Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

Hiver à Sokcho de Elisa Shua Dusapin

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Hcdahlem, le 27 septembre 2016 (Inscrit le 9 novembre 2015, 60 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (22 823ème position).
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Hiver à Sokcho

« Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps. » Amis lecteurs, vous voilà prévenus. Si vous ne voulez pas mourir d’ennui, évitez cette station balnéaire de Corée du Sud, surtout en hiver. Et comme il ne s’y passe rien, ce n’est que par la brillante plume d’Elisa Shua Dusapin que ce roman fascine.
Il met en scène la fille d’une coréenne et d’un Français qui a disparu aussi vite qu’il était venu et qui nous raconte sa rencontre avec Yan Kerrand, un auteur de bandes dessinées venu là pour «être au calme» et chercher l’inspiration pour sa prochaine histoire. En phrases courtes, elle dépeint une atmosphère, nous fait humer les odeurs de la cuisine qu’elle prépare pour les rares clients de la pension où elle travaille et celles du port où travaille sa mère, dépeint les paysages pris par la neige et le froid. Et comme son ami s’intéresse plus à sa carrière de mannequin à Séoul qu’à entretenir sa relation, elle va trouver dans l’observation de ce touriste solitaire une occupation qui va, au fur et à mesure, l’intéresser de plus en plus. Si elle trouve l’humour de l’artiste assez inaccessible, il sent bon. Ce «mélange de gingembre et d’encens» l’attire, tout comme son travail. Du reste son petit jeu va vite trouver sa réciproque. Yan l’invite à le guider à la découverte de ce petit très dépaysant. Elle va accepter de l’aider. Ils vont s’observer mutuellement, s’épier tout au long des journées, se chercher et ne jamais vraiment se trouver.
Les dialogues sont à l’aune de leur méfiance réciproque, très succincts. Du coup, c’est entre les lignes que se construit le roman, sans pouvoir autant manquer d’intensité. À l’image de cette zone démilitarisée qui coupe la Corée coupée en deux, ils vont se rapprocher sans jamais vraiment pouvoir franchir leurs réserves. On imagine que Kerrand a une vie en Normandie ou qu’il ne veut pas s’encombrer d’une histoire impossible, ayant déjà de la peine à créer son album: « Kerrand a fait couler toute l’encre du pot, la femme a titubé, cherché à crier encore, mais le noir s’est glissé entre ses lèvres jusqu’à ce qu’elle disparaisse. »
On imagine aussi que la jeune fille rêve de quitter Sokcho, mais qu’il est hors de question pour elle de quitter sa mère, sa seule famille. Alors, elle rêve par la littérature, elle rêve à travers les œuvres de Kerrand qu’elle découvre sur internet, elle s’imagine héroïne de bande dessinée…
Ce court roman est une fois de plus une belle découverte, sélectionnée par les fées qui président aux «68 premières fois» et dont on ne dira jamais assez les mérites. Bravo et merci !
http://urlz.fr/48p7

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La coréenne et le dessinateur de BD

8 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 39 ans) - 10 juillet 2019

La narratrice travaille dans une pension à Sokcho, en Corée du sud. Sa mère est coréenne, son père français. Mais ce dernier a disparu. Cette jeune femme est en couple avec Jun-oh, un top-model. Un jour, une rencontre va modifier son quotidien. Un visiteur hébergé dans cette pension va attirer son attention, un français, dessinateur de bandes dessinées.Vexée les premiers temps car il ne goûte jamais aux plats qu'elle prépare, c'est la curiosité qui prendra le pas sur le reste. Ce jeune normand s'isole parfois, semble dans son monde. Il la sollicite parfois, puis s'enferme dans sa chambre à d'autres moments ...

J'ai beaucoup aimé ce roman dont l'écriture surprend au premier abord, puis on s'habitue au style. On a l'impression de suivre les pensées du personnage principal au fur et à mesure. Les phrases nominales accentuent ce fait. Le lecteur a l'impression de connaître précisément cette figure féminine et d'entrer dans son intimité. Le personnage masculin principal existe par ses dessins et ses silences, par sa franchise aussi. Il reste mystérieux et ne réagit pas toujours comme on l'imaginerait.

La Corée du sud n'est pas simplement le cadre de ce roman. Elle intervient à chaque page. Des images de ce pays à l'automne ou au printemps sont présentes dans notre esprit, mais c'est l'hiver qui a été choisi dans ce texte. Le froid envahit les pages en contraste avec la chaleur des multiples plats évoqués dans ce roman. Tous ces mets sont exotiques et totalement dépaysants pour un lecteur occidental. La célèbre frontière entre les deux Corées et les fameux kilomètres vides qui séparent les deux états.servent de décor dans un passage fort du roman. Ce contexte est intéressant et change des toiles de fond habituelles. C'est aussi la Corée du sud contemporaine qui est décrite avec l'importance de la chirurgie esthétique comme tremplin à la réussite.

La cuisine occupe une place prépondérante dans ce roman et a quelque chose de très sensuel. Il y a de l'implicite et parfois les gestes, les odeurs, les fluides en disent parfois plus long que les mots. Le roman, lui, n'est pas glaçant du tout. Il y a du désir, des caresses, des besoins. L'écriture et la cuisine sont au service de cette dimension charnelle qui fait la force de ce roman. De plus, le roman est bien ficelé, les dessins du français, les plats, l'encre, le schéma maternel et celui de la fille qui lui répond enrichissent ce texte qui a plusieurs niveaux de lecture. L'interprétation de certains signes témoigne du fait que le roman est de qualité et réussi.

Les chapitres sont très brefs, les personnages intrigants, le cadre peu commun. Un roman qui gagne à être lu. J'ai passé un très bon moment en Corée dans cette atmosphère.

Mélancolie et solitude

7 étoiles

Critique de Fanou03 (*, Inscrit le 13 mars 2011, 44 ans) - 12 mai 2017

Il y a beaucoup de silence et de non-dit dans ce court et mélancolique roman. Le décor il faut dire s’y prête particulièrement, à la mélancolie, et au sentiment de solitude, dans cette ville de Sokcho soumise aux rigueurs de l’hiver, loin de son agitation estivale ou de l’animation de la capitale. Il y a aussi un parfum de fin du monde, dans cette région frontalière de la Corée du Nord, où l’ombre de la guerre encore plane insidieusement. Dans cette ambiance désœuvrée, la confrontation, ou plutôt la valse-hésitation, entre la narratrice, franco-coréenne et un auteur de bande dessinée venue là piocher les idées de son prochain album, s’avère aigre-douce, évanescente. Les parfums tristes du roman se mêlent aux plats traditionnels de la région de Sokcho, aux odeurs de poissons et de poulpes que vend la mère de la narratrice.

J'ai beaucoup apprécié Hiver à Sokcho: Elisa Shua Dusapin y décrit avec beaucoup de sensibilité ce rapport entre deux êtres qui se croisent mais ne se rencontrent pas vraiment. L’exotisme délabré de Sokcho, ainsi que l’âpreté de l’hiver répond avec justesse comme un écho, aux fêlures des deux protagonistes principaux.

Douce virée coréenne

6 étoiles

Critique de Psychééé (, Inscrite le 16 avril 2012, 31 ans) - 28 février 2017

Le froid et l’odeur du poisson se font ressentir tout au long de l’ouvrage d’Elisa Shua Dusapin dans la petite ville portuaire de Sokcho, en Corée. Une fille franco-coréenne, la vingtaine, travaille dans une pension où séjourne notamment un auteur de bande dessinée français. Ces deux-là vont subtilement se rapprocher, tantôt pour visiter la ville, tantôt pour évoquer le dessin. Est-ce une attirance physique qu’ils perçoivent l’un pour l’autre ou une attirance plus exotique ? Il n’est pas simple de se comprendre lorsqu’on vient d’univers culturels si différents.
Ce roman délicat éveille nos sens, ravivés par les coutumes et odeurs coréennes. On y découvre par exemple la culture des jimjilbangs, ces complexes centrés autour de bains publics où l’on peut dormir, manger et jouer. L’opportunité d’un voyage littéraire en Corée est assez rare pour se laisser volontiers embarquer par cette agréable et envoûtante virée.

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