Mangés par la terre de Clotilde Escalle

Mangés par la terre de Clotilde Escalle

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 14 avril 2018 (Inscrit le 15 janvier 2011, 35 ans)
La note : 10 étoiles
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Glas ! Glas ! Triple glas sur les hommes !

Ce n’est pas indûment que certains commentaires ont évoqué des similitudes entre William Faulkner et Clotilde Escalle pour ce roman. Outre la sensation d’affronter un microcosme pervers qui se bornerait aux limites d’un comté de Yoknapatawpha localisé en France, quelque part dans le terrain vague de l’Hexagone, nous pouvons mieux situer cette dimension de perversité dans l’unique giron sexuel tant la question génitale, pour ainsi dire, jalonne ces pages en continuelles poignées de pulsions consolées ou attisées. Nous avons dès lors songé au démentiel Faulkner de Sanctuaire, et, plus précisément, à ce moment où Popeye, une petite frappe dégénérée, profane le corps de Temple Drake en lui introduisant un épi de maïs dans l’intimité. C’est là une scène paradigmatique de domination masculine où l’homme s’épuise de lui-même et tombe en désuétude, déchet de l’humanité, paradoxalement vaincu par un geste qui aurait dû asseoir sa puissance selon ses critères obscurantistes. Ce rapport millénaire du masculin au féminin, souvent intransitif, souvent justifié aussi par des sophismes qui confondent la nature et la culture, ce rapport, donc, s’invite adroitement et férocement dans le roman de Clotilde Escalle, culminant même avec le personnage de Caroline, toute jeune femme internée dans un asile, broyée par le pouvoir psychiatrique et une misogynie antédiluvienne, proie résignée d’un réseau de prédation hommasse qui s’incarne aussi bien dans les protocoles odieux d’un diagnostic médical que dans les velléités révoltantes d’un binôme de violeurs dont les folies sont calculées. En effet, cette dyade porcine, la queue toujours dressée pour souiller une fille vulnérable, a tout à fait conscience de ses manigances pour profiter d’un séjour en hôpital psychiatrique, subjectivité souveraine redoublée qui, à cet égard, ne saurait implorer ni notre pardon, ni une quelconque nature irrépressible tant cette nature se fond commodément dans les stratégies de civilisation pour assouvir ses bas instincts. Au reste, la nature engendre une infinité de différences, elle ne cherche jamais à soumettre par le petit bout de la lorgnette une partie de sa création. Ces deux-là, par conséquent, Robert et Patrick, frères dans le sang et frères siamois dans le vice, savent exactement ce qu’ils font, héritiers littéraires du Popeye faulknérien, fouteurs de quincaillerie, éjaculateurs mesquins, pillards de féminité, répétant sur Caroline des ballets diaboliques afin de débonder jusqu’à la dernière goutte de leurs éjaculats, acteurs d’une tournante à deux rhizomes de glandes miteuses, sarclant le corps de cette Temple Drake française, apparemment chue en-deçà même de la dignité des putains.

La fratrie des ignobles bousilleurs du féminin se complète étrangement par un troisième larron, Paul, indépendant des crimes sexuels, davantage intéressé par la poésie et les maraudes esthétiques dans ce bourg imaginaire qui s’appelle Copiteau. Il est peut-être le plus dangereux de tous, à vrai dire, tant ses airs de ne pas y toucher paraissent dissimuler des intentions qui font de lui un complice et un continuateur de la guerre par d’autres moyens. Ne l’accablons pas, cependant, de fautes qu’il n’a pas commises de source sûre. Contentons-nous d’affirmer qu’il participe à sa manière de la lente assimilation de Copiteau au cauchemar d’un malin génie, chaque personnage étant comparable, si l’on veut, à la saillie onirique d’un démon qui persévèrerait dans une très longue nuit. Par là même se découvre une évidence de consanguinité, une succession d’atavismes qui eussent décontenancé les plus infernales suggestions d’un Zola, et, vaille que vaille, par le jeu de l’intertextualité et de quelques réalités sociales difficiles à contourner, on en vient à établir des alliances entre Copiteau et le « hameau » bouillant de Faulkner, tout comme l’on resserre le nœud coulant des échos littéraires avec ce que racontait récemment Édouard Louis vis-à-vis de son enfance, et ce que relatait aussi Charles Juliet dans ses émouvants Lambeaux, lorsqu’il abordait les petites rancunes de village qui détruisent les existences, sans parler des secrets de Polichinelle qui aggravent les cruautés sempiternelles. Quant à l’aspect sociologique pur, nous sautent à la figure les dérangeantes réalités des zones dites « déshéritées », formule bien pratique pour avouer notre échec de compréhension, renvoyant à ces espaces oubliés qui vivent de violence et de débrouille, suscitant un carnage humain silencieux que l’historien Ivan Jablonka a dernièrement étudié dans son Laëtitia ou la fin des hommes.

Si donc « on ne peut pas dire grand-chose » de Copiteau, tel qu’indiqué en préambule de cette chronique convulsive d’une humanité fourbue, c’est d’une part à cause de l’isolement géographique du bourg, comme replié sur lui-même dans un angle mort de la géographie française, et d’autre part à cause de l’idiotie consécutive de la plupart de ses habitants, rétive à toute mise en intrigue classique et obligeant l’écrivain à plusieurs tours de force narratifs. Ce faisant, balin-balan mais talentueusement, Clotilde Escalle alterne entre le carottage psychique où un « Je » se dilapide librement (analogue à celui du fou de Faulkner à l’orée du Bruit et la fureur) et la ruade omnisciente parmi ces animaux politiques ratés, abâtardis dans la mise en quarantaine sociale et les montées de sève soi-disant incoercibles. Il est ainsi complexe de cerner le village de Copiteau, de l’envisager, de le regarder dans les yeux, fût-ce littérairement, parce que l’idiotie généralisée se dérobe à la raison conquérante et aux sens les plus aguerris. Quelque chose dans cette agglutination bestiale insiste pour déposséder le roman de ses rengaines ordinaires et c’est cela qui soulève le texte de Clotilde Escalle à un véritable niveau d’étonnement pour le lecteur – plus on avance dans ce feuilleton spasmodique, plus nous sommes désorientés, pris dans les filets d’une incommensurable aliénation, mais chaque progrès dans ce cabinet des horreurs nous saisit, nous interpelle rudement, ne serait-ce déjà que parce qu’on nous exhibe une humanité nue, écorchée, éviscérée, toutes tripes à l’air dans la vérité la plus objective des ventres surexposés, duplication symbolique de quelques séries d’écorchements représentés par Soutine, artiste centralement utilisé par Clotilde Escalle dans la narration, comme une façon d’exprimer picturalement ce que l’écriture ne peut atteindre, sinon au risque d’une pédanterie didactique qui serait de mauvais aloi. En ce qui nous concerne, et pour en revenir à l’idiotie matricielle du roman, nous avons assez régulièrement ruminé la référence aux Idiots de Lars von Trier.

Par conséquent nous n’avons pas là un de ces textes frileux qui se trompe sur son objet, un de ces textes bourgeois, en l’occurrence, qui se paye à peu de frais une virée dans le train fantôme du réel pour vite revenir dans ses appartements abstraits. Bien au contraire ! Pour retourner une citation de Poe dans Double assassinat dans la rue Morgue (choisie par Clément Rosset dans l’avant-propos du Réel et son double), on peut déclarer que Clotilde Escalle, en plongeant dans le marécage déclassé de la ruralité, n’a pour seule obsession que de nous montrer ce qui est et de nous mettre à distance de ce qui n’est pas. En d’autres termes, la romancière ne nous la joue pas à l’esbroufe ; pas de style pompeux ou d’effets d’annonce dans cette écriture qui colle au plus près de cette humanité détraquée. L’hypotypose du détraquement et de l’avilissement, du reste, élimine toute espèce de gongorisme vain. Les tourments de la chair sont restitués dans la crudité qui convient ; les coïts soustraits, les servitudes plus ou moins volontaires, les sodomies zoophiles sur les poules et sur les chèvres, les branlettes et les fantasmes, tout cela explose en phrases succinctes, parfois suggestives, aussi brutales que ces instants qui ne s’attardent pas dans la tendresse. Même « l’ailleurs » de Paul n’est guère convaincant pour contraster avec cet « ici-bas » de licence. On ne lui accorde pas volontiers le bénéfice du doute et nous interpolons dans sa solitude relative de frauduleuses combinaisons. Par ailleurs, on ne saura jamais vraiment quels « tréfonds » il a en ligne de mire, quelles configurations telluriques il se prête. Est-ce une profondeur céleste, ou plutôt un précipice qui ne ment pas sur ses défaillances ? Est-ce encore un accès au Chaos originaire où se fédèrent toutes les mises à feu du vivant ? La fin du roman, comme nous le verrons, ne reconnaît pas les origines authentiques du monde dans le personnage de Paul.

Ceci étant posé, nous devons spécifier que le sentiment d’une obscénité diffuse doit être limité à la démesure des mâles, loups de Plaute ou de Hobbes (homo homini lupus), loups dépourvus de longe et qui s’entre-dévorent, loups-garous qui terrorisent la vallée à la recherche d’une femme à posséder dans les ténèbres de la réclusion. En outre, quoique les femmes semblent s’adapter aux conventions de la débauche, elles ne sont pas dupes de leur docilité, s’abandonnant à la virilité enragée à leur corps défendant. Au premier chef des consentements superficiels, Caroline se renforce comme figure tutélaire de la lucidité introvertie. Il y a une forme de magnanimité dans son chemin de croix, une sainteté dans sa vassalité corporelle, néanmoins elle conserve intacte sa citadelle intérieure, elle parvient à sélectionner les mots et les tournures grammaticales de son martyre ascensionnel, perdant en corps ce qu’elle gagne en esprit, à l’instar d’une Marcelle Sauvageot qui congédie l’homme inconstant et faible grâce à la force du langage, l’homme ici révélé dans sa nature indigne d’homoncule.

Au chevet de Caroline, on recense son amie Jeanne, éprise d’Éric, un bourlingueur d’opérette qui aime se faire sucer, à défaut, probablement, de s’engager dans une étreinte qui le verrait dominé par sa partenaire. Elle voit se matérialiser dans ce brocanteur les linéaments d’un « rêve américain ». Les bibelots d’Éric, abolis d’inanité sonore assurément, excitent l’imagination de Jeanne et lui font pousser des odyssées fantastiques sur la jachère de sa cervelle, la chargeant d’une cargaison de projets en toc, la positionnant sur des rampes de lancement qui sentent le renfermé parce qu’elle devine, au plus vrai de son jugement, qu’elle ne réussira pas à s’extirper des tumeurs de Copiteau avec un homme de ce calibre. Mais le jeu en vaut la chandelle, la comédie sociale s’incruste, et bien que Jeanne soit épuisée par le « ressassement » des bluettes foireuses, elle fait du petit nomadisme d’Éric la solution de fortune de sa sédentarité, avec cette rançon terrible qu’elle a au moins la grandeur de s’avouer sans détour : « elle se sent viande et proie ». Elle fait sienne la pensée de Caroline, qui, elle, n’estime pas avoir « le droit de refermer les cuisses ». Don du corps, charité navrante dans la matière, certes, mais fortification de l’esprit, préservation de la notion de féminité à une hauteur de vue inaccessible pour les racailles de la virilité. En définitive, c’est encore la femme qui a la main, telle une Diotime de Mantinée qui en remontre à Socrate.

On se réjouira dans cette perspective du personnage de Gabrielle, d’abord présentée comme une vulgaire soubrette, bonne à tout faire du notaire Maître Puiseux, folle amoureuse de cette vieille carne administrative. Ô combien nous paraît-elle soumise cette Gabrielle de quarante-cinq ans, lourde esclave de son maître, et de surcroît sans pressentiment de dialectique hégélienne à l’horizon ! C’est une oie grasse qui n’a pas l’air de savoir faire autre chose que de s’humidifier de cyprine pour un homme de rang. Rien de nouveau sous le soleil, dira-t-on, et pourtant, dans un « coup de théâtre » qui a tout d’une libération, Gabrielle sera la main invisible qui délivrera toutes les autres femmes de Copiteau, du moins toutes les femmes compromises dans des relations inéquitables. En assommant littéralement Puiseux, en le tabassant avec un chandelier dans une scène carnavalesque, Gabrielle amorce une inversion des rapports de domination, allant s’enquérir de la dialectique susmentionnée à la force du poignet. Humilié dans sa chair, déjà conscient du « petit cirque du désir » qu’il a pratiqué avec une certaine Agathe (la mère cynique de Caroline), Puiseux, définitivement, ne se relèvera pas de cet affront inattendu, de cette leçon dispensée par la femme apocalyptique. D’une manière jubilatoire, sa débandade bruyante et peu élégante se répercute allégoriquement dans l’ensemble des foyers de masculinité de Copiteau. Avec Puiseux, c’est une idée peu ragoutante de l’homme qui meurt, à savoir l’homme qui se fait des illusions sur lui-même, l’homme inférieur gouverné par des pulsions qu’il essaie d’absoudre dans les raffinements d’une culture dont il n’a que faire dès qu’une femme l’aguiche, l’homme, par exemple, qui écrit blanc et qui fait noir, tel ce notaire qui se pique de Chateaubriand sans en avoir les épaules et qui se vautre simultanément dans des liaisons dégradantes (de plus les désirs de Puiseux s’avèrent de même facture que ceux d’Éric, le rang social s’abolissant dès que l’homme mineur révèle sa faiblesse dans le sexe). Enfin, dans une ambiance taquine, pour clôturer cette démonstration d’affranchissement de Gabrielle, nous pourrions presque émettre l’hypothèse que le chandelier emprunté était l’accessoire d’un jeu, l’opportunité d’un « coup » décisif dans un jeu, tel un chandelier de Cluedo brandi dans une chambre à coucher par madame Gabrielle, avatar salutaire d’une madame Rose incarnée. Et ceci pour boucler la boucle narrative de Gabrielle et du notaire : si Puiseux avait aperçu « l’abîme » sous son tapis, image frappante de la poussière des hommes reléguée dans l’ombre d’une société qui les protège, Gabrielle le poussera une bonne fois pour toutes dans ce gouffre d’hypocrisie, abysse des queutards qui ont tenté de se sauver dans les impostures et les politesses trop prononcées.

Il nous a donc fallu traverser des montagnes assez immondes avant de revenir dans une vallée plus assainie, fût-ce par un coup de poker. Cela signifie que des poches de Mal perdurent, que les frères Goussaint (Robert, Patrick et Paul) sont encore de la partie, que les hommes vont s’évertuer à donner du fil à retordre aux femmes, mais ces dernières, à commencer par Caroline et Jeanne, ont pu subodorer une renaissance qui paraissait impensable au début de cette histoire. Elles ont acquis de la prestance et elles ont entrepris une délivrance, refusant d’être comme les autres, hommes et femmes déterminés à la médiocrité, c’est-à-dire « mangés par la terre », rongés par les traditions viscérales, aussi discret du reste soit ce refus. Peut-être que Jeanne, en ce printemps mental et physique, va pouvoir s’éloigner du cimetière qu’elle aime tant fréquenter, s’exiler de la compagnie de ces pesantes dalles mortuaires qui creusent une terre de fatalité, afin de s’élever, de se déplier, de se soulever, la main dans la main avec Caroline sortie de son asile de fous. Dans cette vive espérance, on retient ce beau passage où Clotilde Escalle, au plus près de Caroline et de Jeanne, insinue que la terre creusée, dorénavant, stipule une vision du Chaos. C’est alors une faille qui se distingue, un sillon qui se précise, un monde qui naît sur le monolithe de la déchéance, point d’entrée magnifique dans « l’alphabet de la genèse ». Le voilà le Chaos véritable, tellement plus pertinent que les pérégrinations douteuses de Paul ! Et désormais Jeanne n’a plus besoin de faire des plans sur la comète avec l’Amérique ou n’importe quel autre eldorado périssable. Elle a compris que l’herbe n’était pas plus verte ailleurs, elle a la certitude que la grisaille existe aussi là-bas, dans les champs de coton et les vastitudes indicibles, que tout, absolument tout, conspire pour que les femmes soient dévorées par l’estomac d’un monde essentiellement masculin, où qu’elles puissent résider. Et dans cette sagacité ultime d’une Jeanne qui voit des visages en noir et blanc jusqu’au bout du monde, des visages aussi affligés que les leurs à Copiteau, nous n’avons pu faire autrement que de nous ressouvenir des portraits de Walker Evans, photographies de la misère qui ne renonce pas, photographies rédemptrices qui murmurent, avec Faulkner, quelque chose comme un immense « endure and prevail ».

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