Le retour de Mèmed le Mince de Yachar Kemal

Le retour de Mèmed le Mince de Yachar Kemal
(İnce Memed III)

Catégorie(s) : Littérature => Moyen Orient

Critiqué par Fanou03, le 15 janvier 2018 (*, Inscrit le 13 mars 2011, 43 ans)
La note : 8 étoiles
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Mèmed face à sa légende

Mèmed le Mince, le bandit au grand cœur, est traqué par les gendarmes dans les Montagnes du Taurus. Grièvement blessé, il disparaît sans laisser de trace. Est-il mort ? A-t-il été recueilli par ses partisans ? Les notables de la plaine et les militaires décident de mettre les bouchées doubles s'assurer de la mort de celui qui est devenu un héros pour gens du peuple.

C’est un souffle puissant qui nourrit ce retour de Mèmed le Mince, le souffle de la lutte contre l’injustice et l’oppression. Les rapports de force entre les dominants (les notables) et les dominés (paysans, nomades) irriguent tout le roman. Yachar Kemal en fait une tribune, pour dénoncer les privilèges des uns et les conditions de vie, voire les humiliations que subissent les autres. À travers sa plume, il se fait justicier : il faut voir de quelle façon comique il décrit le comportement des notables, tremblants comme des feuilles mortes et se rassemblant, tel un troupeau apeuré, à la seule évocation de ce que pourrait leur faire Mèmed ! Ridicules, grasses, lâches, versatiles, enrichies grâce à des magouilles et des spoliations, les élites de l’Anatolie ne ressortent pas grandies de la prose acerbe de l'auteur turc ! Inversement, on sent un grand respect pour les damnés de la terre, les paysans miséreux écrasés de taxe, les nomades à la grandeur passée, les villageois terrorisés par un maître sans scrupule. Il y a là la dénonciation d’un système, qui ne surprendra pas quand on sait l’engagement communiste de Yachar Kemal. Mèmed, du fait de tous les crimes qu’on lui impute, incarne, magnifiquement, le bras vengeur des opprimés et le défenseur de leur liberté.

Fortement empreint de la question des luttes sociales et solidement ancré dans la réalité historique de la jeune république turque fondée par Ataturk, le réalisme, presque documentaire aurait pu largement dominer le récit. Mais ce qui est extraordinaire dans ce roman c’est la part de légende et de conte, chargée d’une très grande poésie, qui vient se mêler pour ainsi dire intimement aux éléments de la vie réelle. Je ne sais pas si la comparaison est pertinente, mais je serai tenté de rapprocher le ton du retour de Mèmed le Mince au « réalisme magique » que l'on accorde à Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. La figure romantique du bandit de grand chemin, qui parvient à échapper sans cesse à la maréchaussée, sa soi-disant invulnérabilité aux balles, son indomptable alezan gris, solitaire et pris de folie, les rumeurs et les anecdotes qui courent sur Mèmed, sur ses exploits, sur ses proches, amplifiées et déformées par la parole des gens du peuple, les descriptions des montagnes du Taurus, fortement poétiques, voire mystiques, de mystérieux personnages (la Petite-Mère Sultane du Saint-Hospice, Ali le pisteur, « qui peut suivre la trace d'une fourmi »), tout concourt à baigner le texte d’une charge magique, irrationnelle, riche en symboles (voir les nuages de papillons bleus dans le magnifique chapitre où des enfants mettent en terre la dépouille du Bandit Chauve). Il y a donc une grandeur épique dans ce texte, au rythme lent, où l’on voit un mythe qui se construit, indépendamment de son acteur principal, Mèmed, dépassé par ses propres actes et ce qui en résulte, écrasé par cette responsabilité.

Le retour de Mèmed le Mince est le troisième volet de la série des Mèmed qui en compte quatre. Même si celui-là peut se lire indépendamment des autres, je conseillerais néanmoins de commencer par le commencement : en effet, en l’absence de résumé des épisodes précédents (dans mon édition tout du moins), certains éléments peuvent nous échapper quelque peu. De même, je regrette l’absence d’une préface qui aurait éclairé le contexte historique et précisé la signification des termes honorifiques qui parsèment le récit (les bey, les agha, les hodja...). Mais ces bémols éditoriaux n’enlèvent rien au plaisir du texte. j’avais lu le tout premier Mèmed il y a bien des années de là. Il m’en était resté une très forte impression: je suis donc absolument ravi et émerveillé d’avoir retrouvé la légende de Mèmed, dont la lecture encore une fois m’aura marqué durablement.

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