Le matérialisme rationnel de Gaston Bachelard

Le matérialisme rationnel de Gaston Bachelard

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités , Sciences humaines et exactes => Philosophie , Sciences humaines et exactes => Scientifiques

Critiqué par Elya, le 12 janvier 2014 (Savoie - Dauphiné - Ardèche, Inscrite le 22 février 2009, 29 ans)
La note : 8 étoiles
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Au confluent de l'idéalisme et du matérialisme

Voici le quatrième ouvrage de Gaston Bachelard que je lis, espérant à chaque fois être familiarisée avec l’auteur et donc mieux comprendre ce dont il parle. Je privilégie ses écrits d’épistémologie au détriment de ceux de poésie, bien qu’il n’y ait pas de barrière franche entre ces deux domaines traités par Bachelard, qui évoque l’imaginaire aussi dans ses essais d’épistémologie.
Le matérialisme rationnel appartient, comme son nom l’indique, plutôt à la catégorie de ses écrits d’épistémologie. Comme dans La formation de l’esprit scientifique, La psychanalyse du feu ou encore La philosophie du non, Bachelard décortique des conceptions des siècles passés, relatées dans les livres d’historien ou de scientifiques. Les interprétations des expériences et faits naturels du passé, où les faits physico-chimiques étaient moins connus qu’aujourd’hui, reflètent des erreurs (des « obstacles épistémologiques » selon la formule de Bachelard, qu’il définit principalement dans La formation de l’esprit scientifique) de raisonnement, de causalité, auxquels nous sommes encore sujets aujourd’hui. Les mettre en évidence nous permet de nous y familiariser afin d’éviter de les commettre et d’améliorer notre connaissance objective du monde. Un exemple parmi d’autres : par le passé, on décrivait l’attirance des corps légers par l’ambre en disant que la paille sèche voulant boire, elle se rue vers l’ambre, grasse et glutineuse.

Ce qui fait la particularité de cet ouvrage par rapport aux précédents que j’ai pu lire de Bachelard, c’est sa formulation et sa défense d’un « matérialisme raisonné ». Il relate des critiques de philosophes faites au matérialisme. Elles seraient illégitimes car elles font des reproches à un matérialisme qui n’est plus celui d’aujourd’hui, à un « fantôme démodé ». Le problème avec Bachelard, c’est qu’il fait une critique philosophique de la philosophie, là où Piaget, reprochant aussi à la philosophie de s’intéresser trop à la connaissance commune et pas assez à la connaissance scientifique, s’exprime plus brièvement et clairement (voir Sagesse et illusions de la philosophie). On arrive tout de même à comprendre que sur le spectre de la connaissance, où il y a aux deux extrémités, d’un côté l’idéalisme et l’empirisme, de l’autre le matérialisme et le rationalisme, Bachelard situe au milieu son matérialisme rationnel ou rationalisme appliqué, garant d’une compréhension plus objective de notre monde, que l’on peut définir ainsi « La matière nous apporte des convictions quasi immédiates, associées à des rêveries enracinées dans notre inconscience, et il faut des expériences bien minutieuses pour les traiter objectivement. »
Il rappelle successivement et de manière illustrée les limites de l’usage des métaphores et images à travers des exemples empruntés à l’histoire des sciences, et notamment l’usage excessif du concept énergie, qui renvoie aujourd’hui en physique à quelque chose de bien précis. Il montre ainsi la « défaite totale de l’immédiat », lorsqu’un scientifique comme Lavoisier s’est rendu compte que l’air n’était pas un élément. Il critique également la manière dont on formule certains problèmes physico-chimiques dans les livres scolaires. En les simplifiant à l’excès, on alimente des conceptions erronées, trop simplistes de ce qu’est l’expérimentation, notamment lorsqu’on explique qu’il suffit de chauffer dans une cornue certains oxydes pour obtenir de l’oxygène. Cette découverte fut le fruit de longs travaux et expériences ratées. Cette façon de simplifier les expérimentations, de les décrire sans les faire découvrir, encourage un empirisme simple, dont Bachelard montre les limites et les erreurs auxquelles il conduit. Il nous parle aussi de la manière dont on représente la forme de l’atome dans les livres. On sous-entend, en le symbolisant, que sa forme est constante, objective et palpable, ce qui est loin d’être le cas. Là encore, on ne facilite pas le développement d’un esprit scientifique raisonné.

Cette lecture de Bachelard peut être agréable, y compris en première approche, mais il faut je crois accepter les zones d’ombres et les passages complètement obscurs, pour se concentrer sur ce qu’il ressort globalement de l’ouvrage. L’auteur ne nous facilite pas vraiment la tâche car il synthétise peu ses propos, et ne replace pas ses conclusions dans un contexte plus général, celui de son œuvre ou de ses contemporains.

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Les éditions

  • Le matérialisme rationnel [Texte imprimé] Gaston Bachelard
    de Bachelard, Gaston
    PUF / Quadrige. Grands textes
    ISBN : 9782130585404 ; EUR 12,50 ; 17/11/2010 ; 240 p. ; Broché
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