La pirouette de Eduardo Halfon

La pirouette de Eduardo Halfon
(La pirueta)

Catégorie(s) : Littérature => Sud-américaine

Critiqué par Myrco, le 21 mars 2016 (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 68 ans)
La note : 7 étoiles
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Une quête...mais laquelle?

Ce récit est celui d'une rencontre et d'un voyage ou plutôt d'une quête qui nous mène, aux côtés du narrateur, des moiteurs de l'Amérique centrale à l'hiver de Belgrade, au-devant de la culture tsigane.

Dans le cadre du festival d'Antigua Guatemala, Edouardo et sa compagne Lia font la connaissance d'un brillant pianiste classique serbe, Milan Rakic. Entre les deux hommes le courant passe, porté notamment par leurs affinités musicales: le jazz (Thelonius Monk entre autres).
A cette rencontre marquante et éphémère succédera une longue période pendant laquelle Edouardo recevra quantité de cartes postales expédiées de tous les points du parcours d'errance de Milan. Au fil de ces cartes, celui-ci lui raconte sa double identité, tsigane par son père, serbe par sa mère, son sentiment d'exclusion, ses rêves de devenir un grand musicien tsigane. En même temps, il lui distille toutes sortes d'histoires ou légendes liées à ce peuple, dont certaines ne livrent pas leur sens.
Et puis un jour: une dernière carte envoyée de Serbie, inquiétante, où il est question d'une "unique pirouette" que le narrateur interprète comme un ultime adieu. Edouardo, de manière irrationnelle, profitant d'une invitation prétexte en Europe, décide de se rendre en Serbie, sur les traces de Milan. Dès lors, commence une quête à la recherche de son ami, insaisissable, dans un Zagreb brumeux et enneigé tout aussi fantomatique, encore marqué par les cicatrices béantes de la guerre civile, dans les endroits fréquentés par les musiciens tsiganes. Le "touriste" étranger s'enfonce dans une atmosphère trouble, glauque, proie facile pour de petites manœuvres d'arnaque que facilite la barrière de la langue, une langue dont une formule jaillie d'une des cartes de Milan sera le sésame ouvrant la porte d'un monde entre rêve et réalité...

Autofiction? Il est évident que l'auteur a mis beaucoup de lui-même dans ce récit. Ce n'est pas un hasard si son narrateur lui emprunte son propre prénom et son statut de professeur d'université. D'autres éléments font partie de sa vie: les références à sa judéité, à son grand-père rescapé d'Auschwitz évoqué dans "Le boxeur polonais" critiqué sur ce site par Merrybelle qui mentionnait par ailleurs une autre nouvelle intitulée "Allocution de Pavoa" dont il est également question ici.
Mais il est aussi des points communs avec son personnage de pianiste écartelé entre sa double identité: Halfon est guatémaltèque issu d'une double ascendance juive sépharade et ashkénaze; il est comme lui de partout et de nulle part et leur histoire se rejoint dans l'extermination de leurs peuples par les nazis.
Faut-il voir en Milan un avatar de lui-même ou tout au moins d'une partie de lui-même, celle qui refuse les limites et les frontières de toutes sortes (géographiques ou politiques, ethniques), exalte le désir de liberté qui s'exprime ici au travers de conceptions concernant l'interprétation musicale et qui sous la joie excessive des musiques et des danses (je pense aux deux enfants rencontrés) tente de dissimuler une tristesse latente? Et cette quête de l'autre n'est-elle pas plutôt une quête de soi?

Tout cela nous est raconté avec un sens certain de la narration en un récit tantôt grave, tantôt léger, non sans humour parfois, un récit nourri de références cinématographiques et musicales, ponctué de digressions érotiques, de petites histoires et de scénettes savoureuses (les tribulations avec l'officier d'immigration à l'aéroport), émouvantes (l'accordéoniste du camp nazi) ou insolites (Lia qui dessine ses orgasmes dans son cahier vert). La prose s'avère plaisante, relevée de jolies formules: " il avait un air de soldat blessé, mais pas blessé à mort, seulement blessé à vie."

Et pourtant, je n'ai pas été totalement convaincue. La faute à une fin déconcertante qui m'a laissée avec le sentiment frustrant de m'être fait embarquer dans un voyage agréable, dont les tenants et les aboutissants m'auraient finalement échappé, laissant planer le doute quant à l'interrogation suscitée par le propos de Milan: "Nous les Tsiganes (...) nous possédons trois grands talents. Faire de la musique. Raconter des histoires. Et le troisième est un secret."
Comme si l'auteur m'avait abandonnée brusquement, au milieu de nulle part, lui-même insaisissable, s'éclipsant après une ultime pirouette...

Sans doute n'ai-je pas tout compris et me faudrait-il relire ce texte, plus tard, à la lumière peut-être d'autres textes de cet auteur, jeune encore (45 ans), considéré par le milieu littéraire "comme une des plumes les plus prometteuses de la littérature hispano-américaine."

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