Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 6 février 2014 (Inscrit le 15 janvier 2011, 35 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 17 avis)
Cote pondérée : 8 étoiles (316ème position).
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Un coeur sempiternel.

Il faudrait peut-être commencer par dire les choses telles qu’elles s’imposent à nous : Maylis de Kerangal est très certainement la romancière française la plus douée, reconnue à juste droit pour la perfection de son écriture, laquelle n’est jamais soumise à une règle ou un procédé, reconnue, encore, pour venir au bout de ses sujets tout en ayant l’élégance de ne pas les tuer. Il y a quatre ans, M. de Kerangal nous avait enchantés avec l’histoire d’une éclosion bien particulière, puisqu’elle avait relaté dans la force du langage les forces physiques de l’ingénierie, consignant avec méthode les étapes de la construction d’un pont, et dans le même temps, eu égard à la compossibilité d’une écriture pleine d’élan, le pont avait pris des allures d’intermédiaire entre les matières, les concepts et les mondes, faisant d’un microcosme architectural un remarquable exemplaire du macrocosme où tout arrive et où presque rien ne se soumet à l’intelligence. Nous avions alors redécouvert la littérature en tant qu’entremetteuse inespérée, à cheval entre la mission romanesque et une généreuse phénoménologie, habile à dire les intuitions derrière les apparences, les hommes derrière les personnages, et finalement, bien sûr, la prodigalité du vivant derrière le prétexte un peu statique d’un pont en train de se bâtir.
Cette fois le sujet semble inversé puisqu’il s’agit de la dynamique d’un cœur, en l’occurrence le cœur de Simon Limbres, d’abord tel qu’il se réveille dans le corps de ce lycéen de dix-neuf ans (pp. 11-2), muscle vigoureux au sommeil léger, puis tel qu’il se revitalise dans le corps d’une autre (pp. 279-281), après une journée de rebondissements, de chamades et de suspensions, presque vingt-quatre heures de battement à une minute près, un jour pendant lequel nous aurons vu la mort d’un corps et l’éternité d’un être, et autour de ce mouvement alternatif, la convergence d’un ensemble de forces agissantes (la famille, la médecine, les véhicules, les couleurs successives du ciel), toutes propulsées vers le dénouement et l’apaisement, enfin délivrées d’une rythmique excessive, conscientes de la nécessité de faire retrait en pareilles circonstances, prêtes à se reposer quand une force supérieure prend le relais. Si donc ce cœur de Simon Limbres est le nom de quelque chose, il est celui d’une odyssée qui s’accélère sur la route du Havre (pp. 26-7), qui décélère dans un service de réanimation (p.40), qui s’interrompt dans une douleur hors-langage (pp. 99-103), puis qui reprend dans les airs, à corps perdu pour ainsi dire, tandis qu’un avion transporte le cœur à destination de la Pitié-Salpêtrière, où plutôt en direction de Paris où il sera relayé par une voiture-organe (pp. 247-250), dernier chant de ce périple avant que ne revienne la pulsation primordiale, le tambour battant où se joue la sublimation du cœur en chœur, lorsque les forces annexes battent en retraite et que la vie réapparaît, transplantée, rapatriée, lorsqu’elle conjure toute l’excitation de la symphonie médicale par le son métronomique du cœur remis une autre fois sur son ouvrage.

Le roman suit à la trace le cœur du jeune Simon Limbres, ce qu’il est, ce qu’il fut, et ce qu’il adviendra de sa vivacité contractile. Comme à chaque fois avec M. de Kerangal, la documentation optimale se confond dans la légèreté de l’écriture. C’est en cela que le roman surclasse la pathétique documentaire ou le voyeurisme médiatique. Les personnages sont pris dans leurs actions et leurs soubassements, aussi bien forces engagées que forces entraînées, ceci dans la mesure où le présent de l’action est solidaire d’épisodes minutieusement constitutifs, comme c’est par exemple le cas dans la superbe description de cette famille de médecins, les Harfand, scientifiques par filiation, par ambition et par cooptation (pp. 180-5), moment de narration où la nécessité romanesque transporte avec elle un impératif de définition sociale, sans qu’il n’y ait la moindre lourdeur ni la moindre incidence, la lecture gagnant au contraire en profondeur de champ. Par conséquent, on pourrait peut-être parler d’une naturalité textuelle, de quelque chose qui ne serait ni tout à fait de la fiction ou de la réalité, de quelque chose qui serait au fond transitoire, d’une modalité expressive qui pourrait acheminer tout à la fois dans sa phrase la prolifération du naturel et l’incontournable facticité du culturel. S’agit-il ici de la porte d’entrée qui doit s’ouvrir sur un métalangage ? Ou plutôt est-ce que ce sont là les signes du roman qui surmonte jusqu’à la dernière de ses allégeances institutionnelles ? À supposer que le style ait encore de l’importance pour l’évaluation des œuvres littéraires, rappelons qu’il est concevable de penser le style à l’instar d’une malformation cohérente, si bien que l’histoire d’un cœur, qu’on la prenne par n’importe laquelle de ses vibrations, c’est une histoire qui ne peut résolument pas se raconter en fonction d’une structure régulière et bien portante. Gonflement et rétrécissement, diastole et systole, le cœur impose une cadence en pointillés, un tempo de sismographe qui alterne entre l’acte et le repos. M. de Kerangal réussit parfaitement à suivre ce tempo grâce aux facilités qui sont les siennes, feignant tantôt la spéculation et le reportage, tantôt l’épaisseur du réel et l’impossibilité d’esquiver ses devoirs humains.
Aussi ne quitte-t-on jamais l’oscillation du pédagogique et de l’émotion, mais en fin de compte, c’est la charge émotionnelle qui préserve les intrusions didactiques de tomber dans le vice de forme. La surimpression affective cristallise des objets qui, en temps normal, voudraient continuer à signifier la froide rumeur de leur raison d’être. Dans cette perspective de reformulation affective, l’hôpital se résorbe et devient église, cathédrale à la « nef de verre » (p. 53), un endroit déjà plus approprié pour accueillir la mort, pour saisir la main de Dieu et lui remettre l’âme de celui qui est sur le point de la rendre. On se situe à une époque antédiluvienne du langage, une époque d’avant la prière et la déploration, en plein dans la saisie d’une « infragéographie » (p. 144) sur le plan de laquelle la douleur ne s’articule plus selon une grammaire, mais selon la syntaxe imprécise d’une pensée qui dans la nuit brutalement tombée guette une lumière. La beauté de ce roman dépend de tout ce que nous avons évoqué jusqu’ici, mais si elle atteint un niveau rare, c’est qu’elle est justement contemporaine de cette lumière qui brille d’autant plus qu’elle défie les sombres voies qu’elles est bien obligée d’emprunter pour exister.

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Rude mais nécessaire et bien écrit

8 étoiles

Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 40 ans) - 22 septembre 2018

Le sujet s'avère rude, les descriptions subséquentes du même acabit, mais ces dernières présentent le mérite d'informer de la manière dont se passent les prélèvements d'organes sur les corps en vue des dons, de celle dont le projet est annoncé à la famille du défunt. Leurs réactions, assez longuement analysées, paraissent crédibles et compréhensibles. Aussi le titre me semble-t-il pertinent et évocateur.
Evidemment, le dernier tiers du roman reste dur à avaler, avec la transformation du corps dépecé par bouts par le corps médical, en vue de transplantations à travers tout le pays, d'autant plus utile que le mort est très jeune, dix-neuf ans. Le style mêle lyrisme et oralité, sa fluidité permet de ressentir les étapes du récit, me paraît agréable et berce la lectrice et le lecteur qui a justement besoin de réconfort, à l'instar des parents du jeune défunt. Le tout est sombre mais utile.

Traitement moyen d'un sujet difficile

7 étoiles

Critique de Romur (Viroflay, Inscrit le 9 février 2008, 44 ans) - 25 février 2018

Les progrès de la médecine moderne qui permettent de jouer avec la vie et la mort ont mis les médecins dans des situations difficiles moralement. Maylis de Kerangal a choisi de traiter la problématique de la greffe et du don d’organe.
Vingt-quatre heures chrono, du réveil de Simon jusqu’au moment où la poitrine de Claire est refermée sur ce cœur qui sera désormais le sien. Vingt-quatre heures relatées avec une précision chirurgicale pour décrire toutes les étapes humaines, médicales et légales façon documentaire ou série « Urgence ». La minceur du livre laisse malgré tout la place à de larges évocations de l’histoire de différents personnages, parfois secondaires.
Pas facile de traiter un sujet pareil, mais le mélange de digressions (aventures sexuelles de Cordélia dans les poubelles ou achat d’un chardonneret) et de manuel médical, le tout relaté dans un style qui arrive à la fois à être alambiqué et grammaticalement simpliste (on atteint rarement le stade de la proposition subordonnée) ne fait pas du roman une grande réussite.

"Réparer les vivants" : un joyau

9 étoiles

Critique de Lettres it be (, Inscrit le 7 mai 2017, 24 ans) - 8 mai 2017

Si l’on pose un regard avisé sur la carrière littéraire de Maylis de Kerangal, il est évident de dire que l’auteure au regard pétillant est l’incarnation parfaite d’un succès retentissant, croissant. Son premier roman « Je marche sous un ciel de traîne » paraît en 2000. Depuis, ses perles s’enchaînent pour rencontrer une reconnaissance flamboyante de tout un lectorat avec « Réparer les vivants » paru en 2013. Chez Lettres it be, évidemment qu’une telle ascension a attiré notre attention. Et pour cause.

// « Tertio : la situation est irréversible - elle déglutit en pensant à ce mot qu'il lui faudra articuler, irréversible, quatre syllabes qui vitrifient l'état des choses et qu'elle ne prononce jamais, plaidant le mouvement continu de la vie, le retournement possible de toute situation, rien n'est irréversible, rien a-t-elle coutume de clamer à tout bout de champ (…) » //


# La bande-annonce

(Quatrième de couverture) : « Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps ». "Réparer les vivants" est le roman d'une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d'accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l'amour.


# L’avis de Lettres it be

Le don d’organes : une thématique douloureuse, sujette encore aujourd’hui à débat dans nombre de sociétés à travers le monde, y compris la nôtre. Maylis de Kerangal empoigne ce sujet avec force, vigueur, mais toujours avec une plume légère, qui n’accuse pas, ne viole pas les sentiments, n’exagère en rien. L’équilibre est fragile, mais il est.

un style ampoulé qui tue l'émotion

5 étoiles

Critique de Mine2 (, Inscrite le 11 octobre 2013, 58 ans) - 8 mars 2017

scénario original , mais de quelle manière il est écrit ! , plusieurs fois il m'est tombé des mains .

Sujet - Ecriture : Greffe réussie

10 étoiles

Critique de Henri Cachia (LILLE, Inscrit le 22 octobre 2008, 56 ans) - 28 octobre 2016

« Dans les rapides » (éditions Naïve 2007), ma première lecture de Maylis de Kerangal, l'autrice raconte l'histoire de trois adolescentes qui vivent à cent à l'heure, avec une écriture très rock, quitte à se cogner de toutes parts sur ce qui peut faire obstacle à leur désir, mais peu importe puisqu'on est invulnérable à cet âge.

Dans « Réparer les vivants », son écriture colle, adhère parfaitement à son sujet, la greffe d'organe. Le rythme haletant m'a très vite accroché au point d'en oublier le travail (énorme) sur la langue qui m'a donné envie de lire à voix haute ce récit servi par des mots savoureux en bouche. Un grand régal. Le travail d'un chirurgien avec la minutie d'une couturière.

Extraits :

« … On a un cœur. Un cœur compatible. Une équipe part immédiatement prélever. Venez maintenant. La transplantation aura lieu cette nuit. Vous entrerez au bloc autour de minuit... »

« … Près d'un an que Claire Méjean habite ce deux-pièces loué sans même y avoir jeté un œil, les mentions Pitié-Salpêtrière et premier étage suffisant pour signer sur-le-champ un chèque d'un montant exorbitant au type de l'agence – c'est sale, petit et sombre, la corniche du balcon du deuxième étage obscurcissant sa fenêtre comme une visière de casquette. Mais elle n'a pas le choix. C'est cela être malade, se dit-elle, ne pas avoir le choix – son cœur ne lui laisse plus le choix... »

Pour avoir subi moi-même une greffe d'organe (très différente mais avec des points communs), je me réjouis de voir très prochainement (1er novembre), et suis très curieux de voir l'adaptation à l'écran de ce chef-d'oeuvre littéraire, puisque la réalisatrice a davantage centré son film sur le personnage du receveur.

Avant cela, Emmanuel Noblet, acteur-adaptateur-metteur en scène de « Réparer les vivants » a cartonné au Festival d'Avignon off 2015, seul en scène, jouant tous les personnages du livre, remportant un grand succès public et critique, entraînant une tournée, depuis, dans toute la France, qui continue toujours, et devrait vraisemblablement aller à l'étranger prochainement.

Trois visions d'un même sujet.

Au coeur du théâtre des opérations

9 étoiles

Critique de Maxibapt (, Inscrit le 23 août 2009, 46 ans) - 31 juillet 2016

Je ne peux que m'associer aux éloges. C'est fort, tendu, précis avec beaucoup de proximité avec les personnages. J'ai parfois ressenti un aspect un peu documentaire qui donne un vrai plus au récit. On est tout le temps au coeur de l'action que ce soit avec les parents qui doivent gérer la nouvelle de la mort de leur fils ou avec les médecins qui doivent suivre leur protocole pour sauver des vies. Un récit superbe qui nous rappelle la fragilité et la valeur de l'être humain.

A coeur ouvert

9 étoiles

Critique de Psychééé (, Inscrite le 16 avril 2012, 30 ans) - 29 avril 2016

Dans ce livre, Maylis de Kerangal raconte une transplantation cardiaque de A à Z avec un style magnifique, qu’on a envie d’écouter à haute voix. Elle utilise parfois des phrases à rallonge avec une habile construction qui permettent à un tas de choses de se passer simultanément –réflexions philosophiques, sentiments exaltés, accélérations de l’action - comme si l’on y était avec un vocabulaire admirable.
Cette opération est exprimée à travers l’histoire de Simon Limbres, 19 ans, qui vient d’avoir un accident et se trouve en état de mort cérébrale. S’ensuivent 24h de tension effrénée auprès de ses parents qui apprennent la nouvelle et des médecins. A partir de ce moment-là, le temps est compté pour récupérer ses organes et effectuer les greffes aux patients situés aux quatre coins de l’Hexagone qui sont sur liste d’attente. C’est tout ce travail méthodique et minutieux des nombreuses personnes qui interviennent qui nous est conté. Même s’il est très difficile de prendre rapidement la décision du don d’organes sans connaitre la volonté du défunt, il n’y a dans certains cas plus rien à faire à part « enterrer les morts et réparer les vivants ». C’est dur pour tout le monde : les parents, les médecins, les futurs greffés … Une belle découverte que cette auteure et une expérience de lecture à partager largement !

Style magnifique comme une danse

10 étoiles

Critique de Pascale Ew. (, Inscrite le 8 septembre 2006, 51 ans) - 21 décembre 2015

Simon Limbres est victime d'un accident de voiture en rentrant d'une virée-surf à l'aube avec ses copains. N'ayant pas de ceinture ni d'airbag, le choc l'a plongé dans un coma irréversible. Face à ce tsunami, ses parents doivent décider s'ils autorisent le prélèvement de ses organes pour être donnés. Après de lourdes réticences, ils acceptent et le mécanisme bien huilé qui implique toute une série de personnes est enclenché pour redonner la vie à des malades dans l'attente urgente.
Chaque personnage impliqué dans ce drame et ces actions médicales est minutieusement décrit à son tour, comme pour mieux souligner l'importance de chaque être dans le tourbillon de la vie. Les phrases sont enchaînées les unes aux autres avec une grande économie de points, comme pour mieux cadencer le rythme soutenu des événements. Ce style m'a fait parfois même penser à une danse. Il est tout simplement magnifique de poésie, ciselé dans une langue économique, dense et imagée, avec des mots parfois inventés qui parlent d'emblée au lecteur. Le lecteur n'a pas le temps de s'attarder sur des personnages, mais est emmené de l'un à l'autre en suivant l'action, personnage principal du roman. J'ai aimé l'humanité et le respect qui entoure le corps de Simon, la délicatesse face aux parents et le fait que l'auteure se s'appesantisse pas trop sur la douleur des parents. J'ai été étonnée par les supputations que l'auteure laisse en suspens alors qu'elle pourrait les remplir de certitudes.

Ondes de choc

8 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 60 ans) - 18 septembre 2015

Simon Limbres est un jeune homme de 19 ans passionné de surf. Un matin d'hiver, accompagné de ses deux amis, il attend l'aube pour se jeter dans l'eau glacée. Une heure plus tard, frigorifiés, ils remontent dans le van ; ce van qui ne possède que deux ceintures de sécurité.
Nul ne saura ce qui a provoqué l'accident ; le Samu va dégager le corps inconscient du jeune homme, mais son coeur bat toujours.
Voilà ; le choc a eu lieu. Nous allons maintenant affronter les ondes de choc, irradiant leur douleur autour de cet accident.

Le premier sera le médecin du service de réanimation Pierre Révol. C'est lui qui constatera la mort cérébrale de Simon. C'est à lui aussi de trouver les mots pour dire l'indicible à Marianne, la mère de Simon. Expliquer à une maman que, malgré les battements et la respiration de son enfant, il est décédé.
Puis Sean, le père qui a transmis la passion du surf à son fils, qui se sent responsable. Et si…

Arrive Thomas Rémige, infirmier chargé de recueillir le consentement au prélèvement d'organes de leur enfant et qui se doit d'adopter l'exacte attitude devant ces parents assommés.
"Il y a des garçons de dix-neuf ans qui prennent des dispositions au sujet de, pour, ça existe ? : il force la voix, mitraillette des dentales, un feu glacé."

Avec quelques petites heures pour se décider, le compte à rebours est engagé dès que la mort encéphalique de Simon est constatée
"Ils (les parents) sont l'ombre d'eux-mêmes aurait-on dit pour les décrire, la banalité de l'expression relevant moins de la désagrégation intérieure de ce couple que soulignant ce qu'ils étaient encore le matin même, un homme et une femme debout dans le monde, et à les voir marcher côte à côte sur le sol laqué de lumière froide, chacun pouvait saisir que désormais ces deux-là poursuivraient la trajectoire amorcée quelques heures auparavant, ne vivaient déjà plus tout à fait dans le même monde que Cordélia (infirmière) et les autres habitants de la Terre, mais effectivement s'en éloignaient, s'en absentaient, et se déplaçaient vers un autre domaine, qui était peut-être celui où survivaient un temps, ensemble et inconsolables, ceux qui avaient perdu un enfant."

L'onde poursuivra sa route auprès de Lou, la petite sœur, Juliette la petite amie…

En commençant cette lecture, je me suis demandée pourquoi j'avais pu mettre ce titre dans ma LAL ; parce que cela se passe au Havre ?.. Puis j'ai aussi essayé de comprendre comment un auteur peut choisir un thème aussi difficile ; ce "24 heures de la vie d'un coeur" est si difficile.
Mais j'ai poursuivi et terminé rapidement ce livre. L'auteure avec un talent incroyable nous plonge au coeur de ce drame humain mais, trouvant les mots pour décrire l'insupportable détresse mais aussi toute la technicité du corps humain et des services médicaux.
Avec malgré tout, l'anachronisme de la vie "normale" qui continue, avec ses histoires d'amour, ses matches de foot...

Il m'est venu le souvenir d'un clip d'une ancienne chanson de Jean-Jacques Goldmann "Juste après" et ces quelques interminables secondes où le temps est suspendu à la respiration d'un nouveau-né… là aussi le temps est suspendu aux battements d'un coeur… une mort pour d'autres vies.

Un travail particulièrement réussi, où je me permettrais juste de reprocher la longueur des phrases mais de saluer la justesse et la recherche du vocabulaire mais un livre à éviter en période de blues.

Du désespoir à l'espoir

10 étoiles

Critique de AmaranthMimo (, Inscrite le 25 mai 2013, 27 ans) - 10 septembre 2015

C'est le premier roman que je lis de cet auteur et j'espère que ça ne sera pas le dernier ! Je l'ai écouté en format audio et j'ai beaucoup apprécié la voix de Maylis de Kerangal qui a elle même lu son propre roman. Sa propre lecture a probablement permis une immersion encore plus importante dans son roman ! Le ton est juste, la lecture fluide et vivante.
Moi qui ai tendance à fuir les descriptions à rallonge j'ai tout simplement adoré les nombreuses descriptions de ce livre, les mots sont justes et tout simplement beaux. Enfin, l'histoire est simplement touchante et attachante, le sujet du don d'organe permet de parler du désespoir d'une famille qui perd un être cher tout en laissant apparaître l'espoir d'une vie meilleure pour plusieurs personnes.
En bref, je recommande vivement ce livre !

Certes un ouvrage indispensable.

7 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 53 ans) - 8 décembre 2014

Dès l’entrée en matière, le lecteur sait qu’il doit s’attendre à un roman ardu et difficile tant sur le sujet, grave et profond, que sur le style ; la première phrase prend deux pages.

Doit-on alors encenser ce type d’écriture aux phrases énumérant au fil des virgules un nombre incalculable de mots ? Un tel style risque de rebuter ceux d’entre nous qui apprécient avant tout le confort de lecture, mais doit-on se limiter à de l’Amélie Nothomb tout en hurlant au génie. Il n’est donc pas inutile d’activer nos cellules grises en osant s’attaquer à un tel ouvrage.

L’auteur est souvent didactique à l’excès, bien sûr lorsqu’on évoque le contexte de la prise en charge de la mort, de la transplantation d’organe mais aussi sur la vie des surfeurs. Cela frise parfois l’obsession au point qu’on oublie être dans un roman qui dérive vers le « Que sais-je ? ». On gomme donc assez fort les émotions qu’on remplace par des listes de mots donnant une impression de cascade d’évènements qui s’enchaînent et qui nous tombent sur la tête.

On lit peu de critiques négatives sur ce livre qui ose aborder de manière brutale un sujet difficile, mais j’ose avouer ne pas avoir trouvé un véritable équilibre entre la conviction d’avoir entre les mains une découverte et un véritable plaisir de lire.

Bien !

9 étoiles

Critique de Marthe (, Inscrite le 19 novembre 2010, 47 ans) - 20 septembre 2014

L'histoire me plait, le style... je ne sais pas qu'en penser, parfois j'adore, et parfois je trouve un peu lourd les digressions.

Le coeur dans tous ses états

9 étoiles

Critique de Rotko (Avrillé, Inscrit le 22 septembre 2002, 44 ans) - 5 septembre 2014

Voilà un livre qui se dévore et qui aura (il l’a déjà !) la faveur du public. Certains penseront à un thriller médical, un récit d’action - la transplantation d’organes, marqué par le temps, et relaté en direct.

On s’intéresse aux différents protagonistes, à leurs pensées profondes comme à leurs expériences marquantes. Leur personnalité nous est connue, ce qui fait d’eux des personnes humaines et humanistes, non des agents d’exécution.

Kerangal excelle dans la peinture du groupe, du collectif, et le début du roman rappelle Corniche Kennedy : aux plongeurs succèdent ici les surfeurs, des artistes de l’équilibre avec une technique précise, sans cesse améliorée. J’ai pensé à Fiona Capp, Surfer la nuit, Actes Sud.

C’est ensuite que le « vrai » récit commence, superposant dans une même phrase, des plans, ie différents épisodes de la vie des personnages, ou les motivations probables de leur engagement dans les services de transplantation.

On est bien loin du sinistre « j’abandonne » de Philippe Claudel : Les interlocuteurs des parents du « donneur » laissent le temps à la douleur de s’exprimer, ils respectent la souffrance des endeuillés…

Il y a certes des risques et des péripéties - l’affluence des supporters au match Italie-France perturbe l’acheminement du cœur, mais l’auteur se garde bien de tirer sur la corde.

On passe en douceur d’un personnage à l’autre, car ces personnes et stades différents de l’opération doivent s’unir pour transmettre la vie, opération sacrée, avec des rituels quasi religieux, auxquels nul ne déroge.

Le « thriller » d'Urgences devient alors une épopée avec des acteurs anoblis par une mission qui les dépasse, et Réparer les vivants relève du sacré.

Miracles de la technologie, perfection du travail accompli, la transplantation d’organe prend la dimension d’un big bang, d’une cérémonie qui célèbre la Vie et le Cœur, dans tous ses états.

Nul trémolo, pourtant l’émotion naît de scènes sobres et d’une langue clinique, qui dit les objets, les organes, les outils d’une salle d’opération, mais aussi les émotions, les attentes, les appréhensions, les craintes et les espoirs.

Les noms des acteurs (Harfang, Owl, Rémige etc.) mettent en pleine lumière le rôle d’ « oiseaux de nuit » qui, loin des stades et des projecteurs médiatiques, incarnent un hymne à la Vie.

Le récit réunit les hommes dans une mission exaltante qui repose sur la solidarité et la générosité de chacun, une tâche que l’auteur éclaire de références picturales, musicales et littéraires.

Maylis de Kerangal promeut ainsi une idée de l’homme, transmise à travers les siècles par des générations de créateurs. Elle s’y associe par une langue riche, précise et rythmée qui tient souvent du chant poétique.

Pas fan du style mais beau travail

8 étoiles

Critique de Luluganmo (, Inscrite le 26 septembre 2010, 36 ans) - 8 juin 2014

Je ne connaissais pas Maylis de Kerangal jusqu'à ce que je tombe sur un article faisant l'éloge de son nouveau bouquin. Alors je me suis lancée. Je dois avouer que l'écriture m'a un peu déçue au début: très saccadée voire robotisée. C'est très étonnant, on a la sensation que le style est ainsi afin de déshumaniser le drame qui s'y trame. Mais en même temps, la poésie et la finesse qui s'en dégage nous touchent profondément.
Son livre est très perturbant et nous pousse à réfléchir sur le sens de notre vie ("le malheur des uns fait le bonheur des autres...").
Une belle découverte à ne pas manquer!

une belle découverte

9 étoiles

Critique de Francesca (, Inscrite le 20 juillet 2010, 64 ans) - 2 avril 2014

C'est le premier livre de MdK que je lis, et je l'ai dévoré en 3 jours.
Les tableaux fulgurants qu'elle peint de chacun des acteurs ou des circonstances de ce drame sont remarquables et vous tiennent en haleine (la session de surf jusqu'à l'accident pressenti, la douleur des parents, le "mandarinat" médical), autant de séquences déroulées dans de longues phrases presque incantatoires...
Oui, c'est vrai, on sent parfois un peu le "travail" sur la langue, mais c'est du "beau travail" !
MdK explique elle-même qu'elle a "calé son écriture" sur ce discours descriptif si particulier. C'est son style, son originalité et ça me plaît beaucoup !

Trop de style

7 étoiles

Critique de Alud (, Inscrite le 19 janvier 2009, 42 ans) - 10 février 2014

Maelys de Kérangal écrit dans l'urgence et la technicité d'un don d'organe et d'une transplantation cardiaque. C'est rapide , fulgurant, cadencé comme le battement d'un cœur. On ne s'attarde pas, on ne cherche pas la profondeur, la douceur ni l'intimité des êtres. Elle cherche à circonscrire l'espace et la vérité d'un moment, à dire le réel, l'intérieur de la pensée, le fourmillement des souvenirs et des idées se situent sur le même plan que l'action, le discours ou la description des lieux. Une technique narrative voisine du "stream of conciousness" de Virginia Woolf. Des juxtapositions dans des phrases immenses de mots souvent doublés de leurs synonymes donnent un côté incantatoire à cette langue paradoxalement technique et poétique. C'est magistral mais, si j'ai été touchée par la première partie, j'ai fini par être un peu agacée par ce style où l'on sent le travail, la recherche de la syncope poétique, du mot savant ou du mot technique. Ce travail de la langue et du rythme finit, il me semble, par donner une impression d'artificialité. Dès que les « tics » de l'écriture vous sont trop perceptibles, vous passez à côté de l'émotion, c'est ce qui m'est arrivé avec Maelys de Kerangal.

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