Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Killing79, le 8 octobre 2016 (Chamalieres, Inscrit le 28 octobre 2010, 39 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 5 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 728ème position).
Visites : 1 701 

Dureté rurale

Présentation de l'éditeur
Au cours du XXe siècle, Règne animal retrace, en deux époques, l'histoire d'une exploitation familiale vouée à devenir un élevage porcin. Dans cet environnement dominé par l'omniprésence des animaux, cinq générations traversent le cataclysme d'une guerre, les désastres économiques et le surgissement de la violence industrielle, reflet d'une violence ancestrale. Seuls territoires d'enchantement, l'enfance, celle d'Eléonore, la matriarche, celle de Jérôme, le dernier de la lignée et l'incorruptible liberté des bêtes, parviendront-elles à former un rempart contre la folie des hommes ? Règne animal est un grand roman sur la dérive d'une humanité acharnée à dominer la nature, et qui dans ce combat sans pitié révèle toute sa sauvagerie et toute sa misère...


Mon avis: Dès les premières lignes de ce roman, le lecteur est plongé au fin fond de la campagne profonde, les deux pieds dans la merde. Si le mot « merde » vous paraît choquant en début de chronique, vous n’êtes pas au bout de vos peines si vous décidez de vous lancer dans ce livre. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que Jean-Baptiste Del Amo ne met pas de gants quand il s’agit de décrire cet univers paysan.
Sous les coups de sa plume exigeante et magnifiquement juste, il entraîne le lecteur dans l’ambiance de ce lieu isolé. La description du quotidien est chirurgicale et froide. Les Hommes agissent mécaniquement, comme des animaux. Le travail doit être fait, les relations humaines n’existent que pour la descendance et les sentiments n’ont pas leur place. La violence est omniprésente dans tous les échanges entre les protagonistes humains et devient systématique dans le rapport avec les animaux. Ces animaux qui sont d’ailleurs les principales victimes de cette culture insensible.

Au fil des pages, tous les sens sont mis à contribution dans la lecture. On voit ce monde se déliter, on donne les coups, on ressent les douleurs, on entend les grognements, on respire l’odeur de la sueur et des excréments, on découvre le goût du sang... plus qu’un récit rural, c’est un roman de sensations !

Même si l’histoire de cette famille n’est pas d’un grand romanesque, l’écriture lyrique de Jean-Baptiste Del Amo confère une lenteur qui nous intègre au tableau. Il nous abreuve de détails pour nous faire vivre en immersion le quotidien de ce monde reclus. Sur le moment, les scènes m’ont semblé traîner en longueur mais quelques jours après avoir refermé le livre, je me sens encore poisseux, imprégné de l’atmosphère. Ne serait-ce pas là, l’attestation d’un grand roman !

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Fascinant de noirceur

9 étoiles

Critique de Faby de Caparica (, Inscrite le 30 décembre 2017, 57 ans) - 15 mai 2019

"règne animal" de Jean Baptiste Del Amo (432p)
Ed.Gallimard.

Bonjour les lecteurs ...

Vous cherchez des ambiances bucoliques?
Vous êtes une âme sensible?
Alors passez votre chemin, ce livre n'est pas pour vous !

Voici une fresque qui débute en 1898 et se termine en 1981.
Elle y relate la vie d'une famille d'éleveurs du Gers.

Au départ, de simples paysans comme tant d'autres qui s'éreintent dans une vie de labeur où les sentiments, l'éducation, la propreté sont exclus.
Tout n'est que violence, indifférence.
Il y a "le père", "la génitrice" et " l'enfant".
A cela s'ajoute la barbarie de la guerre 14 et ses "gueules cassées".
Grand saut dans le temps et nous retrouvons cette même famille et ses descendants, devenue une entreprise industrielle d'élevage porcins de la pire espèce ( je vous passe les détails) .
Famille toujours aussi épuisée, rustre, dégueulasse, au comportement à la limite de la folie.
Ce sont les années 80, début de l'effondrement.

Ce récit est terrible, mais est parvenu à me fasciner par sa noirceur.
Qui est le plus bestial ? l'homme ou l'animal ?
Voici un monde où la violence et la cruauté n'ont pas de limite .. que ce soit sur l'homme ou l'animal.
Bienvenue dans notre monde !

Mais il est vrai que l'homme n'est qu'un animal à peine civilisé.

Lecture que je recommande vivement .. mais accrochez-vous aux accoudoirs!

Notons que Jean-Baptiste Del Almo est un auteur engagé contre la violence animale. Ce livre dénonce la course folle de l'élevage intensif au mépris du respect de la nature et des animaux.

Ce livre a reçu le prix de la révélation française 2016 et le prix "Livre Inter " 2017.

Prix du Livre Inter

5 étoiles

Critique de Bernard2 (DAX, Inscrit le 13 mai 2004, 70 ans) - 1 juillet 2017

C'est dur, violent, cruel. Les commentaires des lecteurs étant détaillés et excellents, je n'ajouterai rien sur le contenu du livre. Mais mon impression est plutôt négative. On peut vouloir provoquer sans toutefois tomber dans le mauvais goût, surtout quand celui-ci s'étend sur plus de 400 pages (j'ai été jusqu'au bout du livre avec peine).
Il vaut mieux être averti avant de se lancer dans une telle lecture. C'est pourquoi je reproduis ici un court extrait, à mon sens représentatif de l'ouvrage, et qui permettra au lecteur éventuel de se faire une idée au préalable.
« Les porcs pissent et chient tout le jour dans l’exiguïté des enclos qui leur permet tout juste de se mouvoir, les contraint de faire sous eux, de piétiner leurs déjections, de s’y étendre, de s’y vautrer, jusqu’à ce que l’urine bruyamment giclée des vulves et des fourreaux liquéfie les selles agglutinées, les étrons qu’ils expulsent, formant une boue dans laquelle ils pataugent et enfoncent par réflexe leurs groins hagards et inutiles ».

Dur

8 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 59 ans) - 3 janvier 2017

Règne Animal est un livre dur.
Un mélange de l'excellent "180 jours d'Isabelle Sorente" et des "bienveillantes de Benjamin Littell. (toutes mes excuses pour ce curieux amalgame, mais je ne trouve rien d'autre pour exprimer l'angoisse que Jean-Baptiste Del Amo m'a inspiré).
Il est ici question des atrocités commises envers l'animal. L'auteur a au moins le mérite de décrire les horreurs qu'infligeaient nos gentils aïeux à leurs animaux (et non ! tout n'était pas si merveilleux jadis), à l'armée qui sacrifia durant la première guerre mondiale 750.000 chevaux dans une boucherie sans nom, mais aussi aux élevages modernes qui permettent de nous gaver de protéines animales au mépris de toute logique. Torture, usage intensif d'antibiotiques, désinfectants diaboliques, océan des déchets organiques.
Et cette famille ! En un siècle le cousinage originel s'est dilué mais certainement pas pour le meilleur. Des hommes, des femmes, des enfants sont lâchés dans une vie qui ne leur appartient pas. Le monde leur est interdit, ils n'ont pour horizon que ces bâtiments bétonnés où croupissent verrats en furie, truies usées et porcelets gonflés d'hormones. C'est laid, ça pue et c'est bruyant.

Voilà donc ce qui vous attend : du costaud. Une qualité d'écriture incontestable mais des moments de flottements. L'auteur n'a pas choisi un modèle linéaire pour encercler son récit, ce qui parfois jette le lecteur en dehors des routes balisées. Mais n'était ce pas là le but ?

Misères...

10 étoiles

Critique de Lucia-lilas (, Inscrite le 21 février 2016, 53 ans) - 14 décembre 2016

Quelle écriture magnifique, ample, puissante, à la fois lyrique et crue, violente et sensuelle : franchement, je n’en reviens pas ! Et pourtant, j’en lis des livres, qui me plaisent d’ailleurs, souvent beaucoup même, qui sont correctement écrits voire bien écrits mais qui en aucun cas n’atteignent cette perfection formelle. Les premières pages m’ont soufflée : je les ai lues et relues. Ce sont des tableaux d’une beauté indescriptible : que ce soit pour évoquer un banc posé devant la maison ou un coin de table sur lequel se reflète la faible lumière du jour ou encore un vol d’oiseau sur un champ nu. C’est superbe, on lit les derniers mots du paragraphe en exultant, tellement on touche à la perfection. La description minutieuse, le souci du détail font de ce roman un travail d’orfèvre. Magique !
Je tenais à commencer par ce qui pour moi définit une œuvre littéraire : l’écriture. Peu importe le sujet finalement. Mais ne vous impatientez pas, nous y voilà !
Jean-Baptiste Del Amo retrace l’histoire d’une exploitation agricole du Gers, de 1898 à 1981, et la transformation au fil du temps de la ferme familiale en un élevage porcin industriel.
Oui, ce qui nous est décrit dans cette « fresque familiale et porcine » est dur, âpre, parfois insoutenable, oui certaines scènes sont crues parce qu’elles disent le quotidien épuisant, harassant des paysans, « vieillards en sursis à quarante ans, corps abîmés, congénitaux, distendus par les couches, goitreux, amputés par les lames, calcinés par le soleil. Aucun d’eux ne peut traverser la vie sans y sacrifier un membre, un œil, un fils ou une épouse, un morceau de chair », parce qu’elles décrivent le rapport ambigu des hommes et des animaux à travers l’évocation d’un élevage industriel qui réduit la bête à un simple produit de consommation, niant sa douleur et refusant à l’animal son statut d’être vivant et sensible. Bien sûr, certaines scènes sont pénibles, source de malaise mais à lire les critiques que j’ai parcourues, j’avoue que je m’attendais à bien pire ! Car à mon avis, ne soyons pas naïfs, l’impensable réalité, celle que l’on soustrait à notre vue, va bien au-delà de ce que l’on imagine…
C’est un couple taiseux que nous découvrons en 1898 : lui, c’est l’homme. La femme est nommée la génitrice, c’est dire le rapport qu’elle entretient avec sa fille Éléonore. Lui s’assoit le soir après le travail sur son banc de bois devant la maison et attend la nuit. « Il estime que les choses doivent rester telles qu’il les a connues, le plus longtemps possible, telles que d’autres avant lui ont estimé bon qu’elles soient, ou telles que l’usage en a fait ce qu’elles sont. »
Il est usé par son travail aux champs et à la ferme. Son corps rongé par la maladie est prêt pour le tombeau. Il crache du sang. Elle, la bigote, prie, se nourrit d’hosties et élève sa fille à la trique, regrettant qu’elle ne soit pas un garçon, c’eût été plus utile. Alors la petite « bat le linge, baratte le beurre et puise de l’eau au puits ». Ils élèvent deux porcs. Le père sentant sa mort prochaine va chercher un neveu pour s’occuper de la ferme : Marcel accomplira le travail sans relâche jusqu’à l’appel sous les drapeaux.
Certaines scènes extraordinaires sont de véritables morceaux d’anthologie : l’enterrement du père par exemple. Alors que l’on s’apprête à descendre le cercueil dans la fosse, on s’aperçoit que dans le fond, s’est logé un crapaud. Il faut sortir de là l’animal diabolique et donc quelqu’un doit descendre. Scène à la fois tragique et drôle. La religion se mêle à la superstition et le tout mène parfois à la folie.
Je repense à une autre scène terrible, celle avec le colporteur vêtu d’un costume trois pièces qui profite de l’éloignement de la mère pour sortir sa verge sous l’œil horrifié de la gamine. Pauvre humanité incapable de maîtriser ses désirs.
Puis, il y aura la guerre de 14. Les femmes vivront dans un monde sans hommes. Ne restent au village que « les vieux, les adolescents, le bossu, l’aveugle de naissance, l’idiot ». Elles devront accomplir le travail des hommes. « Leurs rêves voient revenir les hommes de la guerre, mais rien n’est alors pareil et avec eux semble s’en être allé un monde archaïque. »
Ces pages sur la guerre, absurde boucherie, sont terribles, glaçantes : hommes et bêtes encore une fois unis dans une souffrance sans nom.
Éléonore grandira et les nouvelles générations suivront, toujours plus coupées du monde, esclaves de la ferme et des bêtes, soumises à un travail sans relâche, souffrant un martyre quotidien, incapables de fuir ce destin qui les lie au lieu où elles sont nées. Chaque jour, il leur faut laver la porcherie : repousser inlassablement les déjections animales, tous les matins, inlassablement, retrouver « la même abondance innommable qui se jette à leurs pieds, englue leurs bottes, éclabousse leurs mains et leurs faces nues, se déverse dans leurs rêves ; flots de merde qui les emportent, les noient, jaillissent de leurs estomacs, de leurs culs ou de leurs sexes, se vomissent ou s’extraient indifféremment par tous les orifices, comme animés d’une vie propre, dont le seul but tend à se répandre sur eux et hors d’eux, remplissant leurs nuits sous des coulées de boue, et les éveillent brusquement, accrochés aux draps, se retenant de quelque chute dans une fosse à lisier sans fond, le goût familier dans la gorge, le front trempé de sueur et le cri fantôme des porcs à l’oreille. »
Tous les jours le même cauchemar, la même merde, la même misère.
Règne animal est une œuvre à vif qui donne à voir, à sentir, à toucher : on glisse dans le sang, les excréments, le sperme, la morve, le crachat, on respire la sueur, l’urine, la pourriture et le purin. Les corps sont matière : ils jouissent, suent, saignent, souffrent, pourrissent. Le texte nous plonge dans cet univers hallucinant de noirceur et de vie. Terrible expérience.
La ferme se développant, il faut tenir des comptes, noter sur des carnets, calculer, prévoir, faire des statistiques, des schémas. Pas de perte. Que du bénéfice. La productivité à tout prix. Et c’est là que ça dérape. Parce que personne ne s’y retrouve : ni les hommes, ni les bêtes qui vivent le même effroi, la même violence. Parce qu’il faut du rendement, on triche, on cache, on commet des crimes. On entasse les bêtes sur du plastique, on les sangle, on les engraisse. Elles meurent dans des enclos exigus, bétonnés et sans lumière, les pattes dans leur merde. Et ce que les bêtes vivent n’a pas de nom.
On ne tue pas que les bêtes, on tue aussi les hommes nourris aux bêtes : « Car tout, dans le monde clos et puant de la porcherie, n’est qu’une immense infection patiemment contenue et contrôlée par les hommes, jusqu’aux carcasses que l’abattoir régurgite dans les supermarchés, même lavées à l’eau de Javel et débitées en tranches roses puis emballées avec du cellophane sur des barquettes de polystyrène d’un blanc immaculé, et qui portent l’invisible souillure de la porcherie, d’infimes traces de merde, les germes et bactéries contre lesquels ils mènent un combat qu’ils savent pourtant perdu d’avance, avec leurs petites armes de guerre : jet à haute pression, Cresyl, désinfectant pour les truies, désinfectant pour les plaies, vermifuges, vaccin contre la grippe, vaccin contre la parvovirose, vaccin contre le syndrome dysgénésique et respiratoire porcin, vaccin contre le circovirus, injections de fer, injections d’antibiotiques, injections de vitamines, injections de minéraux, injections d’hormones de croissance, administration de compléments alimentaires, tout cela pour pallier leurs carences et leurs déficiences volontairement créées de la main de l’homme. »
Les hommes sont pris au piège, les bêtes crèvent et les hommes crèvent à leur tour de voir le spectacle terrible des bêtes crevées.
La porcherie devient le symbole terrible, l’insoutenable métaphore de la barbarie humaine, de la violence qui se perpétue de génération en génération, sans jamais être remise en cause, sauf peut-être par le petit dernier, Jérôme.
Les fermiers très tôt préviennent leurs gosses pour qu’ils ne se fassent aucune illusion : « Les choses sont comme ça, petit. La vie est comme ça ; un immense tombereau de merde qui n’en finit pas d’être déversé sur ta tête. Faudra bien t’y faire. » C’est dit.
Mais il faudra bien arrêter cette folie un jour, pour rester digne, pour que l’on puisse garder ne serait-ce qu’un semblant d’humanité.
Une œuvre majeure dont l’écriture minutieuse, poétique, sensuelle et terriblement crue nous fait sentir dans toutes ses nuances, dans toute sa complexité, le rapport de l’homme au monde qui l’entoure : à la terre, à l’eau, aux plantes, aux bêtes, aux autres hommes, un rapport de violence et d’amour, de haine et de fascination, de terreur et de passion. Seule l’écriture d’un véritable écrivain pouvait traduire par des mots un tel entrelacs de sentiments et d’émotions.
La prose de Jean-Baptiste Del Amo a atteint son but de façon magistrale ! Bravo !

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