autistique coriace, une aliénation envers le chiffre et la mesure qui propulse une série de comportements excessivement drôles. Il ne s’agit pas de déprécier l’autisme ou d’en moquer les contenus – il s’agit plutôt d’en souligner le caractère chaque fois original, puisque tout individu qui en est le dépositaire est bien plus individuel que n’importe quel citoyen du troupeau, et de surcroît toutes les variétés d’autisme sont incontestablement des richesses qui exhaussent une réalité souvent décevante et déflationniste en éblouissement.

On notera que l’idée du jardinier malade des typologies, des normes et des rigueurs théoriques est d’emblée en butte aux coordinations anarchiques de la Nature. De toute manière, la plupart des entreprises de jardinage ne sont que la preuve d’une geste bourgeoise qui fait ce qu’elle peut pour domestiquer l’univers sauvage. Dans le cas de notre héros du détail, la frustration s’accroît tout au long de ses folles intentions, et lorsque le pressentiment de l’échec devient le théâtre d’une débâcle certaine, sa décision de bétonner ses espaces verts atteint un comique sommital. D’abord tributaire de l’esprit de division, il se convertit donc en esprit du rassemblement, ex-victime des paradoxes de Zénon – la divisibilité de l’espace à l’infini n’étant guère satisfaisante à l’heure où nous savons répondre au paradoxe. Mais tout irait bien si l’enflure de ces préoccupations se limitait au périmètre du jardin. Bien au contraire, notre homme des typologies furieuses se questionne collatéralement, puis centralement, sur les attributs du langage, et tel qu’il avait sommé la nature de se plier aux calculs de ses restructurations, il somme désormais le réel de se conformer à une grammaire étonnamment saturée d’incises, comme pour appréhender le réel et ses doubles, dans l’espoir phénoménal de vaincre les hypothèses confondues d’Hermogène, Cratyle et Socrate. Ce que veut ce jardinier des plantes et des mots, c’est cultiver une matrice artificielle qui pourrait dépasser en profondeur la matrice naturelle. Le problème, cependant, c’est que sa conception des choses est inévitablement causaliste, et elle n’offre qu’une vision de la nature passée au crible des lois humaines, dotée à plus forte raison d’une dimension finaliste pétrifiante. En définitive, ce jardinier bourguignon est une réincarnation d’Aristote qui souffre d’un déni de l’infini, manquant de ce point de vue les intuitions et les libéralités de quelques présocratiques, ceux-là mêmes qui avaient compris l’omni-créativité de la nature et n’avaient pas cherché à la rendre exagérément docile. Il se peut ainsi que ce court roman soit une sage dénonciation de ceux qui ont mal digéré la formule de Descartes, lequel disait qu’il fallait que les hommes se rendent comme « maîtres et possesseurs » de la nature. Or il ne faut pas s’exprimer en potentat de la nature, ni en poète plein de néologismes pratiques, mais il faut plutôt s’exprimer depuis sa rage créatrice, de telle sorte à briser les vieux parapets de la culture et à creuser une voie innovante au milieu des vestiges humains.

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