Désorientale de Négar Djavadi

Désorientale de Négar Djavadi

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Hcdahlem, le 3 octobre 2016 (Inscrit le 9 novembre 2015, 60 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 7 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 591ème position).
Visites : 2 010 

Désorientale

« Tout ce que je sais c’est que ces pages ne seront pas linéaires. Raconter le présent exige que je remonte loin dans le passé, que je traverse les frontières, survole les montagnes et rejoigne ce lac immense qu’on appelle mer, guidée par le flux des images, des associations libres, des soubresauts organiques, les creux et les bosses sculptés dans mes souvenirs par le temps. Mais la vérité de la mémoire est singulière, n’est-ce pas ? La mémoire sélectionne, élimine, exagère, minimise, glorifie, dénigre. Elle façonne sa propre version des événements, livre sa propre réalité. Hétérogène, mais cohérente. Imparfaite, mais sincère. Quoi qu’il en soit, la mienne charrie tant d’histoires, de mensonges, de langues, d’illusions, de vies rythmées par des exils et des morts, des morts et des exils, que je ne sais trop comment en démêler les fils. » Négar Djavadi nous prévient d’emblée, son premier roman ne va pas ressembler à un long fleuve tranquille. Or, c’est justement ce parti pris de ne pas respecter la chronologie, de mêler la grande et la petite histoire et de faire resurgir les souvenirs de famille là où on ne les attend pas qui font tout le sel de ce livre grouillant d’anecdotes, vibrant de fortes déclarations et colorant les destinées des immigrants.
Kimiâ, la narratrice, commence par nous raconter pourquoi son père se refusait à prendre les escalators du métro parisien, nous promet qu’elle reviendra sur ce qui s’est passé le 11 mars 1994 dans le XIIIe arrondissement et retrouve le lecteur dans la salle d’attente de l’hôpital Cochin. Car elle doit avoir recours à une insémination artificielle. Bien entendu, elle peut combler son attente en tentant d’imaginer la raison pour laquelle les couples qu’elle croise se retrouvent là. Mais aussi nous expliquer son propre parcours. Remonter plusieurs générations en arrière et raconter l’Iran du Shah, les années de Révolution puis celles qui ont provoqué l’exil de la famille et la transformation qui s’en est suivie.
« Je suis devenue, comme sans doute tous ceux qui ont quitté leur pays, une autre. Un être qui s’est traduit dans d’autres codes culturels. D’abord pour survivre, puis pour dépasser la survie et se forger un avenir. »
Nous voici au cœur d’un film à grand spectacle avec ses panoramiques et ses gros plans : «Zoom avant sur le visage déformé du père. Observez bien ce qui se joue dans son regard bleu.» Puis quelques lignes plus loin : «quittons maintenant le champ – son regard bleu – pour nous tourner vers le contrechamp : les yeux de l’enfant. D’immenses yeux bleus remplis de larmes…» Toutes les techniques sont mises à profit, le soudain retour en arrière, la plongée et la contre-plongée, le travelling, comme lors de l’arrivée des passagers à l’aéroport de Paris en provenance de Turquie, ou encore le plan américain pour les scènes de dialogues. Grâce à Négar Djavadi, il n’y a presque pas d’effort à faire pour visualiser les scènes. Le lecteur est littéralement plongé au cœur du récit, sur les pas des protagonistes et partage ainsi les émotions – fortes – des protagonistes.
Voici par exemple la scène de la naissance de Kimiâ, celle de l’irruption de l’armée au domicile familial, la mise à sac du logement et l’arrestation de ceux qui sont présents, ou encore le détail des activités clandestines et le combat des intellectuels contre toutes les dictatures. La seule chose qui a du mal à sortir du stylo de la romancière est cet épisode aussi dramatique que fondateur : «Puisque je parle des Nicolas II de la grand-tante, je pourrais raconter ici L’ÉVÉNEMENT, arrêter de la passer sous silence, comme Saddeq la découverte du corps de Mère. Et pourtant… Il te faut encore patienter cher lecteur, car, même si je vais essayer, je sais déjà que je n’y arriverai pas. Je n’y arrive jamais. »
Rassurez-vous, la patience du lecteur sera récompensée. Et bien d’autres surprises, y compris sur la grossesse espérée, viendront pimenter ce beau roman, dont le foisonnement n’a d’égal que le plaisir que l’on prend à s’y plonger.
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Mort au chat tyran !

9 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 59 ans) - 4 avril 2019

Un roman passionnant, un livre labyrinthe et un grand bonheur de lecture.
On suit Kimia, cette jeune femme qui a fuit son Iran et se cherche à Paris, Bruxelles, Londres et Amsterdam. On vit avec ses ancêtres, ses parents, ses oncles, ses sœurs, les voisins, les amis... tout le monde parle et chacun a un avis sur tout. L'iranien n'aime ni la solitude ni le silence, tout autre bruit que la voix humaine, même le vacarme d'un embouteillage étant considéré comme silence.

J'avais un peu peur de tomber dans les clichés faciles des vilains barbus et des sentiers d'évasion pour gagner le paradis occidental. Sur ce sujet il y a pléthore de papier, les rotatives en ont vomi des camions et souvent des titres sombrant dans le pré-digéré.
Negar Djivadi a habilement raconté une belle histoire, cruelle aussi mais colorée et humaine.
Retour dans la réalité ! Il en a fallu décaper des couches de cet esprit "oriental" pour se donner pleinement à l'autre monde... et s'accepter enfin !

Ecorchée vive

9 étoiles

Critique de Pascale Ew. (, Inscrite le 8 septembre 2006, 52 ans) - 15 janvier 2018

L'auteure raconte sa famille, sa vie, son exil, ses dérives… Elle entrecoupe son récit de bribes tirées de son insémination artificielle pour avoir un enfant.
Née en Iran en 1971, ses parents sont des opposants au régime tout d'abord du shah et ensuite des mollahs. Ils sont contraints de fuir leur pays en 1981 et se rendent dans le pays rêvé de France. Kimiâ part à la dérive : squat, drogue… elle erre à Bruxelles, Amsterdam, Londres… se fuit sous toutes les formes, ainsi que son passé et présente une personnalité d'écorchée vive.
Pas de "roman" sur la couverture et pourtant le nom de l'auteur et d'autres détails ont été transformés dans l'histoire et le lecteur se demande pourquoi…
J'ai aimé la narration, digne des contes d'Orient, pour décrire sa famille haute en couleurs.
Négar Djavadi dénonce la répression faite aux homosexuels et son histoire est un cri pour la démocratie, les droits de l'homme, la liberté d'expression. Le style est fort, sans tomber dans le pathos.

C'est comment l'Iran ?!?!

9 étoiles

Critique de Ddh (Mouscron, Inscrit le 16 octobre 2005, 77 ans) - 18 novembre 2017

Une Orientale qui immigre en Occident mais peut-on oublier ses racines ? N'est-on pas regardée comme une étrangère ? A-t-on choisi d'immigrer ?
La narratrice Kimiâ nous livre son histoire qui doit être le récit de l'auteure même : réfugiée iranienne. Son grand-père Mirza-Ahli fait partie d'un famille plus qu'aisée qui domine le petit peuple. Son père, Darius, aux idées démocrates, s'oppose à la politique du Shah et puis à celle de Khomeiny. Ses oncles omnipotents complètent l'entourage de Kimiâ sans oublier sa mère Sara et sa grand-mère Emma. La narratrice nous apprend ce qu'était la vie en Iran à l'époque du Shah et ce qu'elle doit être actuellement.
Nédar Djavadi dévoile avec beaucoup d'habileté et progressivement les aléas de cette vie peu commune ; il y a toujours pour le lecteur des points d'interrogation qui deviennent d'exclamation quelques chapitres plus loin.

Excellente face A et lamentable face B

7 étoiles

Critique de Darius (Bruxelles, Inscrite le 16 mars 2001, - ans) - 18 septembre 2017

Dans ce livre, il y a une face A et une face B.
La face A, grandiose et la face B qui, à mon avis, ne devrait pas trouver sa place dans ce livre, parce qu’elle le dénature, l’éloigne de sa fonction première, part dans des méandres que la narratrice elle-même connaît mal, à savoir l’homosexualité.
A-t-elle voulu faire « moderne » ? Nous montrer qu’elle connait les préoccupations de nos contemporains ?

D’abord, ce qui m’a plu et qui m’incite à recommander sa lecture.
C’est un roman magistral et incontournable qui cerne la culture persane et la grandeur de ce pays, l’Iran. Il nous décrit aussi les affres de l’exil, une seconde naissance..

« Pour s'intégrer à une culture, il faut se désintégrer d'abord, du moins partiellement de la sienne. Se désunir, se désagréger, se dissocier. Tous ceux qui appellent les immigrés à faire des "efforts d'intégration" n'osent pas les regarder en face pour leur demander de commencer par faire ces nécessaires "efforts de désintégration". Ils exigent d'eux d'arriver en haut de la montagne sans passer par l'ascension ».

En retraçant l’histoire d’une famille persane depuis le seigneur féodal, l’arrière grand-père Montazemolmok, Kimia, la narratrice nous mène avec de continuels flash backs dans toute l’histoire iranienne, y compris la période du Shah et celle de Khomeini.

Le père de la narratrice, Darius Sadr, fut le premier intellectuel qui interpella directement le Shah. Dans la lettre ouverte qu'il lui adressa en 1976 et qui circula très vite parmi les étudiants dont beaucoup furent arrêtés pour l'avoir en leur possession, il dénonça ouvertement les incohérences du régime, la répression et l'absence de liberté d'expression, le fossé économique entre l'élite et le peuple tenu à l'écart des profits colossaux engendrés par l'argent du pétrole. Cette lettre peut être considérée comme la première pierre de la révolution iranienne de 1979.

Elle nous décrit avec humour le mode de vie et de pensée des Iraniens : « L'Iranien n'aime ni la solitude ni le silence - tout autre bruit que la voix humaine, même le vacarme d'un embouteillage, étant considéré comme silence. Si Robinson Crusoé était Iranien, il se laisserait mourir dès son arrivée sur l'île et l'affaire serait réglée. »

« S'il existe un Dieu du Mensonge, de l'Entourloupe et de l'Hypocrisie, il doit être à tous les coups persan et drôlement résistant, caché dans un coin de notre cerveau, prêt à bondir pour nous rappeler qui nous sommes et d'où nous venons au cas où nous aurions l'idée sournoise de l'oublier »

Toute la différence entre deux conceptions de vie « Juché sur son vélo et enveloppé dans un horrible poncho protecteur, le Néerlandais va son chemin sans se soucier des autres, tout en respectant scrupuleusement les règles pour éviter accidents et conflits. La culture calviniste, clef de voûte de cette société de liberté, de confiance et d'indifférence organisées, ne pouvait trouver meilleur terreau pour s'implanter. Voilà ce que j'avais appris d'eux : chacun est libre d'être ce qu'il est, de désirer ce qu'il désire, de vivre comme il l'entend, à condition de ne pas nuire à la tranquillité d'autrui et à l'équilibre général. Un principe de vie à l'exact opposé de la culture persane, où dresser des barrières, se mêler de la vie des autres et enfreindre les lois est aussi naturel que la respiration. »

Par contre, dans la face B, exilée en France, puis en Belgique, elle nous promène dans le monde de l’homosexualité. A-t-elle voulu faire une étude sur le désir, sur l’amour (encore qu’il n’y a ni amour dans ce qu’elle décrit..), mais alors ? Elle n’est ni sociologue, ni psychologue, ni sexothérapeute. Alors encore une fois, quel est son but ? Faire moderne ? Voici ce qu’elle dit :
« J’ai rencontré des homosexuels rebutés par le sexe opposé comme j’ai rencontré des hétérosexuels qui affirmaient l’aversion contraire. A l’autre extrémité j’ai rencontré des bisexuels déclarés, revendiquant une sexualité libre à géométrie variable. Entre ces deux pôles, toute une nuance d’individus ; de l’homo qui tombe amoureux de quelqu'un du sexe opposé, à l’hétéro attiré par quelqu'un du même sexe : de l’hétéro qui tente l’expérience d’une relation homosexuelle, à l’homo occasionnel qui a du mal à choisir. Bref, le désir étant incessamment mouvant, les variations sont infinies. Sur ce nuancier sexuel, je me situais quelque part dans la tranche du milieu (.) Pour résumer : les filles déclenchaient en moi un désir plus fort, mais les garçons ne me laissaient pas indifférente. »

A partir de là, cela son histoire loufoque s’emballe : la narratrice, lesbienne pour l’occasion, se fait inséminer par le sperme d’un malade du sida, .... Mais dans quel est le but ? Pourquoi un malade du sida comme donneur ? Alors que précédemment, la lesbienne en question, à géométrie variable (la narratrice..) avait comme amant un Autrichien qui lui avait demandé de ne plus prendre la pilule.. Si elle voulait se foutre de nos mœurs, elle n’aurait pas agit autrement..
Vraiment dommage cette face B de la part de cette écrivaine qui nous avait concocté un si beau roman et qui le sabote aussi misérablement pour « faire moderne » ou « occidental »…

Je donne quand même 4 étoiles car, sans ces considérations mal à propos, le livre en vaut vraiment la peine et je l'ai lu d'une traite..

Négar Djavadi

9 étoiles

Critique de Ardeo (Flémalle, Inscrit le 29 juin 2012, 71 ans) - 3 août 2017

Voici un roman intelligent. L’auteure, subtile et pleine de savoir-faire nous conduit là où elle veut et, vite, on a envie de se laisser guider et de la suivre. Elle nous tient par la main et nous invite -par le récit se rapportant à une famille, celle de la narratrice- à vivre l’Histoire de ce grand pays toujours mal-aimé en Occident aujourd’hui au point que ses ressortissants veulent être « désorientalisés » : l’Iran. Le plaisir de lire est réel, intense car Négar Djavadi joue avec son lecteur, attise sa curiosité, "l’oriente", lui donne des informations historiques, géographiques ou politiques (Wikipedia), lui indique les sauts en avant et en arrière qu’elle va faire comme s’il y avait un dialogue entre elle et lui. Et tout cela sans artifices inutiles, naturellement. La Perse (l’Iran) est une puissance dont les habitants sont fascinants et dont l’Occident a essayé de se désolidariser (parenthèse Obama) ; elle restera dans l’Histoire du Monde et ce roman en est une page ouverte. D’autres aspects plus romancés font partie de cette œuvre magistrale, magnifique !

La Perse désenchantée

9 étoiles

Critique de Elko (Niort, Inscrit le 23 mars 2010, 43 ans) - 9 mars 2017

Les racines familiales de Kimia remontent à l'aristocratie et à la bourgeoisie perses. Fille d'intellectuels iraniens opposants politiques aux pouvoirs successifs en place (Shah Pahlavi puis Ayatollah Khomeini), sa famille se voit contrainte de s'exiler vers la France alors qu'elle a dix ans.
Le roman débute dans une salle d'attente d'un hôpital parisien, l'occasion de revenir sur son parcours tourmenté qui mêle histoire personnelle, familiale et nationale.
Ce livre labyrinthique est passionnant. Chaque pièce du puzzle se met progressivement en place dévoilant à travers les trajectoires familiales celle d'un pays malmené qui se cherche. Car c'est bien d'identité qu'il s'agit, aussi bien d'un peuple, que d'une exilée ou tout simplement d'une femme non conformiste.
La face A qui retrace le long cheminement jusqu'à la salle d'attente est excellente, la face B, courte, plus linéaire, plus concentrée sur l'héroïne, m'a un peu moins tenu.

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