La répoétique de Saint Pol Roux

La répoétique de Saint Pol Roux

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie , Sciences humaines et exactes => Spiritualités

Critiqué par Eric Eliès, le 23 janvier 2016 (Inscrit le 22 décembre 2011, 43 ans)
La note : 10 étoiles
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Le dernier grand poète mystique, prophétisant l'avènement d'une ère nouvelle, où science et poésie auront fusionné pour transformer le monde et dépasser les limites de la condition humaine

L’œuvre poétique de Saint Pol Roux ne ressemble à nulle autre et on ne remerciera jamais assez Rougerie, admirable éditeur consacré à la poésie du XXème siècle, d’avoir entrepris de rendre accessible les œuvres complètes de Saint Pol Roux, y compris les manuscrits inachevés comme « La répoétique » qui constitue la pierre angulaire d’une pensée poétique très ambitieuse. Les notes et l’introduction de Gérard Macé sont très utiles pour comprendre ce texte jamais publié, qui a hanté Saint Pol Roux pendant des décennies et dont une partie importante a été perdue avec la destruction de ses manuscrits lors du pillage de son manoir par les Allemands en 1940 (nota : on trouve aisément sur internet le témoignage de sa fille, Divine, qui survécut au drame de son viol par un soldat allemand (qui sera jugé et exécuté par l'armée allemande), contrairement à Saint Pol Roux qui sera détruit par l’épreuve et se laissera mourir…)

« La répoétique » (ce néologisme traduit l’avènement d’une humanité vivant par et pour par la poésie) se présente comme une suite de passages rédigés et de notes lapidaires, acérées comme des aphorismes. Quelques pages en fac-similé, pleines de ratures, montre l’état d’inachèvement du texte sur lequel Saint Pol Roux travaillait encore peu avant sa mort, malgré la déception de n’avoir pu réussir à le publier (refus de la « nrf », car le texte n’était pas du goût de Gide).

Saint Pol Roux a été un admirateur de Stéphane Mallarmé et de Victor Hugo. On ressent cette filiation dans sa volonté d’exil le plus loin possible de Paris (il a trouvé refuge à l’extrême pointe de la Bretagne, près de Brest) et dans la démesure de la mission messianique que Saint Pol Roux assigne à la poésie, qui est parente de la vocation religieuse des saints de l’Eglise. Saint Pol Roux, qui est profondément croyant, identifie Dieu avec le Verbe créateur (comme l’y invite d’ailleurs l’affirmation biblique « Au commencement était le Verbe »). La poésie transcende l’individualité du poète, qui n’est grand qu’en tant que réceptacle et passeur du Verbe.

Réduit à l’individu, le Verbe ne possède pas toute la puissance d’agir, celle-ci n’est encore que partielle, il ne s’universalisera que d’être jaillie massivement de l’humanité entière

Saint Pol Roux célèbre la lyre d’Amphion, qui pouvait mouvoir la matière, et se moque du poète romantique élégiaque qui, dans les salons littéraires, « éjacule des sonnets, adossé à la cheminée » ; il proclame les pouvoirs démiurgiques d’un art total (La Répoétique sera souveraine, tous les arts ne formant qu’un seul Art) qui fera authentiquement œuvre de création en transformant le réel, spirituellement et physiquement.

Poésie = création. L’être alignant des vers sans que, de ces sillons, sortent des fruits, n’apporte rien : c’est un faux poète. Le vrai poète apporte tout (…) La véritable poésie crée son propre monde ; elle en règle les morphes et meut la bactériologie (…) Le poète, dans son acceptation la plus entière, n’a pas encore existé.

Pour Saint Pol Roux, la vraie poésie est métaphysique ; elle est le moyen par lequel le Verbe chemine à travers l’humanité pour retrouver le Verbe divin, créateur du monde, et fusionner avec lui.

Muet depuis la phase éblouissante, mais égal à lui-même en dépit des variations subies au fond des générations humaines, le Verbe divin se reconnaîtra dans l’ascension du Verbe humanisé, comme on se reconnaît dans les frissons multiples de sa propre image (…) Alors, devant le Verbe éternel, se dressera le Verbe humain susceptible de regagner sa primitive éternité. Entre les deux naîtra l’œuvre radieuse.

L’originalité de Saint Pol Roux, par rapport aux poètes « spiritualistes » qui l’ont précédé, est de chercher à se porter en permanence à l’avant-garde de la pensée humaine et d’assimiler toutes les conquêtes de l’esprit humain, dans lesquelles il voit les marches qui permettront à l’humanité de se hisser au-dessus de sa condition, pour se dissoudre dans le divin. Cette pensée dynamique fondée sur une progression inexorable du matériel vers le spirituel m’a fait songer à Teilhard de Chardin et à sa théorie de la spiritualisation croissante de la matière aboutissant à Dieu, mais Gérard Macé n’évoque pas cette influence.

Saint Pol Roux s’intéresse très fortement à la recherche scientifique et établit un parallèle (qui aurait fait rugir les théoriciens de la mécanique quantique mais aurait sans doute intéressé Arthur Koestler !) entre les dualités divin/humain – abstrait/concret - spirituel/matériel – onde/corpuscule. La radioactivité (qui provoque la luminescence spontanée de la matière) et la complémentarité quantique du photon alimentent son culte de la lumière et des astres (Un rien de radium, n’est-ce pas un peu de présence éternelle ? En vérité, la sécabilité scientifique n’arrivera-t-elle pas à la limite où se confondent la matière et la pensée ? Voyez l’onde et le corpuscule s’évertuer en vue de la prochaine apothéose (…) La lumière est l’intermatière, ressortissant à la matière et à l’esprit. La lumière n’est-elle pas le sang divin ? La vie qui s’était stabilisée dans notre monde va donc, par le sang divin de la lumière, se déstabiliser et partir dans une apothéose inattendue, entraînant avec elle toute l’âme répoétisée), à tel point que Saint Pol Roux prophétise la convergence et la fusion de la poésie et de la science, qui sont tous deux des chants d’amour et des voies pour la connaissance totale du réel, qui est l’Unité du spirituel et du matériel.

Il n’y a ni concret ni abstrait – il y a l’univers, il y a la Vie, il y a l’Unité. La folie de l’homme, c’est de diviser, de décomposer. Ce qui équivaut à détruire. (…) Il se base trop sur son intelligence. Pour progresser, l’homme doit juger (voir) animalement.

La Poésie règne et crée parallèlement à la Science (…) A un moment prochain, la poésie va se confondre avec la science. Il y aura un moment de transition où l’on ira de la matière à l’idée – d’ailleurs, on y va depuis toujours, réalisme et symbolisme ennemis – mais Hermès voudra épouser Aphrodite, il y a un désir de fédération, de concentration, d’alliance, de fusion, d’hermaphrodisme. La poésie n’évoluera pas, mais tout à coup sera mutée. (…) On verra la communicance des deux forces différentes qui au fond n’en seront qu’une sous deux expressions aisément interchangeables. Physicochimie de Dieu devenant l’univers qui métaphysiquement deviendra Dieu. Transfiguration de la réalité ou transfiguration de l’idéal, tel sera tour à tour le poème et le poète deviendra lyrique comme un rêve à travers des étoiles

Saint Pol Roux manifeste une ardente volonté d’élévation physique et spirituelle au-dessus des limitations humaines et un puissant désir d’arrachement hors de la Terre, conçu comme une libération hors d’une prison étouffante aux règles absurdes, (La stupidité humaine a pour figure principale la civilisation (…) L’orgueil de la terre est de se ramasser sur elle-même et de croire à son individualité) pour se joindre à la ronde cosmique des astres et des anges, comme si le royaume des cieux était réellement accessible par le moyen des fusées spatiales ou que la poésie avait le pouvoir de faire naître sur nos épaules des ailes vigoureuses capables de nous arracher du sol (nota : cette idée a été exploitée par la science-fiction – je me souviens d’une nouvelle écrite dans les années 50 où l’auteur imaginait que le premier astronaute était transformé physiquement en quittant l’atmosphère, comme si les hommes étaient des anges à l’état larvaire quittant la chrysalide de la Terre…)

Le renouveau du Verbe datera de l’Age du Soleil, l’astre s’ouvrant comme un fruit mûr dont nous accueillerons les grains de clarté sensible et morale. (…) Dans cette double transmutation, la personne humaine exultera sur le trépied des transfigurations. Il y aura des sauts par-dessus l’académique échine des évolutions (…) Dans cette élévation cosmique, s’effectuera un transformisme à la fois organique et psychique. On se déshabituera des fouilles du sol pour les sondages de l’azur. Aux mines succéderont les cimes. Et nos ailes en pousseront peut-être. (…) Depuis toujours, à notre insu, les laboratoires de notre futurité travaillent dans l’espace, attendant que soit mûre la capacité de l’homme (…)Les radieuses profondeurs ne sont pas sous nos pieds mais sur nos fronts.

Malgré une ferveur parfois naïve, et malgré des contradictions internes dues à l’état inachevé de l’œuvre, les visions de Saint Pol Roux sont portées par un souffle grandiose et prophétique tourné vers l’avenir et sont nourries par un amour ouvert sur le cosmos et les béances du ciel. Néanmoins, malgré ses fondements religieux et spirituels, cet amour n’est pas éthéré : il est profondément charnel, voire parfois explicitement sexuel dans son désir d’harmonie et de fusion totales.

La lumière est le sperme de l’astre.
Appel constant que la Beauté, fleurie comme un sourire, offerte comme un sexe.

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