Ruralités de Marcel Migozzi

Ruralités de Marcel Migozzi

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Eric Eliès, le 9 avril 2016 (Inscrit le 22 décembre 2011, 45 ans)
La note : 10 étoiles
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Poésie d'une grande sobriété célébrant la beauté fugace des choses et des êtres

Depuis plusieurs années, la poésie de Marcel Migozzi, sans se départir d’une remarquable et constante volonté d’économie de moyens qui vise, notamment par des images fortes ( le soir viendra / à vaches lentes ) et des verbes dont la rareté souligne le choix minutieux, à susciter de multiples échos tout en débarrassant le poème de toute fioriture inutile, se nourrit de l’intimité du rapport au temps et puise à deux sources complémentaires : l’immersion sensorielle, presque contemplative, dans le temps présent et l’omniprésence de la mort, par le constat de l’usure inexorable du corps et par le souvenir des parents et amis proches disparus…

Entre le proche et le plus sombre
Sous le cyprès ce muret
Son élan de nues pierres
Entre passé et non passé
Muret fidèle à des poussières
L’invisible passé des morts ?

Le récent recueil « Ruralités », joliment imprimé sur un papier épais légèrement nacré, ne dément pas cette double filiation où la terre du jardin apparaît tout à tour comme source et terme de toute vie, où le néant de la mort interroge et attise l’élan vital de l’écriture.

Prunier tronc écorcé
Quel insecte l’a condamné à des branches si noires
Sa mort change le monde
Autour
Ce poème n’est pas en bois
Et change lui aussi
Mais quoi

Le recueil est décomposé en cinq partie bien distinctes où l’on reconnaît les thèmes et les motifs chers à l’auteur, brodés sur des poèmes, souvent de quelques vers très courts, qui s’enchaînent comme les perles d’un chapelet. Cette écriture très apurée, parfois formellement austère mais toujours dense d’une émotion cristallisée dans le recours au « je » et l’expression d’un rapport au monde, s’apparente un peu au haïku, forme de poésie très difficile car sa légèreté est un support fragile qui se prête à la mise en valeur de nuances infimes mais ne supporte pas un trait trop appuyé. Marcel Migozzi s’essaye à quelques variations dans la quatrième partie du recueil intitulée « à fleur » qui célèbre la floraison de l’amandier et sa blancheur nuptiale ; il évite l’écueil de l’exercice de style (sur un thème ô combien dangereusement japonisant jusqu’au cliché !) en conservant son ton propre où l’exaltation de la beauté de l’instant présent se teinte de nostalgie face à l’évidence de la périssabilité de toute chose, qui confronte le poète à sa solitude finale…

Un torrent à l’arrêt / l’écume / éclaboussée d’abeilles
(…)
Mordue légèrement de rose / l’amande a d’une mariée / la chair
(…)
Alors les fleurs comme on voyage / sans retour / faneront
Pour devenir / en gris poussière / sale brume
Comme en limite d’un poème / personne / pour donner la main

La poésie de Marcel Migozzi a souvent été présentée comme une poésie sociale (par exemple dans la grande étude de Robert Sabatier sur la poésie française et, aussi, à travers l’affirmation plusieurs fois répétée par l’auteur, presque à la limite de la revendication, de ses racines ouvrières) mais elle est en fait davantage, pour moi, une poésie de la proximité humaine et de la fraternité (toutes les sections du recueil sont d’ailleurs dédiées à des personnes aimées), pleine d’un amour serein et sans grandiloquence envers le monde mais d’une grande lucidité sur la fragilité des choses : nous ne sommes que de passage.

C’est peut-être pour cette raison que les oiseaux sont un thème obsessionnel des heures jardinières de l’auteur. Présence fugace, sautillante entre les herbes ou immobile sur une branche, dont le chant ou le regard fixe captive le poète momentanément arraché à sa condition d’être terrestre profondément ancré en terre, l’oiseau suspend l’instant entre deux envols comme un danseur fige le temps à la bascule entre deux mouvements :

Rossignolet tu la mérites cette nuit / Blanche de gel et d’amandier / Ta source y ruisselle des branches / Dans l’arrondissement des fleurs ta voix / Jusqu’au nu du désir emporte / Puis le silence de lait cru / déborde

Ce recueil s’achève sur l’évocation de la neige, dont la beauté tient à la fois de la blancheur fragile de l’amandier et de la présence éphémère de l’oiseau. Elle est aussi le double écho des choses enfouies sous son épaisseur ouatée et de la page d’écriture où s’élabore le poème, né d’une germination des mots et du désir de redonner chair aux êtres disparus.

Neige fille / de nuque pure ou de / poitrine nue / laiteuse / neige mère / désirable / il neige

Neige l’herbe la / hérisse / en elle dorment / ancêtres graines / et les enfants ensevelis / dans des chandails épais de laine / il neige

Neige page / inconnue / vierge silence / écrit / qui va s’offrir / à des ratures blanches / il neige

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