Tropique de la violence de Nathacha Appanah

Tropique de la violence de Nathacha Appanah

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Hcdahlem, le 27 septembre 2016 (Inscrit le 9 novembre 2015, 59 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 7 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 487ème position).
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Tropique de la violence

De ce beau roman polyphonique, on retiendra d’abord la voix de Marie, bouleversante. Elle nous retrace une vie que l’on pourrait appeler ordinaire. Celle d’une jeune fille qui choisit d’être infirmière et qui, à 26 ans, croise Chamsidine dans les couloirs de l’hôpital. Il est beau et l’envoûte avec les histoires de son île nichée dans le canal du Mozambique.
Deux ans plus tard, elle est mariée et habite à Mayotte. « Je respire l’odeur de ce pays que j’affectionne, je regarde le fond de l’eau, j’admire les femmes. J’aime observer les enfants qui viennent plonger dans la rade. » Une certaine idée du bonheur qui va se fracasser sur le tropique de la violence. Trompée par un mari qui n’a pu résister au charme des autochtones, Marie demandera le divorce en échange de la reconnaissance d’un bébé qui lui est confié. Moïse, ce nouvel amour va grandir, devenir un beau garçon plein de promesses avant de basculer au moment de l’adolescence, de se révolter. À la recherche de ses racines, c’est un sentiment de colère et de frustration qui domine au moment où il apprend la vérité sur ses origines. Il se sent « un moins que rien, une merde ». Il ne sera pas là le jour où sa mère s’effondre mortellement dans sa maison. Le jeune homme sera devenu un Djinn, un «être malfaisant» avec un œil vert et un œil noir, un assassin.
Avec une belle habileté narrative Nathacha Appanah démonte ce système et nous fait toucher du doigt la «vraie vie» sur ce bout de France à 8000 km de Paris.
Voilà Moïse qui prend la parole et raconte comment il en est arrivé à prendre une arme et tuer Bruce, pourquoi il ne lui reste de sa mère qu’une carte d’identité, son foulard en soie et le livre L’enfant et la rivière. Voici Bruce qui raconte comment on devient le chef de Gaza, ce bidonville qui ne peut être régi que par la force, par la violence et où tous seuls les trafics en tous genres font office d’emploi. Voici encore les voix d’Olivier, le policier qui ne peut que constater son impuissance ou encore celle de Stéphane, parti de France plein de bonne volonté au service d’une ONG prête à apporter son aide humanitaire et qui verra lui aussi s’envoler toutes ses illusions. En accueillant Moïse, il aura peut-être même provoqué sa perte.
Au fil du roman, le lecteur constate avec désarroi combien cet endroit qui aurait pu être paradisiaque respire la violence, l’ignorance et le dégoût. Si, en réalité, tous les enfants qui naissaient là, ou arrivaient des îles voisines en quête de France, n’étaient pas foutus d’avance et avec eux, « tous les garçons et les filles nés comme eux, au mauvais endroit, au mauvais moment. »
Poursuivant son œuvre, l’auteur s’affirme. À la famille, un thème déjà très présent dans En attendant demain et dont elle nous offre une nouvelle variation ici, vient se greffer la question des origines admirablement traitée par les différentes voix qui s’expriment successivement ainsi que celle plus politique du destin de ces petits bouts de France qui ne sont plus depuis bien longtemps la priorité des gouvernements, sinon pour illustrer la chronique des faits divers et alimenter les discours xénophobes.
On ne peut que souhaiter qu’un Prix littéraire mette encore davantage ces questions en lumière.
http://urlz.fr/48z8

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Loin des yeux loin du coeur

7 étoiles

Critique de Lolo6666 (, Inscrit le 20 août 2009, 44 ans) - 16 septembre 2018

Îles minuscules, lointaines, Mayotte la carte postale, notre rêve bleu. Et celle de Natacha Appanah, Mayotte la fantoche, la marionnette, Mayotte "Tropique de la violence". Faillite de l'état, territoire abandonné, surpeuplé, assailli par les vagues qui après chaque ressac apporte son lot d'immigrés.

Parmi eux Moïse, personnage central. L'auteur articule son récit autour de ce garçonnet, son existence, ses rencontres, entre adversité et fatalité.

L'innocence de la jeunesse est rapidement consumée par l'esseulement, la pauvreté, la débrouillardise, la délinquance. Qui ne se cachent pas, non. Le temps est à la revendication. Pour être crainte, la violence doit se voir, se répandre, s'émanciper.

Pas une once d'optimisme dans ce roman. Natacha Appanah n'a pas ramené d'espoir de son séjour à Mamoudzou. Elle nous livre un constat implacable de la situation vécue par les mineurs isolés.

La lecture est fluide et le style original. Un bon moment.

Gaza, une île !

6 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 58 ans) - 28 août 2017

Cinq narrateurs qui racontent leur histoire.
Marie, douce mie qui voit les années s’égrener, ce bébé emmailloté aux yeux vairons qui sera celui qu’elle attendait tant,
Ce bébé ne pouvait s’appeler que Moïse. Enfant il lit et grandit comme une orchidée. Puis l’adolescence… enfin l’enfer.
L’enfer c’est Gaza, le quartier du non-droit, et le petit chef c’est Bruce, une petite frappe rempli de haine et de violence.
Et puis Stéphane, venu de métropole pour laver les bonnes consciences. Responsable d’une maison de jeunes où il y a quelques livres, des dominos et beaucoup d’illusions.
Enfin Olivier, un pauvre flic qui applique la loi française sur une île oubliée.

Un roman sombre, sans une note d’espoir.

C'est kwassa-kwassa...?

6 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 53 ans) - 14 juin 2017

On a au départ une histoire qui semble bien partir, mais en fin de compte c’est un ouvrage très dur qui révèle une réalité insoupçonnée d’un coin de la France.

Marie, jeune infirmière diplômée va suivre l'homme qu'elle aime et s'exile à Mayotte, pays d’origine de son conjoint. Là-bas, elle, sous les tropiques, c’est surtout la détresse humaine qu’elle rencontre et une frustration par manque de maternité.

Lorsqu’on lui met dans les bras un petit garçon qu'une jeune réfugiée souhaite abandonner parce que l’enfant serait frappé par le diable, Marie trouve une seconde raison de vivre après que son mari l’ait abandonnée. Moïse deviendra son fils, à la manière d'une femme blanche.

Mais l’enfant tourne mal, fait de mauvaises rencontres à la recherche de son identité africaine et va vivre avec une bande de voyous qui se prennent pour les rois de l’île. Violence, vols, drogue, tout y passe.

Un ouvrage à plusieurs voix, où chaque personnage donne son point de vue de l'histoire, mais que j’ai trouvé un peu trop inégale comme si l’auteur voulait à certains moments trop laisser passer les émotions des protagonistes au détriment d’une certaine fluidité.

Le Gaza de Mayotte

8 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 60 ans) - 8 mars 2017

Marie, infirmière, quitte ses montagnes, la ville où elle travaille pour suivre son mari Chamsidine, dans son île d'origine.
L'amour, le climat, perdront vite leurs charmes quelques semaines, quelques mois plus tard. Marie se retrouve seule et quand une comorienne lui dépose son nouveau-né dans les bras parce qu'il a un œil noir et un œil vert, elle saisit cette occasion d'être mère enfin.
Ce petit Moïse est sa vie, son bonheur.
Jusqu'à son adolescence où Marie lui explique sa naissance, son origine.

L'absence de Marie, la révolte, la colère de Moïse, l'amèneront à fréquenter les plus pauvres d'entre les pauvres ; une bande de jeunes, sorte de mafia dont Bruce en est le chef, le roi. Et il va lui prouver.
"Gaza c'est un bidonville, c'est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c'est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c'est une énorme poubelle fumante qu'on voit de loin. Gaza, c'est un no man's land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c'est Cape Town, c'est Calcutta, c'est Rio. Gaza c'est Mayotte, Gaza c'est la France."

On découvre le multi-culturalisme mais surtout la grande pauvreté, l'extrême violence de ce petit bout de France grâce à une polyphonie entre les vivants, les morts, les métropolitains pleins de bons sentiments condescendants par rapport à leurs prédécesseurs.
"Ils connaissent plein de choses ces gars-là, ils connaissent les chiffres de la misère, ils connaissent les statistiques de la délinquance, ils étudient les graphiques de la violence, ils ont des mots comme culture et loisirs à la bouche mais ils ne comprennent jamais rien en réalité. Il n’y a qu'un gosse des rues pour savoir ce que c'est que la joie de trouver une vile brosse à dents par terre….il n’y a qu'un gosse qui vit dans la rue pour savoir."
Un portrait sans fard, loin des paysages idylliques qui voudraient cacher la réalité dramatique, la pauvreté, la violence permanente, omniprésente, faisant partie intégrante de la vie de l'île, comme le vol, la vénalité des hommes politiques traitant avec les chefs de gang, la drogue, tous les fléaux cumulés sur ce petit territoire français.
Un livre dur, un documentaire-fiction bien loin de l'émouvante «Noce d'Anna ».

Le Calais du bout du monde

9 étoiles

Critique de Free_s4 (Dans le Sud-Ouest, Inscrit le 18 février 2008, 44 ans) - 17 décembre 2016

Mayotte et son bidonville appelé Gaza, ça veut tout dire. .
Le Calais du bout du monde
Nathacha Appanah nous trace un portrait pas très glorieux de ce département d'outre mer français.
Petite délinquance devenue grande, vol, drogue....
Quoi qu'il en soit, j'ai lu ce roman avec passion.
Très rapide a lire, je le recommande fortement

Embrasement imminent...

10 étoiles

Critique de Lucia-lilas (, Inscrite le 21 février 2016, 52 ans) - 29 novembre 2016

Quelle claque, ce livre ! Je viens de le terminer et je me sens bouleversée, retournée, touchée au cœur, complètement soufflée par ce que j’ai découvert.
Bien sûr j’avais lu des critiques positives à son sujet et justement, j’en attendais beaucoup ! Et franchement, ce que j’ai lu a dépassé toutes mes espérances : c’est un livre très fort et qui évoque dans une langue à la fois crue et poétique une réalité sociale déchirante : l’extrême pauvreté pour ne pas dire la misère et tout ce qu’elle entraîne avec elle que subissent de nombreux habitants et notamment les enfants et les adolescents du plus jeune département français : l’île de Mayotte dans l’océan Indien. Violence, délinquance, prostitution, meurtres, trafics de drogue et souffrances en tous genres, vies gâchées et perdues parce qu’il est impossible de se construire quand on est livré à la rue…
Un de mes coups de coeur de cette rentrée littéraire …
Dans ce roman polyphonique, c’est tout d’abord la voix de Marie que l’on entend et qui raconte qu’à vingt-trois ans, elle a quitté la vallée de son enfance pour préparer un diplôme d’infirmière. Elle mène une vie malheureuse et terne jusqu’à ce qu’elle rencontre le beau Chamsidine. A vingt-sept ans, elle se marie puis part à Mayotte. Le pays est magnifique et sent si bon. Elle est légère et espère porter rapidement un enfant. A trente ans, rien n’est venu et le beau Cham la quitte pour une autre.
Deux ans plus tard, une clandestine attend avec un enfant emmailloté dans le hall de l’hôpital où Marie travaille. Elle est arrivée sur la plage de Bandrakouni par le kwassa sanitaire : elle montre les yeux de l’enfant. Il a un œil noir et un œil vert. Pour la mère, il est maudit : c’est un bébé du djinn, il va lui porter malheur. Le temps de préparer un biberon, Marie revient et trouve la chaise vide. La mère est partie, lui laissant l’enfant qu’elle adoptera et appellera Moïse.
Chaque jour avec Moïse est un moment de grâce : ils jouent, font des pique-niques, lisent L’enfant et la rivière, écoutent Barbara. Leur chien Bosco les accompagne. Evidemment, cette belle histoire, vous vous en doutez, va mal tourner…
C’est en prison que l’on retrouve Moïse, c’est de la prison qu’il va raconter son terrible parcours, comment il est devenu la loque qu’il est maintenant, comment un nommé Bruce, le chef du ghetto, celui qui s’appelait Ismaël Saïd quand il était un petit garçon et qu’il avait encore un nom, en a fait son esclave, sa bête…
Le ghetto ? Oui, Mayotte n’est pas une île « où l’on joue du matin au soir » sous les bougainvillées, les frangipaniers et les manguiers qui embaument au soleil.
Un quartier s’appelle Kaweni, pardon, « Gaza »: « c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza c’est Mayotte, Gaza c’est la France. » Et l’on sent que ça va craquer parce que les gens ont faim, parce que les enfants plutôt que d’aller à l’école volent, rackettent et deviennent fous de drogues, parce qu’il n’y a aucun avenir pour eux ni pour personne.
Et l’on ne peut même pas leur en vouloir, même aux pires : ils vivent l’enfer sur terre dans l’indifférence la plus totale. Ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, n’ont plus de nom, ne sont plus rien. C’est Olivier, le flic, qui dit cela. Il ajoute encore : « Depuis le temps qu’on prédit la guerre, qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages. Depuis le temps qu’il y a des articles, des reportages, des rapports, des missions, des visites, des pétitions, des pamphlets, des lois, des campagnes, des grèves, des manifestations, des émeutes, des promesses. Depuis le temps. »
C’est étrange comme j’ai l’impression, ces derniers temps, de lire des livres qui semblent vouloir nous dire de faire attention, que tous ces gens privés de tout risquent de nous renvoyer à la figure, à tout moment, leur souffrance et leur haine. Je pense entre autres au magnifique 14 juillet d’Eric Vuillard et aux Nouvelles métropoles du désir d’Eric Chauvier.
Et à ces gens là, ne leur dites pas que Mayotte, c’est la France, ils vous répondraient comme le fait Bruce en crachant par terre : « En France il y a des gens qui vivent toute leur vie dans les bois ? En France les gens mettent des grilles de fer à leurs fenêtres comme ça ? En France les gens chient et jettent leurs ordures dans les ravines comme ça ? »
Même Stéphane, le bénévole de l’ONG, regrettait un peu de n’être pas parti en Haïti, au Sri Lanka ou au Bangladesh. Il pensait que partir à Mayotte, c’était un peu facile, limite « tourisme », il aurait aimé un truc un peu plus « chaud ». Il a à peine osé en croire ses yeux lorsqu’il a découvert le bidonville et s’est même demandé s’il serait à la hauteur, lui qui n’en a pas cru ses oreilles quand on lui a dit « que les équipements de l’île ont été conçus pour deux cent mille habitants mais qu’officieusement il y aurait presque quatre cent mille personnes sur l’île. »
Alors, il a pensé que ça allait exploser, que ça ne pouvait être autrement.
« Le pire est à venir » dira Marie… et elle a sûrement raison… « ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase. »

Un grand livre, puissant, éblouissant, violent et juste qui dénonce, à travers les voix de ce véritable chœur tragique, dans une langue fascinante de poésie, de sensualité et de cruauté, l’enfer de cette île « en trompe-l’œil », où la beauté est un leurre, un pauvre cache-misère qui ne dissimule plus rien.
Fort, très fort !

Bravo, Madame Appanah, de tout cœur, bravo !

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