Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy

Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Lucia-lilas, le 18 septembre 2016 (Inscrite le 21 février 2016, 50 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 055ème position).
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Histoire du lion Personne de Stéphane Audeguy

Stéphane Audeguy s’est dit : on ne peut raconter l’histoire d’un lion. Il nous est en effet impossible d’adopter le point de vue d’un animal. Il s’est dit aussi : que signifie être un lion contemporain de la Révolution française ? Un animal vit en dehors de l’Histoire.
Face à cette double impossibilité, il a eu envie d’essayer…
Raconter l’histoire du lion Personne, c’est évoquer l’Histoire de France de 1786 à 1796, période somme toute plutôt mouvementée, à travers le destin d’un animal né dans la savane sénégalaise et recueilli par un jeune garçon orphelin qui, parce qu’il est particulièrement doué pour les mathématiques, sera envoyé par le père Jean à Saint-Louis, première ville fondée par les Européens en Afrique occidentale, pour suivre l’enseignement réservé aux Blancs.
On fait alors la connaissance d’un homme fascinant : Jean-Gabriel Pelletan, philosophe éclairé amateur des Confessions et de l’Encyclopédie, directeur de la Compagnie Royale du Sénégal, farouchement opposé à l’esclavage, fervent défenseur de l’émancipation des fermiers noirs et très attiré par la peau sombre et douce des hommes du pays…
C’est lui qui accueillera Yacine et son lionceau Personne… Et, tandis que l’on s’était attaché au personnage du petit Yacine et que l’on avait momentanément oublié un titre qui place bien au centre de l’histoire le lion Personne, on est surpris, au détour d’une page, par la mort brutale du jeune garçon en décembre 1787 d’une épidémie de variole.
Ce n’est pas lui le personnage principal, c’est un lion, qui est désormais seul.
Jean-Gabriel Pelletan sentant l’hostilité de la population vis-à-vis de cet animal totalement inoffensif (si, si !) décide, après avoir tenté de le relâcher avec son compagnon canin dans une savane où il n’a jamais vécu, de l’envoyer à un certain Buffon, directeur du Jardin royal et plus ou moins responsable aussi de la Ménagerie royale de Versailles.
Hélas, il ne fait pas bon être un lion, surtout à Versailles dans ces années 1788,1789…
L’Histoire du lion Personne , de façon très originale, nous fait découvrir l’Histoire de France à travers ce couple étrange d’un lion et d’un chien qui « n’appartiennent plus à aucune société » : la nature les rejette, les hommes en ont peur. En cela, ce roman apparaît comme un conte magnifique que l’on dévore (sans mauvais jeu de mots) en se demandant sans cesse ce qui va advenir de ces deux êtres solitaires dans une France en pleine mutation. La dimension historique de l’ouvrage est évidemment passionnante : comment sont perçus, à ce moment de l’Histoire, des animaux en cage ? Un divertissement pour les riches, une dépense inutile dans une France qui a faim, une nourriture disponible et dont il serait dommage de se priver. En même temps, la symbolique d’un lion-roi sous les verrous n’est pas inintéressante… C’est avec beaucoup d’humour que l’auteur présente cette nouvelle vision des choses à l’aube du XIXe siècle…
Ce roman nous permet aussi de rencontrer des personnages extraordinaires : Jean-Gabriel Pelletan, humaniste sensible et généreux et Jean Dubois, naturaliste amateur et homme fasciné par le Progrès, chargé, au nom des autorités de la Ménagerie de Versailles, d’accueillir les deux bêtes à leur arrivée en France et qui saura, à force de ruse et d’intelligence, les défendre contre une population affamée et ivre de liberté. Certains de ses discours pour défendre ses deux amis sont d’une habileté étonnante et l’on goûte l’humour des propos. Des portraits d’hommes tout simplement inoubliables.
Et puis, on traverse toute une époque : il est question de l’Encyclopédie, de Bernardin de Saint Pierre, de Geoffroy de Saint-Hilaire et des Parisiens… La Grande Histoire vue de la petite…
Enfin, et surtout, on se laisse porter par une écriture vraiment magnifique, rare à notre époque, à la fois poétique, sensible, puissante, pleine d’humour et de sous-entendus. J’avais parfois l’impression de lire un texte ancien, quelques pages du dix-huitième siècle…
Un gros coup de cœur pour ce texte vraiment superbe que je conserve à portée de main pour le relire rapidement…

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Une histoire pleine d'avenir, j'espère!

10 étoiles

Critique de Tmichel (, Inscrit(e) le 18 juillet 2010, - ans) - 23 avril 2017

Les deux critiques ci-dessus sont assez claires et détaillées pour que je ne revienne pas sur le contenu du livre. Je voudrais juste ajouter que l'initiative de construire une biographie animale a beau sembler une gageure, ce n'en est pas moins une tentative généreuse qui sollicite beaucoup d'intelligence. Elle oblige à faire l'effort de sortir de son humanité sans la renier. Car c'est au nom d'elle qu'on est porté à s'intéresser à nos frères de vie que sont "les animaux" (dont nous sommes) et c'est rétablir la justice que de parler d'eux et notamment de leurs rapports subis avec nous et à cause de nous. (D'autres ont tenté l'expérience, dont Eric Baratay.) Malgré la très haute qualité narrative du" Lion Personne", je reste un peu sur ma faim. J'aimerais qu'on aille plus loin et plus en détail sur le ressenti propre à l'animal. Chose hardie mais possible, tant l'éthologie fait de progrès depuis quelques décennies. Néanmoins, il y a toujours eu des hommes dignes de ce nom pour chercher à comprendre l'altérité dite animale. Pelletan et Dubois en sont de bons exemples qui ne sont pas des personnages mais des personnes, comme notre lion! Ce genre de biographies animalières servent à mon avis une cause qui honore l'homme. Et, je l'affirme pour avoir lu celle-ci moi aussi bien évidemment et y avoir pris un immense plaisir, ce livre est passionnant, écrit avec finesse. Je souhaite ardemment que son auteur récidive et que le genre prospère!

Histoire d'un lion peu ordinaire

7 étoiles

Critique de Hcdahlem (, Inscrit le 9 novembre 2015, 57 ans) - 13 janvier 2017

Comme nombre de belles histoires, celle-ci se construit sur une successions de hasards, de rencontres fortuites et de circonstances historiques aussi imprévisibles que marquantes. Dans un petit village du Sénégal, le jeune Yacine, âgé de treize ans, est un élève assidu du Père Jean. Pas parce qu’il partage les convictions religieuses de ce colonisateur, mais «pour avoir accès au savoir des Blancs». Lui qui aspire à la liberté sans vraiment savoir en quoi cela peut consister croit pouvoir saisir sa chance quand son précepteur décide de l’envoyer à Saint-Louis pour poursuivre ses études. Muni d’une lettre de recommandation, il s’en va le long du fleuve jusqu’à la demeure de l’administrateur général de la Compagnie du Sénégal.
Quand il croise un lionceau, il croit sa dernière heure venue, car il sait que sa mère doit rôder dans les parages et qu’il n’a aucune chance face à l’animal. Sauf que l’attaque redoutée n’a pas lieu. Le lionceau affamé demande assistance et Yacine lui donne le lait qui devait le nourrir.
« Il était furieux de constater que sur le chemin de sa liberté il n’avait rien trouvé de mieux à faire que de s’encombrer d’un pareil fardeau. Mais il était aussi étrangement, profondément ému par ce nourrisson. »
Aussi, après avoir traversé le fleuve, c’est avec son nouveau compagnon qu’il se présente chez Jean-Gabriel Pelletan de Camplong, «petit homme gai au regard bon, au corps sec, et d’une laideur frappante» qui était épris d’un homme singulier, à la peau d’un noir profond, presque violet, qui se prénommait Adal.

Intrigué mais aussi séduit par l’esprit de Yacine, le directeur de la compagnie accueille le jeune homme et le lionceau sous son toit. Il va toutefois s’arroger le droit de franciser le nom du lion baptisé Kena par Yacine, qui signifie «personne» en wolof, la langue de sa tribu.
Les deux hôtes vont grandir et apprendre auprès de l’intendant qui entend faire fortune dans le commerce du Morfil (qui désigne l’ivoire brut) et de la gomme arabique. Une époque heureuse qui prendra brutalement fin en 1787. Suite à une épidémie de variole, Yacine meurt et Personne se retrouve à nouveau seul au monde.
La dépression de l’animal va prendre fin avec l’arrivée de Marie, la fille de Jean-Gabriel qui était restée à Marseille avec son épouse. À sept ans, cette dernière «sentait le frais, la guimauve et l’enfance : les narines de Personne frémissaient à son approche.» De quoi rendre jaloux le chien Hercule, son inséparable compagnon de jeu.
Si Marie ne voit aucun danger dans sa relation avec le fauve, autour d’eux les –mauvaises – langues vont se délier et contraindre le maître de céans à organiser une expédition pour ramener le roi des animaux dans sa savane. À peine libéré Personne ne songe qu’à retourner chez lui. Avec l’aide d’Hercule et après quelques péripéties, notamment le rencontre avec un couple de ses semblables, il parviendra à regagner Saint-Louis. Où une autre solution est envisagée : offrir le lion à la Ménagerie royale de Versailles.
Après un voyage dans les pires conditions, ils arrivent en mai 1788 en Normandie. « Pour Hercule et pour Personne le choc fut terrible. Ils toussèrent et crachèrent tout ce froid humide et intense qui leur piquait la truffe et leur raclait l’intérieur des poumons. »
Jean Dubois, l’envoyé de Buffon, va se charge de conduire «un lion famélique et un chien pelé» du Havre jusqu’à Versailles, dans une France qui crie famine et se soucie comme d’une guigne de zoologie. Il faut ruser pour ne pas subir la vindicte populaire et finalement constater qu’à Versailles les choses ne vont guère mieux :
« Il n’y avait pas plus de cinquante bêtes dans ce qui avait été la ménagerie la plus admirée, la plus visitée, la plus visitée d’Europe. »
Personne, le soi-disant roi des animaux, doit faire profil bas quand le peuple fait la Révolution. Supposé être le symbole de l’Ancien Régime, sera-t-il sacrifié sur le trône du souverain déchu ?
On l’aura compris, Stéphane Audeguy a trouvé derrière le destin du lion Personne une manière de nous raconter une page mouvementée de l’histoire du monde. L’argument fait mouche grâce au grand talent de conteur de l’auteur. A l’instar de La Fontaine, qui conclura cette chronique, sa fable est non seulement distrayante, mais riche d’enseignements.
Le Lion, terreur des forêts,
Chargé d'ans et pleurant son antique prouesse,
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
Devenus forts par sa faiblesse.
http://urlz.fr/4EER

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