Louis Lambert, Les Proscrits, Jésus-Christ en Flandre de Honoré de Balzac

Louis Lambert, Les Proscrits, Jésus-Christ en Flandre de Honoré de Balzac

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 11 août 2017 (Inscrit le 15 janvier 2011, 34 ans)
La note : 10 étoiles
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Le génie avorté par le poids du grégarisme.

L’histoire de Louis Lambert n’est peut-être pas un segment phénoménal de la Comédie Humaine, mais elle présente des traits assez symptomatiques du talent balzacien d’une part, et, d’autre part, elle suggère des conclusions tout à fait cruelles sur les conditions nécessaires à la survie d’une intelligence géniale. Louis Lambert est en effet un enfant que l’on qualifierait volontiers de précoce. Il possède tous les attributs de la pensée fulgurante et son physique le vérifie classiquement par la proéminence de son front. Comme il en a du reste l’habitude, Balzac établit la description de ses personnages en s’inspirant des études de Lavater, héraut de la physiognomonie au XVIIIe siècle, et souvent il annexe à cette première salve de détails somatiques les conclusions de Gall en matière de phrénologie. Quoique ces données puisées dans les œuvres de Lavater et Gall soient de nos jours déclassées au rang des pseudosciences, elles conservent un certain attrait pour la création littéraire, et Balzac a sûrement contribué à la postérité de ces savants en cristallisant les fantaisies de leurs théories respectives. Tout ceci pour enfoncer le clou sur les apparences typiques de Louis Lambert : il a toute la panoplie d’un esprit énorme, et sa tête, avec son espace frontal exagérément développé, semble nous indiquer l’infini d’une intelligence qui déborde jusque dans le physique censé la représenter. En d’autres termes, Louis Lambert est un homme de l’infini qui souffre éventuellement de vivre dans un corps fini, cependant bien des parties étendues de sa personne s’efforcent de loger du mieux que possible ses parties pensantes. On pourrait presque évoquer une macrocéphalie de circonstance, un homme dont la tête est grosse du fait de ses idées, et non du fait de ses prétentions. Certes il a des prétentions au savoir et à l’ouverture de nouvelles voies sur la cime des connaissances humaines, toutefois les épaules de son esprit sont suffisamment larges pour soutenir une telle charge, compensant la maigreur presque débile de ses épaules de chair auxquelles on ne demande rien de particulier, sinon de soutenir ce crâne immense afin qu’il puisse accoucher de ses grandes idées.

C’est un camarade de jeunesse de Lambert qui nous raconte la vie chaotique de ce penseur. L’épisode du collège est exceptionnel car il peut se lire comme l’exacte contradiction de ce que décrit Flaubert dans l’incipit de Madame Bovary. Contrairement à Charles Bovary qui est tourné en ridicule lorsqu’il affronte sa condition de nouveau venu dans une classe de joyeux coquins, Louis Lambert impose rapidement le respect. D’ailleurs, même si l’on avait choisi de le moquer avec insistance, il eût dédaigné de répondre à ces jeux du monde fini, résolument soudé aux altitudes qui concernent l’infini. On l’annonce en outre comme une espèce de sommité spirituelle et de ce point de vue il ne déçoit pas le narrateur. Louis donne d’emblée l’impression qu’il est né pour faire une œuvre. Il est tout entier envoûté de la nécessité de penser, de connaître à fond les plus doués de ses prédécesseurs afin de proposer un système novateur, ou plus exactement un mode d’existence dont la discipline et les fondations puissent nous propulser dans des régions inexplorées de l’esprit. Sa référence de prédilection gît dans les écrits du visionnaire Swedenborg, où Lambert affine sa réflexion sur les anges. Plus largement, Lambert est un jeune homme qui s’individualise dans la mystique, et au fur et à mesure qu’il avance dans son entreprise, il consolide pour ainsi dire un pathos de la distance qui le préserve des petites tracasseries quotidiennes et des masses populacières. Avec son ami, ils forment un binôme qu’on appelle « le Poète et Pythagore ». Lambert, on le devine sans mal, est associé au philosophe antique.

Cet incontestable faisceau de génialité paraît naturellement indestructible, mais à l’instar de Bazarov, le héros de Tourgueniev que l’on croyait inflexible dans son nihilisme, Lambert, à l’égard de son odyssée savante que l’on imaginait exclusive, aura la faiblesse de s’éprendre d’une femme, en l’occurrence Pauline de Villenoix. On se régale de la niaiserie des lettres d’amour écrites par ce génie des patries célestes, des lettres qui suintent d’un épanchement relativement vulgaire, autant de pages incompatibles avec les préoccupations décisives de cet homme (comme par exemple la mise au point d’une climatologie de la pensée). L’amour n’est qu’une intrigue pour l’empirie, un tatami douillet de la fornication, tandis que la pensée n’a pas vocation à descendre dans ces chaudières de Carthage comme l’eût dit Saint Augustin. C’est donc inexorablement le début de la perdition pour Louis Lambert le Cerveau, le signe avant-coureur d’un empâtement de l’esprit qui lorgne du côté d’une bonne femme sans réelle aptitude, hormis la faculté de la domesticité nunuche, le sérieux de la vie de famille et par extension l’accomplissement d’un grégarisme achevé.
En outre, quand on apprend que Lambert est devenu fou quelques jours avant son mariage, on le croit tiré d’affaire. Son intelligence n’aura pas été capable, en définitive, de s’agréger à la pesante routine de la vie de couple, qui est susceptible de ruiner les meilleurs émissaires de la pensée. L’amour, fût-il amplement réciproque, ne peut pas avoir le même degré de puissance que l’infini de la spiritualité. De surcroît, quand l’amour est astreint aux bruyants ronflements du mariage, il dégénère trop souvent en banalité et en servilité, n’étant guère à la fin qu’une question de soulagement des glandes ou de silences ennuyés. De sorte que la vraie folie, ce n’est pas tant celle que l’on impute à Lambert que celle des gens qui se précipitent dans les grégarismes familiaux !

Ceci étant, qu’il soit devenu fou pour les autres, par incapacité d’être un bon mari, ou fou en tant que tel, Louis Lambert partage désormais le quotidien de Pauline de Villenoix dans un état quasi végétatif, nous rappelant un peu le Nietzsche des derniers temps. C’est un choc terrible quand son ami d’enfance le retrouve dans cette situation de pétrification. Le garçon autrefois irradié par l’infini s’est nettement finitisé dans l’espace très succinct du couple. Il a l’air d’un eunuque total, vaincu par la faiblesse de l’amour, jeté dans l’impuissance de penser. Pourtant sa femme essaie de justifier les spécificités de ce fantôme conjugal : qu’on n’aille pas crier sur les toits que Louis ne pense plus, qu’il est fini ; en vérité, à en croire les paroles de cette bourgeoise ouatée, ainsi que les documents qu’elle exhume d’un tas d’archives, Louis vivrait des extases solitaires faramineuses, animé d’un foisonnement inégalable de vie intérieure ! Tout recroquevillé sur sa chaise et dans ce domicile amoureux, il aurait encore de très vives idées, des éclairs de génie qui se bredouillent péniblement et dont la formulation suprême se terminerait dans l’esprit. Aussi Pauline aura-t-elle fait l’effort de prendre des notes sur ce que cette bouche fatiguée a pu déclarer à tel ou tel moment, mais quand bien même il s’agit de phrases intelligibles et non dépourvues de profondeur, on voit qu’il manque à ces bégaiements les conditions nécessaires et suffisantes de la pensée, c’est-à-dire l’isolement grandiose, la fureur de l’ermite. Tout ceci a été emporté par la mièvrerie d’un cœur qui s’emballe, preuve, s’il en est, que toute nature exceptionnelle doit être vigilante si elle veut aller au bout de son œuvre. Louis Lambert aurait pu être grand – il a fini petit, à vingt-sept ans, brisé par la vie de couple.

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