Le jour d'avant de Sorj Chalandon

Le jour d'avant de Sorj Chalandon

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Nathavh, le 18 septembre 2017 (Inscrite le 22 novembre 2016, 53 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 746ème position).
Visites : 960 

Hommage aux mineurs

Livre coup de coeur. Livre coup de poing. Livre coup de gueule, cri de rage.

Rage que Sorj Chalandon a en lui depuis très longtemps. Il est jeune journaliste à "Libération" lorsque le 27 décembre 1974 éclate la catastrophe minière de Lens-Liévin. 42 mineurs y trouvent injustement la mort.

Non ce n'est pas la fatalité, cela aurait pu être évité. Non, ce n'est pas normal pour un mineur de finir ainsi au fond du trou. Non, ces travailleurs et la profession n'ont pas reçu l'hommage et la reconnaissance nationale qu'ils auraient dû avoir.

Alors, restée tapie au fond de lui, cette colère gronde et pour la première fois l'auteur nous livre un récit qui sort de l'autobiographie.

Comment nous parler de ce drame ? En créant le personnage de Michel Flavent, le frère du mineur. Michel et son frère Jojo sont des enfants de paysans et le Nord c'est aussi cela le combat entre la terre du dessus (les paysans) et la terre du dessous (les mines). Leur père espère qu'ils reprendront l'activité agricole mais au village, au bistrot en particulier il y a les "rabatteurs", qui dénigrent la profession liée à la terre et font miroiter que la mine, elle, chauffe les foyers, bitume les routes, apporte la richesse à la nation, les mineurs de la mine sont utiles... et ils enrôlent les jeunes.
Jojo a 20 ans lorsqu'il devient mineur, il devient la fierté de son frère Michel qui il faut bien l'avouer sans cet accident l'aurait suivi dans le fond.

Le 27/12/1974 cela faisait cinq jours que l'on n'était plus descendu dans la mine, on aurait pu éviter cette tragédie mais au nom de la rentabilité et des économies, on n'avait pas pris les mesures de sécurité de base nécessaires : pas d'arrosage du fond, pas de dégrisoutage, de ventilation correcte, à quoi bon, le filon était en fin d'exploitation...

Michel ne se remettra pas de la catastrophe et de la mort de Jojo et de son père. Il vouera à la mine et au mineur une ferveur, une dévotion mais aussi une grande envie de vengeance. Il retournera au pays quarante ans après la catastrophe...

Michel à travers la plume de Chalandon nous réservera quelques surprises : trahison, mensonges, besoin de vérité, de vengeance...

Un récit captivant, bouleversant. un roman truffé de fausses pistes, de rebondissements. Un personnage trouble, celui de Michel qui fait de son drame personnel le procès de la mine.

L'écriture de Chalandon est comme toujours percutante. Des phrases courtes allant droit au but, à l'essentiel. C'est bouleversant, touchant. Il cerne comme toujours ses protagonistes avec beaucoup de psychologie. La plume est tout en justesse, magnifique remplie d'une belle humanité.

C'est pour moi un incontournable de la rentrée.

Un gros coup de coeur. ♥


Les jolies phrases

Un mineur aujourd'hui, c'est un mécanicien, a répondu l'aîné. C'est Germinal robotisé, a rigolé son copain en nous ouvrant la porte.

Elle se gavait d'hommes la mine. Elle avait faim de nous. Jamais elle ne nous laisserait en repos.

Eux fouillaient la terre pour éclairer le pays, chauffer les familles, produire le ciment, le béton, goudronner nos routes.

Ne fais jamais d'enfant, Michel. S'il te plaît. C'est trop de souffrances.

Blessé, c'est un mot triste pour dire qu'il est vivant.

Il a commis un crime pour en payer un autre.

Au nom du rendement, nous demandions aux hommes de faire plus que ce qu'ils pouvaient.

La prison n'est pas une halte, c'est le bout du chemin. Le mur de briques au fond de l'impasse. L'antichambre du sépulcre.

Le chef du siège 19, lui , a été condamné à 10 000 francs d'amende et 1 000 francs de dommages et intérêts, versés à trois syndicats. "42 morts = 10 000 francs. Une ligne dans un bilan comptable"


Je n'ai pas relu les 42 noms. Je les connaissais depuis ma jeunesse, appris par coeur comme les lettres de l'alphabet. Celui de Jojo n'était pas dans la pierre, rejeté par les Houillères et par la mémoire. Mort trop tard pour être des martyrs. Mort trop loin pour être célébré. Mort entre deux draps pas entre deux veines. Mort en malade de la ville, pas en victime du fond.


J'ai raconté son enterrement de rien. Trop tard pour les honneurs, trop seul pour l'Histoire. Inconnu au bataillon des braves. Ni sur les plaques de cuivre, ni dans les coeurs de pierre. J'ai raconté sa veuve, crachée par les vivants. Ma jeunesse sans Jojo. La mort de mon père. Sa fin de paysan. Sa lettre . "Venge-nous de la mine."

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Contre l'oubli

9 étoiles

Critique de Nathafi (SAINT-SOUPLET, Inscrite le 20 avril 2011, 51 ans) - 30 mai 2018

Emile Zola, en son temps, avait narré l'histoire des mines de charbon dans son livre Germinal, récit réaliste et bien documenté de l'enfer que vivaient les mineurs au quotidien.
Dans "Le jour d'avant", Sorj Chalandon évoque le grand roman, et raconte une histoire des mines de 1974, la catastrophe de Liévin du 27 décembre. Quarante et un morts victimes du grisou, drame dont les responsabilités ont été assumées par les Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais lors d'un procès en 1981, les précautions n'ayant pas été prises pour éviter la catastrophe. Une première en France, un événement...

Michel est un homme désespéré. Il vient de perdre son épouse, atteinte d'une maladie grave. Plus de famille, pas d'enfant, il se sent seul et se laisse envahir par la nostalgie et la mélancolie. Il est routier pour une entreprise de transports en région parisienne. Un jour, il décide de retourner sur les terres de son enfance, près de Liévin. Son père, agriculteur, y avait exploité sa petite ferme qu'il tenait à transmettre à son aîné, Joseph.
Michel, admiratif de ce grand frère, se laissait guider et buvait ses paroles. A son image, il rêvait d'être pilote automobile, obnubilé par un poster de Steeve Mc Queen, alias Michaël Delaney, dans le film "Le Mans" dont ils avaient récupéré l'affiche. Le jeune garçon avait grandi simplement, les manifestations d'affection étaient rares, la vie était rude, le contexte difficile.
Joseph décida un jour de descendre à la mine, d'y faire carrière, et de signer un contrat avec les Charbonnages de France, défiant son père...
Et puis vint le coup de grisou de 1974. Joseph s'est retrouvé à l'hôpital, pour y mourir 26 jours après ses compagnons.

Dans l'esprit de Michel, cette douleur est profonde. Son père décède un an après, las de chagrin, après avoir laissé un mot à l'intention du jeune homme.

Ce mot, Michel le gardera tout au long de sa vie, expliquant ses drames à sa compagne, avec le culte du souvenir, se forgeant une carapace et une soif de vengeance, bien malgré lui...

C'est un bel hommage que rend l'auteur aux "gueules noires". Il y dénonce le peu de reconnaissance de l'Etat vis à vis de ces mineurs exposés à de multiples risques, morts souvent victimes de la mine et du charbon. Le ciel gris, les foyers modestes, la misère relèvent d'un constat qui était bien présent lors de ces années, dans les terres minières. Les quelques plaques commémoratives et l'inscription du Bassin minier au Patrimoine Mondial de l'UNESCO ne suffisent pas à démontrer l'implication de ces familles qui ont souffert corps et âmes pour l'extraction du charbon. Car tout le monde donnait de sa personne, les drames du voisin se partageaient, la communauté des mineurs avait heureusement une certaine solidarité. Mais face aux grands, aux puissants, tous étaient si insignifiants.
Le Michel de son livre se sent soudain investi d'une mission, venger sa famille de la mine, ainsi que les autres. Et c'est un combat qu'il va mener seul, de façon insidieuse, délivrant enfin sa haine et son ressentiment. Un parcours poignant, une vie brisée par ces souvenirs récurrents maintenus par un véritable mausolée gardé jalousement, un refuge indispensable pour ne pas oublier les siens.

Le dénouement de l'histoire pourra surprendre le lecteur, après l'avoir impliqué dans le combat de Michel et lui avoir procuré émotion et empathie.
Un livre qui marque, pour ne pas oublier un pan tragique de notre histoire...

Au fond des mines...

9 étoiles

Critique de Killing79 (Chamalieres, Inscrit le 28 octobre 2010, 38 ans) - 3 novembre 2017

Depuis « Mon traître », je suis devenu un adepte de Sorj Chalandon. J’ai lu quatre de ses livres qui m’ont tous enthousiasmé. Avec une plume minimaliste, cet écrivain sait parfaitement retranscrire les émotions des personnages et m’entraîne à chaque fois dans son univers au plus près des sentiments. Pour ce nouvel ouvrage, il s’est intéressé à une catastrophe oubliée.

J’ai vraiment été emballé par la première partie du roman. Même si les drames autour du narrateur se cumulent et l’addition des morts asphyxie un peu le lecteur, c’est dans ces 200 premières pages que le talent incomparable de Sorj Chalandon fait le plus merveille. Avec son style toujours épuré, il entre au centre du drame, dans l’esprit d’une victime collatérale de l’accident. En empathie totale, on éprouve tous les souvenirs du narrateur et on comprend son ressentiment. On vit ses épreuves et on veut être à ses côtés pour venger son frère.

A cet instant de l’histoire, un évènement (assez surprenant) va chambouler nos convictions et le livre va alors basculer dans une dernière tranche tout à fait différente. Elle se passe au tribunal où l’acteur principal va être jugé pour ses actes. Cette accusation va permettre de placer le débat au-dessus de ce simple forfait et de mettre en exergue le drame humain dans sa globalité. J’ai trouvé ce troisième tiers moins émotionnel, plus bavard et finalement plus stérile dans son discours. L’auteur cherche à rendre justice aux défunts mais n’obtient pas vraiment l’effet escompté. Dans cette procédure judiciaire, les discussions tournent un peu en rond, on perd un soupçon d’intérêt. Mais ce n’est qu’un petit bémol et ça n’endommage en rien le rendu global.

A l’instar de ses précédentes productions, Sorj Chalandon s’attaque à un thème assez dur. Nos émotions sont mises à rudes épreuves et j’en ressors comme toujours emballé. L’auteur a su me transporter à une période et dans un monde que je n’ai pas connu. Avec des phrases courtes mais percutantes, il m’a immergé dans l’atmosphère étouffante et meurtrière des mines de charbon, pour apporter un témoignage fort sur les conditions de travail de l’époque et rendre hommage aux oubliés de cette tragédie. Encore un livre qui compte !

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