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Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir de Raoul Vaneigem

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Essais

critiqué par Christian Adam, le 2 août 2013 (Inscrit le 30 novembre 2007, 40 ans)

La note: 2 etoiles
Visites : 3 323 

Oublier Vaneigem - Lettre ouverte à un « défoncé d’espoir » et à tous les optimistes du monde à venir...

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**NOTE AU LECTEUR** : À travers l’exécution et la mise en bière d’un seul homme - dont Raoul Vaneigem n’est que le prétexte, incarnation par excellence de l’optimisme impénitent et de cette impudente « joie de vivre » qui dans le contexte actuel détonnent par leur obscénité - c’est toute notre génération en bloc que je cloue au pilori dans ce pamphlet mégalomane, caustique, et cinglant ; c’est toute notre époque creuse que je tiens dans le creux de la main, en l’écrasant comme une noix creuse.. Par ce brûlot foudroyant, réactif et extrêmement désespéré - d’où ne subsistera après lecture aucune raison valable d’être encore de ce monde guetté par l’oxydation et le pourrissement fatals - je voudrais en finir avec tous les utopistes, tous les révolutionnaires, tous les marchands d’espoir et tous les « penseurs radicaux » de l’espèce de Vaneigem qui croient encore béatement aux vertus de leur critique sociale soi-disant « constructive », gentiment naïfs au point de ne pas s’apercevoir que le Grand méchant Capital ne fait de toute façon qu’à sa tête, qu’il ira jusqu’au bout de sa logique casse-gueule, et qu’il se contrefout éperdument de leur gazouillis « iconoclaste » de basse-cour. Par ricochet, c’est toute notre génération Z comme zombi que je vouerai aux gémonies avant d’avoir l’élégance de disparaître de ce merdier en bout de course, un peu à la façon de ces tireurs cinglés américains qui défrayent périodiquement la chronique en ouvrant le feu sur la masse crétinisée avant de retourner l’arme contre eux-mêmes...

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« [..]“l’harmonie universelle”, fiction capitale dont nous n’attendons plus rien... Que pourrions-nous d’ailleurs en espérer, à l’extrême de l’âge de fer où nous sommes parvenus ? Le sentiment qui y prédomine, c’est le désabusement, somme de nos rêves avariés.» (Cioran, Histoire et utopie)

« Quiconque parle le langage de l’utopie m’est plus étranger qu’un reptile d’une autre ère.» (Cioran)

« Se rendent-ils compte, ceux qui proposent la joie à tout bout de champ, de ce que veulent dire la crainte d’un effondrement imminent, le supplice constant de ce terrible pressentiment ? » (Cioran)

« ...ces besogneux, coiffés de leur bonnet de nuit, exposent avec un entrain d’animateur socioculturel leurs promesses de “joie de vivre” et de sérénité conviviale..» (Jaime Semprun, René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre, et soumission durable, p.77, EDN, 2008)


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Monsieur Vaneigem,

À peine sorti d’une plongée en apnée dans ton œuvre de critique sociale, toi le vieux serpent de mer de mouvance situationniste, je me suis pris à interroger sa « valeur d’usage » pour les jeunes générations d’aujourd’hui, dont les dernières en date semblent être définitivement entrées dans un coma profond pour ne plus en sortir : « ces générations qui ne se réveilleront peut-être jamais, mais qui n’en savent rien », comme le disait feu Baudrillard. Qui, en effet, parmi les jeunes zombies branchés du temps présent, possède un nerf auditif assez fin pour entendre tes déclarations, tes avertissements, tes vigoureuses adresses « aux vivants sur la mort qui les gouverne et l’opportunité de s’en défaire » ? Que diable peut bien leur signifier « résister au Système » quand les rouages diffus du mode de vie capitaliste ont si bien réussi à s’engrener en chacun d’eux qu’ils se distinguent à peine de leur tracé cérébral ? Quel sens prêter encore aux luttes « indignées » contre l’ordre établi quand l’immense majorité silencieuse continue de se faire doucement empaumer, par devant comme par derrière, en corroborant l’abomination en cours, en collaborant au vaste mensonge social ? Mais surtout, vu les rechutes et les « crises » amplifiées qui menacent à tout moment de conduire ce système au Collapse, à quoi sert-il encore de déployer autant d’acharnement thérapeutique quand l’issue fatale ne fait plus de doute, et que dans le climat de détérioration actuelle, pousser à l’optimisme devient aussi indécent que des compressions thoraciques sur un corps à l’agonie dans l’espoir de le réanimer ? Voilà un peu à quoi ressemble l’état d’esprit de tes derniers livres qui, à grand renfort de soins palliatifs, s’obstinent à réinsuffler une confiance désespérée dans l’avenir d’un monde au bord de l’apoplexie, au motif qu’« il n’est jamais trop tard », qu’un virage in extremis vers un « autre monde » est encore possible, qu’une « conversion radicale des mentalités » est soi-disant en gestation : bref, on a bien compris que rien ne t’enchanterait plus que de voir notre civilisation entamer enfin sa cure de « psychanalyse collective ». La belle affaire. On se demande bien par quel tour de force on parviendrait à faire s’allonger sur un divan une humanité sous speed, elle dont les pieds ne touchent plus le sol, et qui a fait de l’accélération en première vitesse son régime de fonctionnement normal. Oui, juste un petit « examen de conscience » avant qu’elle n’entame, les jambes à son cou, le sprint final vers l’abîme. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas lui prescrire une thérapie socratique, dont les lumières sont censées arracher le troupeau aveugle aux ténèbres de son aliénation ? Tu devrais pourtant savoir que tes mantras inlassablement martelés ne seraient pertinents que s’ils étaient entendus et appliqués par ceux-là mêmes qui n’ont justement pas intérêt à se changer : à la fois par la horde des rapaces mercenaires et récupérateurs, drapés dans leur « réformisme » de fausse vertu, la légion des ilotes éclaboussés par l’hédonisme imbécile, narcissique et sans âme du monde mercantile, la masse des idoles obnubilés par le lifestyle capitaliste, cramponnés comme des morpions à leur niveau de vie, infoutus d’ailleurs de dire en quoi il existe un problème à leur monde décadent, si même il y aurait quelque chose à combattre... Du reste, quand bien même une lueur de compréhension réussirait à s’infiltrer dans leurs cervelles macérées depuis la naissance dans les eaux moisies de la société moderne, de toute façon les renforcements positifs avaient d’avance désamorcé en eux toute remise en cause éventuelle de l’ordre établi. Dans le meilleur des cas, paniqué par le supplément de lucidité que ladite « socioanalyse » infuserait dans sa psyché, le troupeau affolé par la révélation de la calamité globale in progress se hâtera naturellement de tirer son épingle du jeu, de sauver sa peau et ce qui reste de son existence unidimensionnelle, avant que le déluge-après-lui emporte tout, à commencer par sa progéniture mutante..

Malgré cela, tu en es encore, au plus fort de ton onirisme gauchiste, à faire rimer de mélodieux couplets sur « la reconstruction du tissu urbain et rural », sur « le retour à la valeur d’usage de la marchandise », sur la possibilité de « jeter les bases d’une société humaine », et autres flonflons grinçants du même tonneau, à l’heure même où le désert de l’âme, fertile en régressions, ne cesse de croître, que jamais la falsification n’a autant battu son plein, et qu’un Big Crunch d’envergure eschatologique est à la veille de s’abattre sur notre train-train nonchalant. Ressusciter la « poésie vécue » ? La bonne blague ! Comme s’il suffisait de la décréter et de claquer des doigts pour qu’elle reprenne vie, ton introuvable « poésie vécue » ! Cela fait belle lurette qu’au suranné dérèglement des sens rimbaldien a succédé un autre dérèglement, celui de la machinerie planétaire ; et pourtant, tel un ravi de la crèche suintant d’espoir jusqu’à la syncope, tu crois dur comme fer à l’insubmersibilité de tes chaloupes de sauvetage, fabriquées en matériau organique 100% bio, que tu balances à un équipage de somnambules, tellement étourdis par leurs « innovations » techniques qu’ils ne se sentent plus chavirer de leur navire... Curieusement, plus la situation s’aggrave, plus tu vibrionnes à tout va comme une mouche du coche, et plus tu renchéris en vieillard gâteux dans les sornettes grotesques réchauffées dans l’athanor de l’illusion. On dirait que plus le péril croît, plus s’excite ton ardeur d’aide-soignant autour d’un Capital alité, et plus fait florès ton commerce d’ordonnances à base de molécules alchimiques. Aux dernières nouvelles, ton œuvre au noir nous informe même que le processus mystérieux de « changer la vie » serait en train de se produire aujourd’hui, « sous nos pas », qu’un « changement de civilisation s’esquisse sous nos yeux », etc., etc.. Ça alors ! Serait-on en retard d’un scoop, nous qui pensions que nos sociétés font tout au contraire pour perdurer dans la fixité de leur être ? Faut le faire quand même, toujours en rajouter comme tu le fais dans les effets d’annonce racoleurs, cherchant à nous convaincre que ta chère fratrie humaine expérimente, au moment où l’on se parle, un « rebond de vitalité » apte à renverser la vapeur, alors même que tout indique, à l’inverse, que notre globe terrestre, pareil à un énorme patapouf dépourvu justement de toute espèce de légèreté, est tout près de fléchir sous son obésité systémique. Mieux encore : tu crois deviner à travers tes boules de cristal une sorte de transmutation secrète des conditions de vie actuelle, laquelle se tramerait dans l’ombre de notre époque, achevant d’en inverser les tendances lourdes, et patati et patata.. Assurément, ton vieux tourne-disque des années 60 est usé, la tête d’aiguille saute et crachote en boucle les mêmes scies fastidieuses, rabâchant à n’en plus finir le même satané refrain depuis presque 50 ans maintenant. Les yeux bandés, tu cours à l’aveuglette après les mêmes causes désespérées, comme si le fait accompli de la dévastation du monde et de son engrenage irréversiblement suicidaire t’échappait complètement ! Comment prendre encore au sérieux tes appels à la révolution néocapitaliste, comment ne pas tiquer à t’écouter aligner tes vœux pieux de petit-bourgeois retombé en enfance, toi qui, devenu radoteur sur le tard, ne publies tes homélies ramollies que sous respirateur artificiel ? Le temps est donc venu d’en finir avec ta posture de coach humaniste, de liquider ton héritage d’esthète alter-jovialiste, avant de te conduire au pied de l’échafaud pour n’avoir pas su interrompre à temps ton prêchi-prêcha bien-pensant et bien-écrivant ; pire : pour n’avoir cessé de prôner cette mensongère « révolution de la vie quotidienne » avec laquelle tu nous bassines à longueur de livres. Mais d’abord, j’énoncerai succinctement quelques-uns de tes faits d’armes, je m’acquitterai honorablement de ma dette envers le versant honnête de ton œuvre qui ne fait aucune concession à la terrible vérité, celui qui ne gauchit d’aucune façon la réalité de ce monde courant à sa perte. Après quoi, je te forgerai un cercueil en or massif, car l’heure n’est plus au ménagement, ni aux petites nuances pusillanimes d’agrégé de lettres dont je n’ai cure. Aussi je ne ferai pas dans la dentelle ou la demi-mesure : dans la démesure de l’agacement aucune de tes chimères ne sera épargnée, et ma main ne flanchera pas au moment de faire tomber le couperet...



Entre le deuil du monde...
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Longtemps la lecture de tes livres s’accompagna chez moi du sentiment de pouvoir fouler aux pieds les détritus d’un présent en pourriture accélérée, le temps de me retremper aux hautes herbes de ton écriture luxuriante, fraîche comme « le Grand Soir » qui s’annonçait alors dans ton Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (1967), ce livre explosif, façonné au gaz lacrymogène. Déversant sur notre monde contemporain une des contestations les plus acides qui soient, le puissant courant critique qu’il émet se voulait l’amorce à un balayage en règle de toutes les vapeurs méphitiques projetées sur nos vies par la civilisation moderne. Il est vrai que tes fameuses « banalités de base » sont d’une telle platitude aujourd’hui, après quarante ans de critique sociale, qu’elles tombent pratiquement sous le sens commun, à la limite du truisme. N’empêche que c’est en voguant dans cet emblématique Traité que l’on bute pour la première fois sur des formules acérées en dents de piranha qui viennent mordre sur tes bêtes noires de toujours : la « survie matérielle », le « conditionnement par le spectacle », la « communication falsifiée », le « pouvoir hiérarchisé » et kafkaïen, le « prosaïsme du quotidien », le « mensonge des relations humaines », et d’autres vilaines bestioles de compagnie du monde moderne. Tes phrases étincelantes, chauffées à blanc, retentissaient alors comme les slogans de la révolution imminente, fusant comme du manche d’un lance-flammes, à tel point qu’on les imagine déjà gravées sur les banderoles à venir. On sent le jeune homme en toi, alors âgé d’une trentaine d’années, en plein état d’ébriété pré-soixante-huitarde, prêt à en découdre avec la gangrène sociale de ton temps, confectionnant dans l’ombre de ton atelier d’écriture la poudre à canon inflammable qui partira en jets frondeurs au soir de Mai 68. Par bouts, te laissant emporter par un ton exalté aux accents frisant le messianisme, tu prophétises la venue d’un « homme nouveau et total », le règne d’une « Internationale du genre humain », non sans laisser échapper des scories de jeune homme rebelle, résolu à en finir avec le « vieux monde ». À t’en croire, le « renversement de perspective » que tu appelais de tes vœux devait, en principe, représenter le prélude à une « refondation du monde », où il s’agirait de disloquer les crochets du Pouvoir, solidement rivetés aux chevilles des individus. Pour ce faire, il convient de déclarer la guerre à toute notre « organisation sociale hiérarchisée », « gigantesque racket » que tu comparais « à un système de trémies et de lames effilées » (Traité, 62), chargé de déboiser prématurément chacune des volontés individuelles de leur champ de friche naturel, pour les repiquer ensuite dans ces environnements de serre qu’on appelle les « villes », où le contrôle par le « travail » et par les « loisirs » achèvent l’étiolement des jeunes plants, bientôt devenus des planqués, à la merci de l’aliénation en carton-pâte à laquelle on les prépare. Ainsi s’acquitte la société castratrice de sa mission « civilisatrice », moyennant quoi « l’organisation du travail et l’organisation des loisirs referment les ciseaux castrateurs chargés d’améliorer la race des chiens soumis » (Traité, 73)...

C’est dans ce Traité que tu opères pour la première fois la vivisection sur un organisme social en phase terminale, déserté par l’étincelle humaine, érodé de sa vitalité spontanée, rongé par la peste de la survie matérielle, ravagé par la fièvre de la consommation, barricadé de toutes parts par les interdits et les contraintes : un ordre social qui ne fait que dépouiller l’existence de sa sève, l’immolant sur l’autel du labeur quotidien et de la domestication sui generis. À moins de se résigner à déchoir en mode de « survie sous anesthésie » (Traité, 197) dans un monde « où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui » (20), il fallait fourbir les armes, rompre les fils barbelés de la bétaillère sociale qui enserrent la « volonté de vivre authentique », celle qu’on dépossède de l’intérieur en la réifiant méthodiquement par « l’organisation de l’apparence » et l’abstraction de la marchandise. J’en conviens, nul mieux que toi n’a su dévisager ces vécus inféodés au « règne du quantitatif », dont les heures fuyant sur l’abscisse d’un travail débilitant se traduisent par l’ordonnée d’un ennui pestilentiel ; ces êtres miteux, transvasés dans des rôles préfabriqués qu’ils vivent mieux que leur propre vie, ce qui les « protège contre la révélation de son insupportable misère » (181) ; ces existences vidangées de leurs rêves, d’une fadeur mortifère, empoissés dans la glu de la communication frelatée et du mensonge : matière première de la vie en commun devenu monnaie courante. Figurants relégués à la périphérie de leur vie, absents à eux-mêmes, ils croient « se retrouver » dans le Spectacle et les loisirs, alors que s’ils se démènent à tout moment c’est pour éviter le tête-à-tête angoissant avec leur néant intérieur. Mais comme « il n’est pas facile d’être soi, on abdique allégrement, au premier prétexte venu.. » (144). Tel un cheptel bovin broutant à son insu l’insignifiance de ses jours, ils vaquent à la vacuité des pâturages conventionnels défrichés d’avance pour eux, toujours crispés, au galop contre la béance du vide, comme pourchassés par le spectre de la petitesse existentielle qui les étreindrait si par trêve de « performance » ils devaient s’arrêter, eux qui ne font halte que pour se pencher sur l’abîme de leurs possessions matérielles. Leurs temporalités morcelées, schizophrènes, où « chaque instant a son stéréotype » (119), on les décrète légitimes pourvu qu’elles sachent se montrer rentables et se monnayer dans leur valeur d’échange, de sorte qu’à « la cadence où les impératifs économiques s’approprient les sentiments, les passions, les besoins, payant comptant leur falsification, il ne restera bientôt plus à l’homme que le souvenir d’avoir été » (114). Ces « hommes de la vie manquée », méprisés par Nietzsche car ne sachant plus se mépriser, pâtes d’argile amorphes, pétris à volonté par une société qui se permet « de faire d’eux ceci ou cela : en toutes circonstances ils se sentiront à l’aise et n’auront pas à se plaindre d’une vie manquée » (Nietzsche, Aurore, §213). Fantoches interchangeables, englués dans le prosaïsme d’un présent kafkaïen, mortellement insipide, « quotidiennement pliés au réflexe d’un travail programmé pour procréer le néant » (Vaneigem, Adresse aux vivants), et dont chaque seconde est un hommage à un système tentaculaire qui a réussi à paupériser l’imagination, à dévitaliser l’esprit, à racornir le cœur. De sorte que se couler dans le béton armé de l’apathie et de la déficience de l’instinct, « devenir aussi insensible et partant aussi maniable qu’une brique, c’est à quoi l’organisation sociale convie chacun avec bienveillance » (Traité, 41). En somme, que tant d’abjection t’ait poussé à lancer un cri munchien se conçoit aisément, toi le contempteur fumant de hargne, jadis insurpassable dans la déploration du bordel établi, au burin toujours incandescent, et qui as su autrefois tailler des joyaux de grand style dans le plomb de nos vies médiocres, là où « jamais une civilisation n’atteignit à un tel mépris de la vie ; noyée dans le dégoût, jamais une génération n’éprouva à ce point le goût enragé de vivre. » (Traité, 68)...



Et la joie de vivre ? Quelle joie de vivre ?
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« Nous n’avons plus, des innombrables joies auxquelles nous aspirons, que des reflets qui flottent autour de nous comme des poissons morts.» (Vaneigem, Entre le deuil du monde, 2008, 64)


Longtemps tu as pris d’assaut la rue, te voulant le chantre de la « fête » et de la « passion du jeu », à réinjecter ici et maintenant dans le quotidien pour le détartrer de sa chape de plomb. Longtemps orphelin de la révolution, tu t’es éraillé la gorge en poussant des beuglantes sur le thème de la « volonté de vivre sans réserve » (Traité, 244), de la « créativité spontanée » des subjectivités libérées de « l’ordre réifié », de « l’authenticité du vécu » non dévoyée, irrécupérable par le Spectacle. Toute la beauté et le charme juvénile de cette illusion magnifique que fut Mai 68 se condensèrent dans cette rage exubérante de la jeunesse qui avait encore l’excuse de croire ingénument qu’« un autre monde est possible », que l’Aventure existentielle et le Rêve pouvaient ressouder l’irrémédiable « séparation » entre le vécu et la pensée ; bref, qu’il suffisait de casser les « rôles » et les « médiations aliénantes », de se fédérer en vue de l’édification d’une société enfin vivable, de déclencher une « explosion en chaîne, de subjectivité à subjectivité » (Traité, 215) pour reconquérir la « poésie totale de l’existence » et restaurer la « transparence des rapports sociaux » (Traité, 334). Tout cela nous paraît risible aujourd’hui, des addenda de plus, repoussés en annexe du Livre des leurres d’un Cioran. Quel souffle d’air frais néanmoins que d’avoir cru au « Grand Soir », à la « réalité de ses désirs », et à tous les miroirs aux alouettes auxquels on a cessé de croire depuis 68, et auxquels on ne pourrait plus se permettre de croire sans tomber dans le gâtisme... Voilà pourquoi, quarante ans après leur publication, les « banalités de base » du Traité sonnent à une oreille revenue de tout, sinon comme un touchant fabliau contestataire, en tout cas comme une formidable machine rhétorique qui s’est drôlement mise à grésiller avec le temps : performante à l’heure des jets de pavé et des barricades, elle a terminé sa course, tel un vieux bolide déglingué, dans le ravin de la petite histoire situationniste. Si la carrosserie du Traité fut remisée au garage des mythes révolutionnaires, avec sa pétarade des « Trois mille ans d’enténèbrement [qui] ne résisteront pas à dix jours de violence révolutionnaire » (Traité, 349), le moteur, lui, a continué de tourner à vide, de tousser des mots d’ordre relancés par toi qui as réchappé au crash de ton aventure situ, puisque te revoilà, quarante ans après, revenu nous fourguer la même calembredaine, à savoir que « rien n’empêchera la pensée radicale de progresser et de miner souterrainement le spectacle où la misère existentielle est érigée en vertu » (Vaneigem, entretien à La Libre.be de 2008). Tu resteras dans l’histoire des idées comme ce toxicomane de la « révolution manquée » auquel on aurait gâché le trip avant qu’il ne soit venu à bout de son plaisir, de son « désir sans fin ». Les séances de beuveries de 68 closes, des nuages éthyliques ont continué de flotter dans ton sang d’Insurgé : car tandis qu’au lendemain de l’orgie de Mai une fraction des protestataires allèrent se rhabiller – réconfortés toutefois par la perspective des débouchés qui les attendaient et que le système consentit à leur offrir, en échange de leur « radicalité » – pendant que les autres se firent rappeler à l’ordre, et que le restant rentrèrent blasés chez eux avec une immense gueule de bois ; tout indéfrisable que tu es, tu as choisi, pour ta part, de faire carrière dans la langue de bois du vitalisme hédoniste. Après les grondements de tonnerre du Traité en 1967 et l’orage de 68 qui s’ensuivit, place donc à l’arc-en-ciel et à la boutique de cerfs-volants avec la publication en 1979 du Livre des plaisirs. Il fallait bien qu’en vieux routier de la subversion tarifée, tu revoies le stock révolutionnaire de ton Traité à la baisse, liquidé à prix avantageux dans ce fameux Livre, de manière à rendre ton « jargon de l’authenticité » plus portatif, tes fulgurances plus abordables ; il fallait bien qu’avec le chapelet d’exercices spirituels suivant, destiné à nous « éveiller » au sens de la vie : « La clé est en chacun. Il n’y a pas de mode d’emploi » (Livre, 20), « Il ne tient qu’à nous de devenir les inventeurs de notre vie » (Livre, 20), tu t’attendes à voir ton héritage dilapidé par les gourous du New Age, qui furent légion à saisir dans « l’élargissement de la conscience » une occasion propre à élargir le cercle de leur clientèle ; il fallait bien que l’aigle séditieux de jadis perde quelques-unes de ses plumes afin de se mettre à la portée des jeunes moineaux pleinement « émancipés », à la veille de leur envol « créatif » vers la seule étoile qui vaille : « l’amour du vivant ». Il fallait bien, au final, que cette reconversion béate aux « joies de l’amour » déclenche la risée d’un J-M Mandosio : « L’hyper-radical exhortant les “ouvriers insurgés” à la révolution est devenu un maître de sagesse prêchant l’amour avec une sérénité affectée, entre Lanza del Vasto et Paulo Cœlho » (Mandosio, Dans le Chaudron du négatif, EDN, 2003, p.68).

Sur la « table rase » qui ouvre ton Livre des plaisirs, l’ancien « enragé » que tu étais, devenu mécène de « jouissances en tous genres », étale à présent une gamme de plaisirs « authentiques », parce que gratuits, te spécialisant désormais dans les techniques psychothérapiques pour se « se sentir bien » et « apprendre à jouir en bonne conscience ». Au passage, tu nous refais le coup de ton comminatoire « renversement de perspective », sans oublier de rééditer la sempiternelle antienne du « mal de survie bientôt en voie d’éradication », revue et corrigée cette fois par le Zeitgeist de l’après-Mai, non plus collectif comme au temps du Traité, mais farouchement individualiste : « L’histoire sur le point de se renverser passe par le point de renversement de l’histoire individuelle » (Livre, 108). Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à force de t’entendre invoquer le « renversement », on finit effectivement par tomber à la renverse.. Du chapeau de l’Histoire, ta pensée magique s’entête à vouloir tirer, comme par enchantement, des « ères nouvelles », des « renaissances » et des hirondelles pour des jouisseurs soi-disant « affranchis » : « La renaissance des individus, je la pressens en moi avec une joie qui est comme l’émanation du printemps de la terre » (Livre, 23). Tu as dû te réjouir, à coup sûr, de constater que le marché des mentalités des eighties était porteur pour ton type de discours qui sait « segmenter » son lectorat ; mais sans doute pas trop vite dans la mesure où des devises filées en contrebande telles que « le bonheur ne se paie pas, il s’arrache à la société qui le vend » (Livre, 73) – à l’évidence trop exigeantes et onéreuses sur le plan spirituel – étaient vouées à la confiscation par les douaniers de l’individualisme de l’heure, qui optèrent pour un emballage plus cool, plus digest, et surtout plus rentable ! Avancer de « modestes propositions » en vue de « l’épanouissement de soi » et de « la souveraineté du moi vivant », tout cela est beau, encore fallait-il que ça passe par le circuit marchand : un présentoir de librairie par exemple, section « développement personnel », ou un rayon de supermarché, sur lequel la plupart des torpilles situationnistes, ramenées sur terre, déviées de leur cible de toujours – la société de consommation – ont fini ironiquement par échouer à l’horizontale. Lorsqu’on voit de quelle manière les récupérateurs de service ont rétamé les vieilles casseroles de 68 au profit du self-service, de quelle manière ils se sont approprié les idées-forces libertaires d’hier en les galvaudant dans la ratatouille édulcorée du postmodernisme ; lorsqu’on voit dans quelle marmite tiède se sont diluées tes flambées lyriques « révolutionnaires », volatilisées tantôt dans la doxa conformiste de la « réalisation de soi », tantôt dans des injonctions publicitaires de type « Be yourself » ; bref, lorsqu’on voit dans quel caniveau de vulgarité est tombée la déclaration de ton Traité : « le déchaînement du plaisir sans restriction est la voie la plus sûre vers la révolution de la vie quotidienne, vers la construction de l’homme total » (Traité, 159), déclaration interceptée, prise dans une « boucle de récupération » par les maîtres-à-jouir d’un hédonisme décomplexé, on se demande s’il ne faut pas lire ton Livre des plaisirs comme un manuel de « savoir-s’éclater » à l’usage d’une époque entièrement décérébrée, habitée par des perruches débraillées du verbe qui exultent en se bâfrant de leur jabotage stérile, des perroquets tarés piaillant sans relâche les inepties de leur « moi je m’exprime » sur les social networks : une époque composée de brutes narcissiques au surmoi atrophié, s’abreuvant à l’auge du Virtuel, dédiant leur existence de pourceaux dégénérés au « principe de plaisir », à la réalisation de leurs pulsions puériles, « ravalant le bonheur à un petit lot d’assouvissements mécaniques » (Entre le deuil du monde, 44). Du reste, on sait comment s’est traduit ton appel à « vivre sans temps mort », entendu par les rejetons du numérique comme une invitation à surfer sur la crête de l’Instant, soumettant leurs parois mentales à un jet continu de stimulations lobotomisantes. On sait dans quel chaudron de sorcière sont tombés les ingrédients de ta pseudo-insurrection permanente, ton « jouir sans entraves », ton « retrouver l’enfant en soi », et tout le pathos nouvelâgeux qui pue maintenant au nez. On sait ce que deviendront tes « microsociétés actuellement en gestation [qui] vont réaliser le projet des maîtres anciens en le libérant de sa gangue hiérarchique » (Traité, 276) : elles se balkaniseront dans le tribalisme grégaire des « identités culturelles » (gay, féministe, raciale), pétrifiées dans leur « droit légitime » à beugler à l’unisson leur « petite différence » ; ou encore, elles se métastaseront en « communautés virtuelles » sur les plateformes du Web, où clignotent du matin au soir des constellations de névrosés autistes qui pensent « s’affirmer » via leurs avatars pixélisés, des millions de singes planqués derrière leurs artefacts électroniques qui alimentent la jungle numérique de leur médiocrité enfin désinhibée. On sait aussi dans quels repaires du Virtuel se sont terrés les agents libertaires de ta « guérilla ludique de base » : ils se sont refait une second life en agitant l’étendard de la rébellion écranisée, tout emballés qu’ils sont par la simulation de révolte désincarnée qu’hébergent des serveurs fluorescents et « interactifs » ; là où en 68 les mâchoires de la Révolte mordaient encore sur du concret, aujourd’hui on singe l’insoumission filmée live en « occupant les rues », avant de rentrer chez soi visionner la prestation vidéogénique en replay : les mimiques faussement graves font sourire, on fait mine de se mobiliser, personne n’en est dupe ou presque, mais l’important est de faire croire que « la démocratie est dans la rue », que « la colère du peuple monte », et d’avoir sucé pendant quelques heures, dans une ambiance festive qui s’en cache à peine, les placebos de l’insurrection scénarisée. On sait par ailleurs sur quoi a débouché la « lutte des classes » censée faire advenir la communauté des « maîtres sans esclaves » (Traité, XXI) : non pas cette Internationale du genre humain à laquelle tu aspirais tant, mais une « lutte des places » où le chantage à la « désinsertion professionnelle », guette en permanence les nouveaux serfs volontaires du système. Enfin, on sait à quoi aura contribué l’ébranlement du socle bourgeois « réifié », à la place duquel devait émerger le « nouveau prolétariat » : accoucher de « possédants » petits-bourgeois, d’une classe moyenne enclavée dans ses propriétés « pavillonnaires », claquemurée dans le giron protecteur de son confort ouaté et frileux, coupée du monde extérieur, passionnément indifférente à tout ce qui déborde son pré carré. Inutile de préciser que depuis le dégoût exprimé par toi à ce propos en 1967, le progrès dans ce domaine n’a cessé de faire des bonds spectaculaires : « On voit, dans cet univers en expansion de la technique et du confort, les êtres se replier sur eux-mêmes, se racornir, vivre petitement [..] Le cauchemar offre à la promesse d’une liberté totale un mètre cube d’autonomie individuelle [..] Un espace-temps de la mesquinerie et de la pensée basse. » (Traité, 207)...

Jusqu’à aujourd’hui, ton œuvre continue d’invoquer la décolonisation des consciences, de faire planer une observation tranchante, à haute altitude, au dessus du précipice dans lequel ne cessent de s’engouffrer nos sociétés nihilistes, aspirées par le maelstrom du « totalitarisme marchand ». Seulement voilà, au lieu d’en rester là, au lieu de sagement te borner à la nécrologie des valeurs arasées sous le laminoir de l’économie, tu te sens obligé, en contrepartie de tes imprécations, d’ériger des stèles d’espoir par dessus les décombres du « vieux monde », comme si tes litanies égrenées autour du « nihilisme des affaires » devaient à tout prix culminer sur des odes à la joie de vivre, sous peine de passer pour un « fataliste » et un « résigné ». On dirait même que, de peur d’être pris pour un négativiste aigri détestant son époque, un misanthrope teigneux, voire un « ressentimental » doublé d’un cynique - « Le cynique décrète que la vie est pourrie, il la vomit et se repaît, jusque dans l’écuelle de la révolte », notes-tu dans Entre le deuil du monde.. - on dirait donc que tu te forces, presque malgré toi, à semer des graines d’optimisme sur une Terre usée, surexploitée, exsangue à force de vampirisation mercantile. « C’est pourquoi je mise sur un sursaut de la volonté de vivre. Il n’existe aucun exemple dans l’histoire d’une société, si dévastée soit-elle, qui n’ait réussi à se relever de ses ruines. » (entretien précité à La Libre.be, 2008). Si encore ce propos datait d’il y a quarante ans.. Il faut vraiment t’être bourré le bec de « lendemains qui chantent », avoir la cornée des yeux teintée de rose pour t’imaginer un seul instant que des ruines de nos sociétés égrotantes, percluses de maux inguérissables, puisse émerger autre chose qu’un ersatz de vie, autre chose qu’une cyberplanète maintenue par des stimulateurs artificiels, chamarrée d’acier, de silicone et de laideur digitalisée, surpeuplée de mutants eux-mêmes mutilés dans l’âme. On a franchement l’impression qu’à rebours de ce que tu sais pourtant mieux que personne, tu fais semblant de ne pas voir que notre civilisation en fin de course a déjà un pied dans la tombe, qu’elle est de longue date parvenue au bout de son rouleau, que les seuils de rupture partout atteints font chaque jour sonner le glas un peu plus fort, tandis que la léthargie est à son paroxysme dans nos sociétés chroniquement sourdes, aveugles et bavardes. Au mieux, « de ses ruines », l’Humanité se relèvera telle une vieille loque branlante, bardée de prothèses, liftée grotesquement pour ne pas démoraliser les indécrottables « optimistes », et que l’on continuera de doper tant qu’on pourra aux amphétamines de la Technique, jusqu’au jour fatidique où elle finira bien par succomber à sa surcharge pondérale.. Tant qu’on se cantonne au constat que quelque chose a été irrémédiablement perdu, que plus rien n’a encore vocation à repousser après l’effondrement si ce n’est une parodie de réalité, on ne triche pas avec la lucidité. À partir du moment où tu te mets à nous bercer de la fable de « l’homme total », enfin désentravé de toutes les idéologies, réconcilié avec lui-même, en harmonie avec ses semblables, luttant pour la sauvegarde de l’environnement, ton rousseauisme angélique provoque des éruptions cutanées et on se retient à grand-peine de sourire. À la rigueur, on comprend que l’utopiste en toi ait pu, dans la mêlée, céder à des élans impétueux, embrasé par cette « rage de vivre » et ce désir de subversion qui te consumaient encore à l’époque du Traité, même au mépris des déterminismes sociologiques de l’Histoire. Passe encore qu’au milieu de tes vapeurs soixante-huitardes tu aies pu t’exclamer, dans un accès d’épilepsie verbale, que « dans les laboratoires de la créativité individuelle, une alchimie révolutionnaire transmute en or les métaux les plus vils de la quotidienneté [..] promesse d’une nouvelle organisation fondée cette fois sur l’harmonie des volontés individuelles » (Traité, 248-249). Mais que depuis ce premier pavé tu en aies à peine rabattu de tes chimères, t’acoquinant encore aujourd’hui avec la berlue d’une « société nouvelle en voie de recomposition », retapée à neuf comme au premier jour du monde, grâce cette fois à un « néo-capitalisme » tout-puissant avec lequel tu t’es visiblement réconcilié, voilà qui est bluffant. Venant d’un ennemi juré du Capital comme toi, tabler en dernier recours sur le néocapitalisme pour nous tirer du guêpier spectaculaire-marchand, fait penser à ces athées qui, toute leur vie durant, ont craché au visage de Dieu et qui, au chevet de la mort, sur le point de trépasser, l’invoquent de toutes leurs forces... En témoigne le long verset illuminé qui suit, psalmodié avec une confondante ingénuité : « Il entre dans les contingences du néo-capitalisme de nous combler sur l’accessoire. Il nous rendra la fraîcheur des légumes et des fruits en place des cultures chimiques, la saveur du bœuf en pâture au lieu des vaches martyrisées dans ces élevages concentrationnaires qui servent de modèle à l’ordonnancement des banlieues et des écoles. Il extirpera des paysages les tumeurs bétonnées dont les affligèrent les intérêts immobiliers et réinventera l’art d’habiter. Il épurera l’air des nuisances chimiques et nucléaires. Il ralliera à lui ceux qui n’ont pas résolu de mourir avec un monde qui se meurt. Mais de tous ces bienfaits il ne restera qu’un immense désenchantement si nous n’apprenons pas dès maintenant à prélever dans ce que l’économie nous lègue de plus aimable et de plus redoutable de quoi affiner sans trêve nos désirs d’une vie plus humaine. Jusqu’à cet état de grâce où le vivant ne crée partout que la vie.» (Nous qui désirons sans fin (1999), p.112-113, je souligne). Nous voilà édifiés et renseignés sur les nobles desseins philanthropiques de ce néo-capitalisme œuvrant jour et nuit pour notre bien-vivre, charmante fiction digne des reconstitutions numériques à haute résolution. L’heure est en effet proche où l’on pourra définitivement dormir tranquille sur nos deux oreilles, puisque la néo-économie, de pervertie qu’elle était naguère par son goût peccamineux du lucre, est passée au purgatoire, veillant d’ores et déjà à nos intérêts les meilleurs, n’est-ce pas ? Touchée par « la grâce du vivant » sur son chemin de Damas, elle nous gratifiera de ses bonnes œuvres et de ses « bienfaits » : elle nous fera même bientôt toucher la Terre promise. Et tout comme le Christ a pu miraculeusement changer l’eau en vin, il semblerait, de même, qu’il n’y ait aucun obstacle structurel qui tienne devant les pouvoirs thaumaturges du néo-capitalisme, capable tout aussi bien d’extirper « des paysages les tumeurs bétonnées » que de rendre d’un coup de baguette magique « la fraîcheur » aux fruits et aux légumes, fussent-ils déjà largement transgéniques et en voie de dénaturation intégrale. Quant à savoir comment cette néo-économie à la peau neuve, purgée de ses vices, compte réellement s’y prendre de manière concrète, c’est là un problème accessoire que l’on confiera à des « experts » désintéressés qui n’ont que notre avenir à cœur. L’essentiel est de savoir foi garder, en s’en remettant au bon Capital et à ses Voies impénétrables.. Seule une confiance inébranlable dans le Progrès technique et « dans ce que l’économie nous lègue de plus aimable » nous sauvera, soyons-en sûrs. Il suffit d’y croire, de s’armer de cette foi qui déplace les montagnes, et les océans pillés regorgeront à nouveau de richesses, les terres violées redeviendront vierges, et le ventre éviscéré de Mère Nature, fécond et nourricier comme à l’Âge d’or du néolithique.. Hosanna au meilleur des mondes à venir ! Vivement que le royaume de ce néo-capitalisme « à visage humain » advienne enfin pour que l’on redonne au vivant sa palpitante authenticité, pour qu’il nous permette de « retrouver la symbiose avec la Nature », et que l’on restitue aux choses la « valeur d’usage » que lui ont dérobée les brutes mafieuses de l’affairisme boursicoteur..

Hélas, de ce rêve fait en 1999 d’un néo-capitalisme aimable, dévoué à nous comme à la prunelle de nos yeux, il t’a fallu vite déchanter, comme quoi les rêves de pays de Cocagne sont trop beaux pour être vrais.. Mais au moins, on soupire de soulagement en constatant que tu t’es ressaisi dans ton dernier opus, la Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir (2012). Où l’on apprend que « le néocapitalisme écologique est un nouveau marché de dupes » (Lettre, 63), qu’il a donc récupéré la demande écologique à son profit, plantant une fois de plus son drapeau de tête de mort sur les champs fleuris de « l’authenticité ». Pareille démystification de ta part fait tomber les écailles des yeux, ah c’est sûr ! Qui aurait soupçonné que le démon protéiforme du grand méchant Capital pouvait se parer des atours d’un ange vertueux et altruiste ? Une vraie douche démaquillante sur son faux « visage humain » que tu nous administres là ! Cette fois en tout cas, on se dit : ça y est, le Vaneigem s’est déniaisé pour de bon, bazardant sa vieille défroque d’alchimiste et son grimoire mité, enfin dégourdi de son trip soixante-huitard. On ne t’y reprendra plus, vieux druide ! « Ne vous y trompez pas ! » (Lettre, 64), tonnes-tu dans un réjouissant sursaut de clairvoyance retardataire. Et puis.. Et puis, rebelote : on progresse dans le livre, et c’est une nouvelle rechute dans les démangeaisons de joie de vivre qui reprennent du poil de la bête comme de furieux prurits du printemps. Nous voilà repartis de plus belle dans la niaiserie onctueuse et bonsentimentale de vieux géronte, quand ce n’est pas dans le conte de fées consolateur, émaillé de fantasmes de « vie impérissable » pour mamies grabataires. Décidément, on ne se refait pas.. À chaque fois que les folles espérances refleurissent en toi à pleins boutons, que cette ineffable joie de vivre te picote les membres, c’est plus fort que toi, tu grattes : « Nous sommes nés pour une société où la joie de vivre bat en brèche ce qui la contrarie.» (Lettre, 88). Et à chaque fois, le même schéma à l’œuvre : tes illusions desséchées se desquament l’une après l’autre comme des croûtes jaunâtres avant d’être remplacées par d’autres, tout aussi tenaces que des callosités mentales chevillées à ta vision idyllique des choses. Tout se passe comme si cette prédisposition génétique à te repaître de chimères, à tirer des plans sur la comète, relevait d’une condition incurable qui, à vrai dire, se dépiste très tôt dans ton œuvre pour peu que l’on se penche sur ton « cas ». Ce n’est donc pas demain la veille que tu guériras de cette « manie d’espérer » (Cioran). En fait, tu fais penser à un de ces malades atteints par le syndrome du cerveau divisé, qui, faute de communication entre ses deux hémisphères scindés aux commissures, échouerait à intégrer dans ses pronostics ce que l’autre moitié de son cerveau sait pourtant de science certaine. Autrement dit, tu sais pertinemment l’impasse à laquelle notre monde en fin de vie se trouve acculé comme une bête aux abois, mais quand même, tu t’acharnes à faire « comme si », à positiver envers et contre tout, comme si ta perception schizophrène oscillait, tel un pendule schopenhauérien, de droite à gauche, entre le savoir et l’espoir : d’un côté, des papillotements fugaces de lucidité te traversent l’esprit, pareils à des lapsus qui échapperaient momentanément à ton wishful thinking, si foudroyants de vérité qu’ils lézardent tes paroles gravées dans le bronze doré de l’espoir : « Notre existence sur une planète dévastée ne tient plus qu’à un fil. Et que reste-t-il de tant de renoncements auxquels les générations ont consenti pour survivre, consommer et traîner leur vanité dans les décors de l’illusion ? [..] La société dans laquelle vous vous efforcez de surnager a déjà fait naufrage.» (Pour une internationale, 2001, 15-16) ; d’un côté encore, les bras qui t’en tombent face à la perspective de voir tes illusions envolées : « La table rase, sur laquelle nous voulions bâtir une société et une civilisation nouvelles, est une triste table vide, balayée par le vent des affaires » (Entre le deuil du monde.., 91) ; d’un côté enfin, des poussées de scepticisme quant à la possibilité d’un monde recomposé sur « de nouvelles bases », dont tu caresses le rêve comme un Aladin tâtant sa lampe merveilleuse : « Comment des conditions de plus en plus aléatoires, un présent en décomposition, un avenir obturé, un nombre considérable d’individus livrés à la culture transgénique de l’ennui n’engendreraient-ils pas à l’échelle de la planète une mentalité de mercenaire ? » (Pour l’abolition de la société marchande, 2002). Mais très vite le vent de l’optimisme se lève de nouveau, et la girouette bipolaire est renvoyée dans l’autre direction, du côté de l’adhésion inconditionnelle aux puissances aimantes de ce même présent, engagée dans le pari téméraire que rien n’est impossible à qui se persuade qu’« au seuil du présent se dessine l’ombre portée d’une conscience lumineuse [..] elle attend l’aube pour se noyer dans la clarté d’une civilisation nouvelle » (Journal imaginaire, 158). En général, il n’en faut pas plus pour que tu te remettes à pointer des éclaircies invisibles à l’œil nu dans l’atmosphère enténébrée de la réalité présente. Il suffit qu’Éros te chatouille le torse, fasse courir des frissons le long de ton épine dorsale, que la pulsion de vie batte dans tes artères, et hop, en avant tu bondis comme un lutin intrépide surmonté d’un pompon de feu ardent, le buste tendu comme un arc, prêt à sabrer le spectre de Thanatos à grands coups de « oui à la vie » Grand V. Car enfin, lorsqu’on a des enfants, baisser les bras et s’obliger à voir les choses en face, ça ne se fait pas ! Ne serait-ce pas faillir à ton devoir paternel de ne pas guerroyer jusqu’à la fin pour sauver les apparences ? Pas question pour toi de languir sur le bas-côté de la route ou de te complaire dans le défaitisme, et ce, quand bien même tous les panneaux du futur afficheraient de manière voyante « cul-de-sac en vue ». Les signaux d’alerte ont beau être tous au rouge, l’heure indiquer minuit moins une avant la sonnerie de trompettes du Chaos et, bientôt, de la sirène du sauve-qui-peut généralisé et de la guerre de tous contre tous, rien de tout cela ne te fera broncher : tu resteras toujours là, entouré de tes enfants, à leur tapoter l’épaule, de quoi les rassurer sur le naufrage qui les attend, avec l’air de dire que « rien n’est perdu », qu’ils vont s’en sortir coûte que coûte et qu’il n’y a pas à s’inquiéter puisque le Pire est sous contrôle et qu’on finira éventuellement par « trouver des solutions » ; au reste, qu’ils aperçoivent ou non les trouées de lumière tant attendues n’a aucune importance, l’essentiel, « invisible pour les yeux », étant qu’on ne voie bien qu’avec le cœur.. Et lors même que le bec du Titanic sera en train d’embrasser le Grand Mur, eh bien, il n’auront qu’à fermer les yeux et rêver en grand.. Enfants du monde à venir, n’ayez pas peur ! Ruisselez de vitalité, l’Avenir a besoin de vous ! En avant, donc, pour les papillons du printemps, le chant des oiseaux à l’aube, le retour des lucioles, les éternels recommencements, le saut quantique dans l’Inconnu, et la pilule dorée à avaler d’urgence...

Une chose est sûre, le grand âge ne t’aura dépucelé ni de tes bourgeons d’innocence, ni de tes gerbes d’illusions. Même avec les 79 piges d’« épreuve de la réalité » dans le rétroviseur, le vieux situationniste en toi n’arrive pas à se remettre du pétard mouillé de Mai. « Mai 68 ne fait que commencer », bégaies-tu machinalement dans l’entretien de 2008, tel un vieux fossile émettant encore ses radiations anachroniquement séditieuses, d’une parfaite innocuité, un vieil anar débonnaire et ventripotent, coiffé de son bonnet phrygien, qui ne se lasse pas de souffler sur des braises mourantes : « Dans le feu qui couve sous la cendre de notre époque rougeoient les braises de la Commune de Paris. Le souffle qui l’embrasera est en nous, c’est la volonté de vivre, c’est l’aspiration de chacun à son bonheur et au bonheur de tous.» (Entre le deuil.., 187). Tant d’eau passée sous le pont et la longue période de sevrage d’après-Mai n’auront manifestement pas suffi à dissiper les flashbacks d’hallucinogènes toujours actifs dans ton métabolisme, puisque tu persistes, fort de tes visions divinatoires, à vaticiner d’hypothétiques appels d’air et raz de marée déferlant à l’échelle du globe : « Est-il besoin de jouer les prophètes pour prévoir que la volonté de vivre balaiera de sa vague ce monde en ruines, où chacun a la sensation de végéter dans l’absurdité de son inexistence ? » (entretien précité, 2008). Mais qui sait, grâce au pouvoir de l’autosuggestion, en continuant de prendre tes désirs pour la réalité et le tourbillon de poussière qu’aura été Mai 68 pour une pluie d’or, peut-être bien que ce « renversant » Âge d’or finira-t-il par surgir sous tes pattes comme une Atlantide inespérée. Au fond, depuis qu’en 68 ton « imagination a pris le pouvoir », engagée à ne jamais déchoir du trône où elle siège depuis lors, c’est comme si tu étais resté perché dans les airs, défiant les lois de la gravité sociologique, balayant du revers de la main toute contradiction historique apportée par le « travail du négatif » (Hegel). La Terre entière pourrait ployer sous le poids des cataclysmes, les cavaliers de l’Apocalypse se pointeraient en personne au seuil de ta porte, tu n’aurais qu’à les refouler d’une simple chiquenaude, et Mai 68 ne ferait que commencer.. Te reprocherait-on d’être irréaliste, de « demander l’impossible », qu’aussitôt l’intransigeance libertaire en toi se dresserait sur ses ergots, toi pour qui « l’impossible n’est qu’un effet trompeur du désespoir que perpétue depuis des siècles le dogme de la faiblesse native de l’homme.» (Journal imaginaire, 98). Toujours aussi déterminé à chevaucher des tigres de papier au milieu des ruines, toujours aussi redoutable dans tes déclarations de principe, toi notre Émancipateur tu ne lâcheras pas prise, tu continueras à expectorer ton fiel bénit, parce que « fidèle » aux idéaux de ta jeunesse, parce que toi tu n’as « pas changé d’un pouce », parce que toi tu ne baisseras pas ces bras de titan tant que tu n’auras pas tranché les têtes de l’hydre capitaliste, et parce que jusqu’au dernier souffle tu continueras de tambouriner, le poing sur la poitrine, ta « foi révolutionnaire ». Bienheureux seront les apôtres de la joie de vivre, qui poursuivront à leur tour ton œuvre de missionnaire de la volonté de vivre, et grâces te soient rendues de nous avoir distillé les graines de ta Bonne Nouvelle : « Ce que tu as en toi, donne-le jusqu’à la fin des temps, afin que soient semés sans cesse les germes de l’émerveillement » (Entre le deuil du monde.., 196), amen. Bénis soient encore les Grands Initiés comme toi, dotés de cet organe de l’émerveillement toujours renouvelé qui leur permet de projeter au loin des oasis de félicité où puissent s’ébrouer les enfants de demain. En vérité, en vérité tu nous le dis, l’amour des uns et des autres triomphera, le dernier des patriarches sera étranglé avec les boyaux du dernier capitaliste, la virginité de la Nature retrouvée, la société droit-de-la-femmiste « autogérée » par des femmes libres, égales, bien dans leur peau, on prendra en main notre destin collectif, et tous les « enfants d’un éternel printemps » se tiendront la main dans la main dans une ronde festive, païenne et bisounoursienne. Le Temps suspendra alors son vol et chacun pourra donner libre carrière à sa « force créatrice », exploiter à fond son « potentiel vital » (Lettre, 86), cultiver les richesses de son « être » - et non plus les artifices de « l’avoir » - et la bonne entente prévaudra une fois pour toutes entre tous les frères humains... Tôt ou tard, l’épiphanie de ce monde d’avant le Péché originel se révèlera à nous dans toute sa splendeur, un monde d’avant la Chute qui nous a plongés dans l’Irréparable, ballottés que nous sommes depuis entre le mensonge de la caverne platonicienne et le temple des fausses valeurs, à l’écart de la pureté naturelle du monde vivant et des vrais besoins. N’oublions jamais que pour toi, la cosmogonie démarre lorsque, au commencement, Dieu créa le Ciel, la Terre, et l’Authenticité du bon sauvage, tout frétillant de joie de vivre au pied de l’Arbre de Vie, jusqu’à ce qu’un beau matin, la souillure de la survie s’instituât parmi les hommes et que tout foute le camp, « éloigné dans une représentation ». Heureusement, les Signes des temps se multiplient, et ce n’est qu’une question de temps avant que les moutards de demain rentrent au port comme de bons enfants prodigues, recouvrent leur « innocence originelle », et redécouvrent le « vrai sens des choses ». Grâce à eux, cette fichue « Séparation » n’aura ainsi représenté qu’une funeste parenthèse dans l’Histoire, qu’ils s’empresseront de refermer au plus vite afin de retrouver cette « unité perdue » du genre humain, toujours manquante à l’appel. Ils y parviendront d’autant mieux qu’à la différence de tous les primates tarés qui les ont précédés, ces chérubins de l’ère posthumaine seront perfectibles et génétiquement améliorés, recalibrés au fur et à mesure de manière à ce qu’ils soient à la hauteur des challenges de l’Avenir qui les attendent. Chemin faisant, ils pourront toujours compter sur les bons soins de la nanotechnologie, qui sera là pour leur faciliter la tâche dans l’optimisation et la mise à jour de leur future posthumanité. Enfin mûrs pour aborder les rivages enchantés du « nouveau monde », enfin sages et civilisés pour assister « en temps réel » à la résolution et au dépassement dialectique de tous les conflits dont pâtit l’Humanité depuis la Genèse. Souriez, mais souriez donc enfants pacifiés du monde à venir, les lendemains réenchantés vous appartiennent ! N’entendez-vous pas la révolution qui gronde déjà sous vos semelles, « la révolution du genre humain [qui] n’est rien d’autre que la réconciliation de l’homme avec son devenir » (Lettre, 92) ?...

Mais bon sang, viendra-t-il un jour où tu cesseras de nous bonimenter avec tous ces lendemains qui mentent ? Jamais la Terre n’a été autant traumatisée, martyrisée, piétinée sous « l’empreinte écologique » du pachyderme humain, jamais les conditions d’existence n’ont été autant délabrées, mais jamais on ne t’a entendu aussi ronronnant d’optimisme, convaincu que les processus de dépérissement finiront à terme par s’inverser - comme une métastase cancéreuse qui, d’un seul coup, disparaîtrait d’un corps malade. Faut-il être à ce point confit en béatitude, à ce point déconnecté de la réalité pour croire qu’au creux du cendrier actuel de « nouvelles alliances » sont en train de germer, celle par exemple « de l’homme avec son corps, avec la terre..» (Lettre, 87) ? Pendant que tu y es, pourquoi ne pas nous prédire qu’aux portes de ton Arcadie future les aveugles verront, les sourds entendront, les morts ressusciteront, et que les enfants mutés du « monde à venir », nés du néon, du simulacre et du béton, retrouveront « l’harmonie avec la Nature » ? On aurait beau t’objecter qu’un rewriting d’une nouvelle Genèse en code binaire est en cours, que la reprogrammation des futurs douze milliards de mutants mis sur orbite frappe d’inanité tes appels inaudibles depuis la forêt vierge : « c’est à la dénaturation globale de l’homme et du monde qu’il faut s’en prendre » (Lettre, 64) ; on aurait beau évoquer la sursaturation du réel à tous les niveaux, les points de non-retour enjambés à folle allure, la masse critique atteinte par notre écosystème déréglé ; et puis l’éternel retour des mêmes vices et vicissitudes - exacerbés ce coup-ci par l’emballement d’une Mégamachine économique guettée par l’implosion - et l’entropie du Système en passe de se détraquer, et l’usure d’un monde dépassé par lui-même de toute part, à bout d’énergie et de ressources - et ce, nonobstant sa grande ingéniosité technique ; on aurait beau, enfin, faire valoir que la fin des haricots s’annonce des plus chaotiques, que les jeux sont faits depuis belle lurette, que nous avons atteint, comme le dit Mandosio, un « seuil qualitatif d’irréversibilité », et que des promesses de ton néo-capitalisme providentiel, il y a beau temps qu’on est tombé de haut... Peine perdue ! Toi tu n’y verrais que du broyage de noir, croassements sinistres d’oiseaux de malheur, lamentations de cassandres, et « morgue des clairvoyants dénonçant la perdition du monde » (Entre le deuil du monde, 32). L’inflammation du nerf de l’espoir est même si aiguë chez toi que tu pousses le délire jusqu’à prétendre, au contraire, que « rien n’est définitivement joué. Vous abordez aux rives d’un temps où un nouveau paysage s’essaie à redessiner un environnement planétaire sérieusement mis à mal par la frénésie du profit.» (Lettre, 63, je souligne). On croit rêver.. Il ne manquerait plus que des éléphants roses viennent planter leurs grosses pattes au beau milieu de ce « nouveau paysage », et nous pouvons être assurés que la lèpre urbanistique qui ne cesse d’étendre ses ravages régressera sur le coup, faisant place nette aux riantes prairies des éternels printemps. Sacré Raoul ! Je conçois bien qu’il faille toujours voir la vie du bon côté, mais tout de même ! À trop astiquer ta pierre philosophale, à trop t’imbiber d’élixir de longue vie - « Vis comme si tu ne devais jamais mourir, et n’en rends compte à personne ! » (Lettre, 87) - ça t’a usé les facultés, à force ; si bien que l’on se demande quel est cet insigne trouble de l’odorat qui t’afflige au point de ne pas renifler les relents de décomposition accélérée charriés par le nouvel « environnement planétaire » : un milieu de vie pourri aux trois-quarts, mais que l’on se dépêche déjà de réaménager au formol à l’aide des thanatopracteurs de service. Comment fais-tu pour applaudir béatement au « nouveau paysage » qui voit le jour, sans voir que ce qui se prépare, ce n’est rien de moins que des mégapoles monstres vouées au néant et à la productivité, partout hérissées de tours de verre mornes et glauques, d’une nausée à en crever les yeux, le tout jonché des immondices des milliards d’androïdes aliénés à forme transhumaine.. Que restera-t-il de dame Nature dans une génération ou deux, quand elle s’apparentera alors, mais pour de vrai, à une vieille putain croupissante, défigurée mais relookée à la hâte à coups de chirurgie esthétique, arrosée de substances synthétiques au cas où s’échapperaient les miasmes de sa décrépitude avancée ? Cette ambiance de cauchemar, avec la couche de désolation et de mal-être accru qui lui servira de fond de teint, cette fuite en avant à sens unique, visiblement tu ne les vois pas venir, toi qui persistes à penser que « rien n’est définitivement joué » ! Faudra-t-il peut-être en remettre une couche et rappeler à ta défaillante mémoire les équilibres de la biodiversité qui pètent chaque jour un peu plus, l’écocide planétaire systématiquement perpétré, les mers surpompées, les sols épuisés, sans parler de l’hypertrophie du cancer démographique réduisant à peau de chagrin l’espace vital de chacun, sans parler de l’affadissement et de l’empoisonnement alimentaire ? Ce serait, hélas, en vain. Toute l’encyclopédie des nuisances te serait racontée dans toute l’étendue du désastre, rien n’y ferait : imperturbable tu demeures, te cabrant contre les vérités qui dérangent, les bronches gonflées d’optimisme, à l’affût de dérisoires indices que « les choses bougent » : une simple réforme par-ci, une petite flammèche contestataire par-là, et te voilà vite remonté sur tes grands chevaux, tonitruant de « Gare au retour de manivelle ! » (Lettre, 65), heureux de comptabiliser sous ta loupe grossissante les négligeables pas de mouche vers un soi-disant monde meilleur. Crois-tu vraiment que c’est l’initiative citoyenne de quelques collectivités « autogérées », perdues quelque part à la lisière de la jungle du capitalisme mondialisé, s’évertuant, le cœur sur la main, à planter dans leur coin un arbuste local, si rachitique soit-il : crois-tu donc que ce soient ces quelques bons samaritains qui « feront une différence » ? Tandis qu’à l’échelle globale, jamais l’inertie systémique et l’encroûtement des esprits n’ont été aussi endémiques ; et qu’en réalité, ceux qui font la pluie et le beau temps, ceux qui mènent le bal sur le pont achalandé de la Nef des Fous - en attendant, du moins, que le grand Déluge prochain vienne sonner la fin de leur récréation - ce sont de vulgaires porcs friqués qui n’en ont, eux aussi, que pour leurs « désirs sans fin », leurs carpe diem, et qui se fichent comme d’une guigne de tes enfants du monde à venir...

Que tu viennes, après ça, nous refiler le barbiturique du « tout reste encore possible », alors même que, dans les faits, rien ne change fondamentalement hormis la devanture et l’imposture ; que nos sociétés, projetées en avant comme des flèches de Zénon, à la fois stagnent dans le statu quo et pédalent frénétiquement dans le vide, persévérant, en somme, dans la torpeur de leur être ; et donc, qu’en dépit de tous les tableaux à peine noircis au vu de l’empirement qui vient, tu nous refasses le coup des « horizons prometteurs de l’avenir, riches en raisons d’espérer », et venir par-dessus le marché nous rejouer la symphonie du Vivant en rose majeur comme si de rien n’était, cela confine à la psychopathologie pure et simple. Quels que soient les démentis que la réalité dans sa lente dégradation t’inflige, tu demeures buté, refusant de croire ce que tu sais, de voir la vérité de face comme de profil, la dénégation étant chez toi à la mesure de la myopie qui te fait entrevoir des lueurs de renouveau là où ne figure plus que la caricature d’un décor contre nature, idéal cependant pour les ectoplasmes humanoïdes du futur qui semblent y trouver leur compte. Toujours chez toi cet optimisme forcené à front de taureau, qui renaît de ses cendres comme le phénix, fonçant tête baissée contre les vents et marées de la catastrophe en cours. Une sacrée tête d’autruche enfouie dans les sables mouvants de la divagation enchantée, puisant profond, bien profond pour les ramener à la surface ses risibles raisons de ne pas désespérer. Mais dans quel monde de cornues vis-tu, vieil alambiqueur, pour ne pas voir que « l’aventure humaine », soumise qu’elle est à un surmenage on ne peut plus malsain, se gâte de jour en jour ; et ne pas pressentir que toute la civilisation du trop-plein qu’elle a contribué à échafauder finira un jour ou l’autre par s’affaisser comme un gigantesque dépotoir pyramidal, tout comme les insipides « fruits de la croissance » d’ailleurs, lesquels, devenus blets et avariés, s’écrouleront eux aussi sous l’excès de surpoids. Y aura-t-il jamais un seuil critique atteint par le gâchis planétaire avant que tu te rendes enfin à l’évidence et admettes une fois pour toutes que les carottes sont bel et bien cuites pour ton « vivant » prétendument renaissant ? À moins que tu n’y voies, une nouvelle fois, une « chance extraordinaire à saisir », l’occasion rêvée pour toi de repartir à la conquête de rayons d’espoir dérobés à un ciel de plomb ; et pour nous, un tournant historique décisif, un coup de gong du Destin nous intimant « d’intervenir en sorte que le vivant, balayant l’économie de profit, s’arroge un droit de prééminence absolu ? » (Lettre, 64) Encore et toujours ce « vivant » incantatoire, jeté comme de la poudre à perlimpinpin aux yeux des gogos, histoire de leur faire accroire qu’il ne tient qu’à eux de remettre les compteurs à zéro, de redresser la barre de leur pauvre paquebot désemparé, et surtout, de leur seriner sans répit qu’ils sont les uniques « maîtres et possesseurs de leurs propres vies ». Plus blindé que ça dans le volontarisme naïvement jusqu’au-boutiste, tu meurs ! Au point que l’on se demande parfois s’il existe réellement une différence entre tes oracles solipsistes et les consignes « autoréalisatrices » propres à la méthode Coué. Si ça se trouve, tes envolées sirupeuses figurent déjà en exergue des manuels traitant de la « loi de l’attraction », ce sésame caramélisé dont se repaissent les vieilles filles ménopausées, promptes à croire qu’il leur suffit de « vouloir pour pouvoir », d’aimanter positivement leurs pensées pour « changer leur vie », et même voir le grand Amour qu’elles ne connurent jamais leur tomber dessus comme une pomme (loi de l’attraction oblige).. Mais bon, c’est vrai que toute bobonne un peu rêveuse, lorsqu’elle ne lit pas son horoscope le matin, ou ne consulte pas sa diseuse de bonne aventure de l’étage, ferait ses choux gras du philtre magique que tu as à lui servir : cette quintessence de l’andropause infatigable qui t’amène, même au crépuscule de ta vie, à décréter que « l’aventure commence dès l’instant où nous arrivons à nous convaincre que ce qui est désiré du fond du cœur nous échoit tôt ou tard..» (Lettre, 66). L’aventure, dis-tu ? Et si « ce qui est désiré du fond du cœur » était par exemple que les pauvres poules persécutées en milieu concentrationnaire puissent un jour remettre la patte dans le pré, gambader et se trémousser au soleil en toute liberté, l’aventure du plein air leur échoirait sur-le-champ peut-être ? Quant à « l’aventure » de la volaille humaine et de ce qu’il en reste, n’en parlons même pas ! Que l’on songe au tas de plumes qu’elle perdrait si d’aventure on l’entraînait hors des cages techno-bureaucratiques qu’on lui a proprement aménagées, dans lesquelles plus rien n’est laissé au hasard... Mais on l’aura compris maintenant : des utopies de poche, tu en as à revendre, des mannes de douceur de vivre encaissables à très long terme, renvoyées indéfiniment aux calendes grecques : un horizon fuyant qui recule sans fin à mesure qu’on s’avancerait vers lui... Et c’est toi qui conchie les vieilles utopies défuntes du passé, clamant à tue-tête : « L’utopie ? Vous n’avez cessé de vous y vautrer ! » (Pour l’abolition de la société marchande, 2002, 82). Alors là, si ce n’est pas l’hôpital qui se fout de notre charité, et l’égarement mental de la lucidité, on ignore ce que c’est.. A fortiori lorsqu’une page plus loin de cet opuscule, tu nous rebats les esgourdes avec les mêmes marottes prémonitoires, dignes d’un Moïse fendant la mer Rouge en deux du bout de son bâton : « Cessons d’ignorer ce qui se passe sous nos yeux : une révolution est en train de s’opérer, elle prône le retour à la valeur d’usage, le développement des énergies renouvelables, la fécondité naturelle des terres et des océans, la fin du travail servile et le règne de l’inventivité » (Pour l’abolition.., 83-84, je souligne). Sans doute faudra-t-il mettre ce regain tardif de radicalité sur le compte de ton strabisme d’âge avancé, celui-là même qui te fait loucher encore sur des Ailleurs fabuleux, halluciner des mirages de « gratuité » où l’organisation millénaire fondée sur le fétichisme de l’argent serait, tenons-nous bien, balancée cul par-dessus tête dans la benne de l’Histoire, relayée aussitôt après par l’éclosion inopinée d’une « économie du don » ; autrement dit, une « autogestion généralisée [..] qui jettera les bases d’une société véritablement humaine, où l’argent aura vraiment disparu, l’on se servira en servant les autres » (Lettre, 89, je souligne). Ainsi parlait Ratgeb... Mais t’a-t-on bien compris ? A-t-on bien médité ton onzième commandement suivant lequel ce n’est qu’en se servant les uns les autres comme tu nous a si bien servis que la paix perpétuelle descendra sur Terre ? A-t-on bien compris que hors de l’association irénique de tous les abbés Pierre et sœurs Emmanuelle dont regorgent nos sociétés résolument altruistes, point de salut ? À nous donc les nouveaux départs, les « nouvelles sociétés d’abondance » ; à nous de sauter dans la locomotive « décroissante », en route vers l’Oarystis mythique, cette Cité imaginaire de tes rêves dont tu as fait la matière d’un récit hautement inspiré : une « ville-oasis affranchie des oppressions séculaires » (Voyage à Oarystis, 2005), une contrée baroque et épicurienne, où tout est luxe, calme et volupté.. Mais auparavant, il s’agira de congédier pour de bon le « vieux monde », ses pesanteurs ancrées et ses rapports de force multiséculaires : dis-moi, comment s’y prendra-on au juste ? Toi qui es passé maître dans les manœuvres de contorsionniste, tu n’aurais pas une démarche précise à nous proposer ? En dératisant les quartiers de la domination multinationale peut-être ? En fumigeant la vermine prédatrice qui ronge le corps vivant de la société ? En jetant des pierres philosophales dans tous les jardins opulents du monde basés offshore ? Une formule alchimique détonante plutôt pour tout faire péter ? Eh bien, en fouillant dans ton grimoire, c’est avec grande joie que l’on découvre que la sortie de secours en dehors du Système est encore plus simple qu’on ne le croyait : « quitter la demeure pour tenter d’en édifier une autre, où les feux de joie réchaufferaient les cœurs sans les consumer » (Lettre, 80).. Certes, on n’est pas très avancés en besogne, mais le modus operandi a au moins le mérite d’être clair et simple, aussi simple que « désinstaller » un logiciel d’ordinateur. Il suffit pour cela de claquer la porte à la baraque vermoulue de l’ancien monde, se laisser porter par les feux de la joie, et la tant désirée Cité Vivante jaillira du sein de la Terre, germera ex nihilo comme dans la bonne vieille théorie de la génération spontanée : « Nous désespérions d’atteindre jamais à ce qui passait communément pour une chimère, une utopie, et voilà que sa réalité désormais se concrétise sous nos yeux. Une nouvelle société sort peu à peu des brumes.» (Lettre, 18). Le Paradis perdu bientôt retrouvé quoi.. Ma foi, à ce compte-là, le Messie censé nous honorer d’une Seconde Venue n’aura même plus à se déranger : sa visite tant attendue, destinée à corriger nos tares et hâter « la réconciliation de l’homme avec son devenir » (Lettre, 92) est désormais superflue.. Au fait, ce triste Crucifié pour pleureuses ferait mieux de rester cloué sur sa Croix, à gémir pour les siècles des siècles : au diable Lui, ses tyrannies célestes, « l’inhumanité de la religion » (2000), et ses misérables aliénations d’arrière-monde ! Il peut bien demeurer emmailloté dans ses saintes nuées : pas besoin ni de ses mystères eucharistiques, ni de son pain rassis pour mettre fin à la marchandise du Temple, au Travail, à l’Appropriation prédatrice, à l’Oppression des pauvres femmes brimées de ce début de 21ème siècle, à la Culpabilité du coït et, last but not least, au Refoulement de nos pulsions les plus débridées. Qu’on se le tienne pour dit : une fois les « brumes » percées, rien n’entravera l’érection de la « nouvelle société », ni celle de nos désirs les plus fous... Et même si ces lents demains tardent à venir, n’ayons crainte, ils viendront, dans la mesure où « nombre d’évidences prennent des siècles avant de se manifester » (Lettre)... Pourquoi se presser d’ailleurs, puisque « nous avons encore le temps » ? Courage, jeunes générations, vos désirs instantanéistes souffrent mal l’attente, il est vrai, mais ce n’est quand même pas du jour au lendemain que l’harmonie universelle qui vous est due viendra vous « réchauffer les cœurs » ! Apprenez donc pour une fois à différer la satisfaction de vos envies, le temps que la parousie du Bonheur terrestre en 3D vienne combler vos attentes. Veuillez patienter, l’Éden 2.0, « participatif » et « intelligent » est en cours de chargement, foi de Raoul ! Garanti, ce sera aussi convivial et interactif qu’une nouvelle « appli » téléchargée sur vos appareils, version grandeur nature cette fois. En attendant, prière de recycler la Débâcle en cours...

C’est en faisant cause commune avec ces déserteurs du bien commun, campés mordicus sur leurs « acquis sociaux », que tu pourras entamer la résistance à l’Ordre dominant mondial ? Ce sont ces analphabètes de la chose publique, retranchés dans un solipsisme étriqué du genre « je-n’en-ai-que-pour-ma-gueule », qui seraient prêts à sacrifier leurs jolis joujoux personnels à l’intérêt général ; ce sont eux qui descendront dans la rue pour assiéger les palais du Capital ubiquitaire ? C’est dans l’œuf de ces vies sclérosées, qui ont intérêt à ce que rien ne change, agriffés à leur niveau de vie « non-négociable » comme des koalas à des branches d’eucalyptus, que sont censées sommeiller les forces embryonnaires de ta « conscience insurrectionnelle », d’où finira par se libérer, à t’en croire, « une énergie nucléaire que l’on ne soupçonnait plus sous tant de passivité et de morne résignation » (Traité, 44) ? C’est avec la mèche ignifuge de ces hommes de plâtre au sang de navet, éteints et effacés, qui déréalisent tout ce qui leur arrive, qui ont perdu jusqu’à la sensation d’être vivant, qu’il sera possible de rallumer ta « poésie vécue » ? Car maintenant que la marée noire du nihilisme spectaculaire et marchand a si bien réussi à pénétrer les dernières cavités de leur âme – une âme génétiquement altérée, ne se reconnaissant plus que dans les manipulations anthropologiques que cette marée lui fait miroiter - que peuvent bien valoir tes opérations alchimiques visant à extraire des vils métaux de l’abâtardissement mondialisé une subjectivité « authentique », chimiquement pure ? Quel crédit accorder encore au duel à mort que tu mènes entre la « subjectivité souveraine » et ce qui cherche à la nier : dualisme chimérique qui opposerait d’un côté la prétendue « authenticité de l’être vivant » à « l’aliénation sociale » de l’autre ? Fini le temps où tu pouvais encore scander qu’« il n’est personne, si aliéné soit-il, qui ne possède et ne se reconnaisse une part irréductible de créativité, une camera obscura protégée contre toute intrusion du mensonge et des contraintes. Le jour où l’organisation sociale étendrait son contrôle sur cette part de l’homme, elle ne régnerait plus que sur des robots ou des cadavres » (Traité, 247). De ce « jour » qui étend son ombre orwellienne toujours un peu plus, nous approchons à grands pas ; et pourtant, muni de ta lanterne, te voici errant encore dans la Nuit des morts-vivants, désespérément à la recherche de cette soi-disant « part de l’homme » épargnée par les contraintes, à l’abri du mensonge. Ces jeunes générations dont tu te veux le porte-étendard, savent-elles même ce que être « aliéné » veut dire, zombifiées qu’elles sont leur vie durant comme à la suite d’une morsure par le sinistre vampire capitaliste : « ces générations qui ne se réveilleront peut-être jamais, mais qui n’en savent rien » (Baudrillard). Au fait, qui donc se sent « aliéné » aujourd’hui, je te le demande ? Qui, hormis l’espèce menacée des « penseurs radicaux » à laquelle tu crois appartenir, cette confrérie de marabouts « indignés » dont les protestations sont un cuicui à peine audible dans une jungle déréglée et surpeuplée de prédateurs ? Ils ont beau démystifier à mort « la logique délétère du système », le pépiement esthète de leur « critique-artiste » restera à jamais étouffé tant par la clameur dominante des oiseaux de proie que par le glapissement des fauves affairistes. Forts de leur flair nécrophage, les charognards de la plus-value rôdent jour et nuit à l’affût d’un infime bout de nature encore en friche, qu’ils se dépêchent de tourner en « occasion d’affaires », allant jusqu’à fouiller les crevasses les plus reculées s’il le faut pour calmer leurs instincts malades du profit. Voilà comment, reniflée de loin, ils se sont rués sur ta « demande d’authenticité » pour n’en faire qu’une bouchée, lui fixant sur-le-champ une « valeur d’échange » bien juteuse dans leurs gueules. Et c’est à ces chiens intraitables, atteints de la rage chronique du lucre, que l’on va administrer le vaccin du « don » et de la « gratuité naturelle de la vie » ? De « l’intelligence du sensible » à la portée de ces caniches ? De la « simplicité volontaire » à l’usage de ces bêtes galeuses, démangées par le chancre contagieux et incurable de l’argent : cet agent toxique dont tu as su pointer du doigt la propagation endémique : « Comme un gaz incapacitant, les exhalaisons de la tyrannie lucrative s’instillent dans la chair des hommes pour achever d’en corrompre la vie élémentaire » (Vaneigem, Pour l’abolition de la société marchande). Si rampante est en effet la rapacité des hyènes capitalistes qu’à peine s’emparent-ils d’un reste de « vie élémentaire » préservé jusque-là de leurs crocs, qu’ils se pressent de la mastiquer sous leur salive stérilisante : il leur suffit alors d’en recracher les miettes frelatées dans des bouches conditionnées dès la naissance à ne goûter de la réalité que des saveurs artificielles, forgées dans les laboratoires de l’illusion. Or quoi de plus illusoire que de croire ces bouches en état de s’apercevoir de la contrefaçon généralisée des choses quand, du réel, elles n’ont jamais connu rien d’autre que des arrière-goûts de synthèse ? Toi qui possèdes le recul historique pour témoigner de l’altération profonde de la réalité, et qui des sensations d’antan conserves encore le souvenir évanescent quoique bien vivace, sans doute ne pourras-tu jamais te départir du sentiment d’être jeté dans cette société comme un outsider que l’on aurait convié par erreur à une assemblée de dupes. Mais eux, que savent-ils de ce que le Capital a fait d’eux ? Ne leur demande pas à quoi s’opposerait la Société du Cyber-Spectacle, si l’hyperréalité constamment réactualisée, new and improved qu’on leur jette en pâture est bien « la réalité authentique » : ils ne verraient pas où tu veux en venir. N’ayant jamais connu autre chose que le lacis de simulacres qui leur tient lieu de monde commun - lequel lacis a fini par s’entremêler subrepticement au tissu de feu l’ancienne réalité - ce monde dans lequel ils ont vu le jour ne pouvait être autre. Que dis-je : il est fait pour eux, il leur va comme un gant, rencontre une résonance profonde en eux : il est taillé à leur image. Ah, mais « c’est à nous de libérer les plaisirs, authentiquement vécus, de la gangue qui les emprisonne, les falsifie, les engorge, les réduit à l’état de marchandises. Il faudra bien qu’un jour l’« être » s’affranchisse de la domination de l’« avoir » » (Lettre à mes enfants). Cause toujours ! À part quelques mécontemporains en déroute comme toi qui continuent de projeter naïvement leur « aliénation » dans celle de leurs très contemporains, croyant encore à un dehors de la caverne spectaculaire où il sera loisible de renouer avec « la Nature vivante », la plupart des lobotomisés de la réalité augmentée seraient bien malins s’ils savaient de quoi il retourne... À vrai dire, tu me fais tantôt songer à un évadé qui aurait réussi à sectionner les câbles le raccordant à la Matrice, et qui, indemne de la « fausse conscience » dont seraient victimes ses semblables, reviendrait en « éclaireur des masses » les instruire de la mystification qui les gouverne et « de l’opportunité de s’en défaire » ; tantôt, à un fervent pasteur qui pour désaliéner les pauvres brebis égarées dans le pré de la fausseté, tâcherait de les ramener au bercail de la « réalité vraie et authentique ». Car, n’est-ce pas, « il n’est personne, si aliéné soit-il, qui ne possède et ne se reconnaisse [..] une camera obscura protégée contre toute intrusion du mensonge » (Traité, 247)...

Du reste, à quoi aura servi « l’émancipation des masses », si ce n’est à voir les êtres se cocooner davantage dans la maquette existentielle qu’on leur a découpée sur mesure, enlisés dans un vécu précuit mais précaire, toujours en butte à la falsification et à la survie. Non seulement on se demande par quel tour de passe-passe pourra s’opérer la transsubstantiation des conditions de vie que tu souhaites tant, de quelle amplitude devra être l’électrochoc apte à secouer les sociétés de l’état comateux où les plongent les narcotiques de masse, mais on attend encore de voir à quoi ressemblera le traitement miracle grâce auquel surgira enfin ton présumé avenir radieux, « l’époque où la survie sous anesthésie exigera des doses qui vont, saturant l’organisme, déclencher ce que l’on nomme dans l’opération magique un “choc en retour” » (Traité, 197). Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une « opération magique ». Tenter de ranimer le système nerveux des masses cataleptiques en leur transfusant l’élixir de la révolte ne relève pas moins de la fantasmagorie que d’essayer de transformer le plomb de leurs vies grises et décolorées en or massif. Faut pas rêver : ce ne sont pas quelques décharges situationnistes ou altermondialistes qui arracheront les mammifères humains à leur sommeil de brute, eux et leurs museaux collés aux soucis du jour, eux dont « l’avenir de l’Humanité » est bien le cadet des soucis. Quelle intelligence des « enjeux du futur » veux-tu instiller dans le bulbe miniaturisé des jeunes automates aspirés jusqu’au trognon par le poulpe de leur moi autophage, macérant dans la pénombre de l’instant, semblables à des cancrelats dont les antennes ne captent de leur milieu proche que ce qui est pertinent à la fois pour leur subsistance immédiate et leur auto-préservation. Comme si une conscience plus aiguë de la détérioration globale en cours, ou qu’une réalisation plus vaste des « défis de demain » allait les détourner des tracas de la dernière minute ! Aimantés par le pôle d’attraction de leur chère petite personne, rien de ce qui s’écarte de l’orbite de leurs intérêts égoïstes n’a le pouvoir de leur « parler », de retenir leur attention, déjà assez surencombrée comme ça ; tout au plus, la « misère du monde » titillera en eux le nerf sursollicité du voyeurisme, le temps qu’ils fassent semblant de s’en émouvoir pour une seconde ou deux, une pure curiosité de vitrine ombiliquée en tout temps sur l’écranosphère, jamais plus profonde que la couche de l’épiderme, et qu’ils auront tôt fait de zapper avant de se recentrer de nouveau sur « Moi, sa vie, ses problèmes ». Pardi, rétorquera-t-on, mais tant qu’à avoir eu lieu, autant que les convulsions dialectiques de Mai 68 servent à quelque chose : à voir ces enfants illégitimes des révolutions du passé exonérés de toute conscience politique, à les rendre foncièrement indifférents à la dévastation du monde qui se poursuit là-bas, au loin. Délestés du fardeau de toute « responsabilité collective », les pores de leur nombril peuvent désormais s’ouvrir, à perméabilité variable, à ce qui dans la membrane du monde extérieur parvient uniquement à les « toucher ». Après tout, n’est-ce pas leur « prérogative » de ne pas avoir à se sentir concerné par ce qui n’intersecte pas directement avec leur bulle intime et qui, de toute façon, les « dépasse » ? Ils ont déjà tant de mal à sauver leur peau, à ne pas être des perdants dans le jeu pipé de la vie tout en ayant à se coltiner la fatigue d’être soi, le poids d’enclume des autres et de la réalité. On ne va pas, par-dessus le marché, venir leur infliger des prises de tête avec de la « solidarité planétaire », leur congestionner la matière grise avec une couche incommodante de « matière à penser » dont leur délicat coco n’a que faire. À quoi bon les pousser à une réflexion sur le saccage universel sous-jacent à leur mode de vie, quand seul les motive l’acte de pousser leur caddie ? Des décennies de « libération des mœurs » ne se sont quand même pas écoulées pour que l’on vienne bousculer leur confort pépère avec du « souci de l’autre » et de « l’esprit d’entraide », voire que l’on restreigne leur « liberté » marchande de se goinfrer toujours plus en les entretenant de « décroissance soutenable » ou de « partage équitable du gâteau ». Non, on ne peut pas leur en demander tant. Le bien-être de leur frêle petit être d’abord ; le sauvetage de Mère Nature, des « frères humains », peut bien attendre : mais n’en doutons point, c’est sûrement là quelque part, au bas de « la liste de leurs envies »..... « Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul. » (Tocqueville)




Que restera-t-il de nos rêves ?
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« Car, enfin, [..] ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l’autre. C’est une dictature qui nous est due...» (Céline)


Car n’en doutez point, elle arrive, la dictature à visage de robot, et elle traquera tous vos rêves, un par un, y compris celui d’une désertion possible hors de ce Système claustrophobant, pour laquelle on mettra au point, si la demande se fait sentir, une simulation par ordinateur. Traqués et tracés ils le seront vos rêves jusqu’à ne plus faire qu’un avec la Machine orwellienne en marche : vous parlerez tous la même novlangue techno-gestionnaire, vos comportements seront régulièrement mis à niveau, vos états de conscience parfaits, bug free, entièrement remastérisés par le cerveau planétaire, synchrones avec chacune de ses pulsations : ce que Système veut, Troupeau le voudra aussi, dès lors qu’il coïncidera avec les moindres décrets et fantaisies du logiciel néo-technologique. Mieux vous vous intégrerez aux dispositifs cybermarchands conçus pour votre Bien, et moins risquera de surgir le sentiment d’absurdité qu’il y aurait éventuellement à errer dans ce capharnaüm paramétré. Insérez-vous alors sagement comme des clés USB dans les circuits fermés du Réseau global, et les vaches génétiquement modifiés de votre « nouveau monde » seront bien gardées. Le seul titre de gloire auquel vous pourrez prétendre d’ailleurs : réussir avec le fusil de la jetabilité sur la tempe à vous faire enrôler dans les filières professionnelles dédiées au refroidissement de la centrale économique mondiale, à la gestion de l’entropie, à « l’administration du désastre » (J.Semprun). Toi, tu as beau jeu de nous annoncer coquettement d’éternels printemps, au moment même où ça ne t’engage plus à rien, calé douillettement dans tes charentaises au soir de ta vie. Mais nous les rebuts sociodégradables de la posthistoire, que nous est-il encore permis d’espérer en ce début de siècle triste comme une porte de prison, dont le verrou fermé à double tour bloque toute tentative d’évasion hors de ce monde clos, intégral, devenant chaque jour un peu plus irrespirable ; nous les laissés-pour-compte des « rivages de l’Inconnu » que l’on ne connaîtra jamais, définitivement interdits de séjour dans les capitales de l’Ailleurs, coupés à jamais de cet âge d’or où le Poète pouvait encore plonger « au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » ; nous dont les rêves ont fait fausse couche avant même d’avoir vu le jour, à qui même la possibilité d’une illusion à entretenir est refusée, envers qui l’époque est avare de moments galvanisants, pas une foutue aventure collective à mettre à notre actif, rien... Rien qu’une sensation âcre de redondance existentielle à inscrire au patrimoine générationnel. De quel « sens de l’Histoire » se sentir tributaires quand celle-ci ne veut pas de nous, avortons nés trop tard, après l’Histoire : derniers arrivés, mal servis, et le mal de vivre en héritage ? Des paumés surnageant à la surface du Présent comme de vieilles huiles usées, chassées par les courants instables ; des mangeurs de restes réduits à mâchouiller du recuit et du recyclé avec un arrière-goût de néant dans la bouche, la conscience cuisante de compter pour rien dans l’odyssée historique. À quel « idéal mobilisateur » se donner encore aujourd’hui, sachant que le sang généreux d’autrefois ne coule plus dans nos veines atones de bâtards dénaturés, pourris gâtés gavés de saloperies industrielles ? Gâtée, la génération 68 ne le fut peut-être pas moins, mais bordel elle a réussi à laisser sa marque dans l’Histoire, elle a enjambé avec style et panache les gouffres de son époque, en portant sa révolution lyrique à bout de bras. Dernière génération, avant le bétonnage des esprits qui suivra, à arpenter les labyrinthes de la vie pleinement vécue, à s’enivrer d’espérance, de beauté, d’Absolu ; elle a participé à tous les happenings imaginables, elle a fixé des vertiges à fortes doses de pastis, de whisky et de contre-culture. Une génération gorgée d’âme, qui s’est tuée à faire vivre ses grands idéaux, baignée dans une fraîcheur et une spontanéité surréalistes que l’on ne reverra sans doute plus jamais. Son rêve éveillé, elle y a cru et l’a vécu avec une intensité et une insolence poétique dont se souviennent encore tous les petits-fils illégitimes qu’elle a engendrés ; tous les petits-fils de pute en surnombre, revendus à la solde du Spectacle et du grand Marché, astreints pour exister à tapiner sur les réseaux virtuels de l’insignifiance, en quête d’impalpables signes de reconnaissance. En Mai 68, à défaut de véritablement « changer le monde », les volontés individuelles ont tout de même mis leur point d’honneur à tenter de faire l’Histoire, tandis qu’aujourd’hui, c’est tout juste si, la mine défaite, elles parviennent à en suivre le cours et rester dans la course, sous peine d’être larguées et placardisées ; c’est déjà beau même si l’on daigne les réemployer dans le balayage de tous les pots cassés par l’hypermodernité, sur fond de crise durable, d’austérité et de dépression. En Mai 68, dieu sait si la jeunesse du monde a su, au-delà de l’anecdotique chienlit, battre métaphysiquement le pavé sous ses semelles de vent, électrisée qu’elle était par le goût de vivre sous un ciel constellé d’étincelles utopiques ; alors que maintenant, le Ciel est vide, les visages livides, le boursouflement urbain chronique : désormais on ne frôle que des créatures bioniques usinées à la chaîne ; car aujourd’hui, la « rue », ce non-lieu transitoire et transactionnel où l’on ne rencontre plus personne, est devenue un canal indifférent, éjaculant « tous ces effrayants passants transgéniques que l’on peut désormais croiser par fournées sur les trottoirs » (Muray, Après l’Histoire, 654) ; aujourd’hui, quand on ne rase pas les murs stérilisés de ce qu’on appelait autrefois la « rue », on s’embusque derrière les murs du Virtuel, une minute pour épier les paillettes promotionnées par son « vis-à-vis », une autre pour colmater le manque-à-être de son moi fissuré : replié sur son trou noir à l’exemple des millions de solitudes technoïdes suspendues en apesanteur : atomes « autonomes » peut-être, mais esseulés et déboussolés, grouillant à vau-l’eau dans l’éther cyberspatial à la recherche de leurs affinités moléculaires, et qui pour subvenir à leur « besoin d’attention » renchérissent dans la dramaturgie de soi, gesticulant à qui mieux mieux dans les alvéoles indifférenciées du nombrilisme. Lancer des bouteilles dans l’océan glacé du Web et ne buter que sur de l’absence, de l’incommunicable, et des fantômes sans visage derrière des volets clos : voilà en gros où nous en sommes avec « autrui » par les temps qui courent. Il paraît qu’en 68 on faisait corps avec l’Autre, qu’on était rivés à la pupille de ses yeux, collés à sa peau, pendant que la parole bruissait sous les réverbères, que les cœurs se débondaient : fusion charnelle, eurythmie des sens, et la poésie « dans la rue ». Un demi-siècle plus tard, on tâche par tous les moyens de se « libérer » de l’Autre, sa présence étant par trop encombrante, trop coûteuse émotionnellement. Désormais le prochain est un lointain auquel on se « connecte » à ses heures, un poteau de trottoir à contourner, voire un germe infectieux dont il y a lieu de se décontaminer s’il s’avère envahissant. L’Autre, son semblable, son frère ? À condition de pouvoir le gérer à distance, d’aller à sa rencontre muni de préservatifs et d’antivirus : plus question de s’exposer aux aléas de son altérité sans assurance tous risques. L’émancipation des Modernes est à ce prix. Car enfin, si le cœur de la Liberté a battu la chamade en 68, c’est bien pour que les homoncules du troisième millénaire puissent bénéficier du « droit » d’être désengagés et déliés de toute dette et de toute obligation envers qui que ce soit, non ? Le tout-à-moi comme saint Graal et comme terminus de tous les mouvements de libération ; l’ego autarcique comme particule élémentaire et comme entité résiduelle distillée par l’alambic des siècles : ce qui reste quand on s’est désaliéné de tout. La preuve que les vents contestataires du passé n’auront pas soulevé les flots en vain. À ceci près que la marée de l’Histoire s’étant à présent retirée, elle laisse à elles-mêmes les myriades d’épaves que nous sommes, échouées sur la grève comme des méduses à l’air libre. Maintenant que nous sommes libérés à la moelle, que tout nous est tombé cuit dans le bec, il ne nous reste plus qu’à exercer cette liberté chèrement conquise par nos aïeux au service d’une consommation débridée mais durable, de la pollinisation fébrile de la ruche numérique, en même temps qu’il faudra, dans la « réalité », mordre la poussière, et accepter que les tâches subalternes qui nous incombent désormais ressortiront à l’entretien et à la réfection de la façade terrestre en voie d’effritement. Soyons réalistes, ne demandons rien aux temps qui viennent : l’addition à payer est déjà assez salée comme ça, et il faut bien que quelqu’un passe le ramasse-miettes après tous les banquets et festins d’hier, claqués par de belles époques qui vécurent au-dessus de leurs moyens. Résultat : orphelins d’une autre vie possible, nous héritons d’un système obèse qu’on nous a fait dans le dos, un corps mondial criblé de maux et de dettes, proche de la rupture d’anévrisme. En quoi notre époque n’a que la transmission intergénérationnelle qu’elle mérite : un monde en surchauffe au bord de la crevaison, voilà « l’horizon indépassable de notre temps ». Bizarrement, au lieu d’en prendre acte, notre pied écrase davantage l’accélérateur, comme pour refouler « ce qui nous arrive ». Nous roulons sur une intersection dangereuse, quelque part entre le boulevard de la Fin du temps des cerises et celui de l’Accident prochain, mais comme nous sommes au comble de la déréalisation, persuadés que rien de grave ne pourrait nous arriver, nous faisons comme si des anges tutélaires bordaient notre cavale effrénée. Seulement l’heure de vérité approche, celle où l’autopsie révèlera, après le Crash, que la génération qui est la nôtre n’avait rien pour elle, rien sauf la sinistrose économique, la précarité des conditions de vie, le chômage de masse qui explose, l’insécurité généralisée, des flacons de neuroleptiques dans la gorge, et des envies apocalyptiques d’en finir... Dans un siècle prochain, lorsque des chercheurs versés en « histoire des mentalités » en viendront aux bilans, ils comprendront alors de quoi il retournait au juste de l’éthos de la génération Facebook : génération de blasés qui n’aura connu que la dévaluation de la face humaine, la banalisation des rapports humains, le culte de l’indifférence à l’autre, et surtout, la consécration du « moi d’abord et je vous emmerde ». Une génération ni perdue, ni maudite, mais mort-née, morne et abrutie, qui a du plomb, du silicone et de la désespérance dans les ailes, et qui pourra à peine se vanter un jour d’avoir vécu autre chose que le Vide intersidéral de l’univers virtuel et des affects ressentis par procuration derrière ses écrans. Exit le Rêve et la Poésie, vestiges bientôt obsolètes aux yeux de l’automate surexcité du futur qui n’en aura cure, que rien ne touchera plus d’ailleurs tant la léthargie et la désaffection chroniques seront devenues son mode d’être naturel au sein d’un Système qui avale et régurgite tout sans trêve, qui le surgave jusqu’à la nausée, qui le maintient sous perfusion « afin qu’il ne s’aperçoive de rien ; afin qu’il ne s’aperçoive pas que sa vie ne vit plus, qu’elle est devenue la fonction biologique dont la production totale a besoin pour prospérer, son tube digestif en quelque sorte » (Baudouin de Bodinat). À croire que le seul rendez-vous avec l’Histoire auquel les zombis du 21ème siècle soient encore conviés, le seul Événement cristallisateur de passions qui puisse leur arriver, par lequel ils se sentiront enfin exister, ce sera une espèce de Révolution, non pas française ou bolchévique, non pas celle qui fait tourner les milliards d’images hypnotiques autour de leurs cervelles engourdies, mais une conflagration majeure couvant sourdement dans les entrailles de Gaïa, susceptible, à terme, de les éjecter de leur état de narcose profond. À supposer, bien entendu, que ce soit une fois « réveillés », secoués de leur hébétude, que la « prise de conscience » et la marche émancipée vers un monde meilleur commenceraient... « Les ruptures violentes de la routine qui se produiront dans les années à venir pousseront plutôt l’inconscience vers les protections disponibles, étatiques ou autres. Non seulement on ne saurait espérer d’une bonne catastrophe qu’elle éclaire enfin les gens sur la réalité du monde dans lequel ils vivent [..] mais on a toutes les raisons de redouter que, face aux calamités qui vont déferler, la panique ne renforce les identifications et les liens collectifs fondés sur [..] d’anciens modes de liens et d’appartenances, claniques, raciales, religieuses : les fantômes de toutes les aliénations du passé reviennent hanter la société mondiale, qui se flattait de les avoir dépassées par l’universalisme marchand.» (Jaime Semprun, L’Abîme se repeuple, 82-83)...



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« Concevoir une vraie utopie, brosser, avec conviction, le tableau de la société idéale, il y faut une certaine dose d’ingénuité, voire de niaiserie.» (Cioran)

« Nos pires ennemis, ceux qui nous parlent d’espérance et nous annoncent un futur de joie et de lumière, de travail et de paix, où nos problèmes seront résolus et nos désirs comblés. Il ne leur coûte rien de renouveler leurs promesses, mais il nous coûte infiniment de leur prêter l’oreille et nous n’y gagnons que des idées fausses.» (Albert Caraco)



On pourra toujours, en dernier ressort, souhaiter qu’une prise en compte de ta part de ce qu’a de foncièrement irréformable l’animal humain, indélébilement marqué par le Péché originel ; souhaiter que ceci et la réalisation de moult symptômes d’aggravation dont l’actualité est prodigue parviennent à rapatrier ta raison au foyer et chasser la folle du logis, celle-là même qui a mis ton « imagination au pouvoir ». Ce serait oublier comme te serait pénible d’assumer le destin tragique d’Homo sapiens qui, au train d’enfer où il va, le conduit inexorablement, lui et tous les exemplaires de son espèce à l’extinction finale. Ah mais je comprends, il est bien plus apaisant pour ta conscience de passer des chèques en blanc sur un avenir auquel il convient d’ouvrir son cœur. Pari pascalien qui ne te coûte strictement rien. Tu t’épargnes ainsi les désagréments d’avoir à y penser - l’affaire est classée, en somme - ça prévient les troubles de digestion et d’après le toubib, « ça dort beaucoup mieux la nuit ». Voilà pourquoi « l’optimisme [apparaît] comme l’alibi sournois des égoïstes, soucieux de dissimuler leur chronique satisfaction d’eux-mêmes. Ils sont optimistes pour se dispenser d’avoir pitié des hommes, de leur malheur » (Bernanos). Continue donc à te gargariser la bouche matin et soir de gnose néo-vitaliste, de te montrer d’une confiance aveugle dans l’avenir, quitte à devoir mentir à tes « petits-enfants » sur les heures sombres qui viennent : « Moi, papi Raoul, vous garantit que tout ira pour le mieux. Fin de la discussion et qu’on n’en parle plus. Maintenant, passons à table ! » Après tout, tes chers « petits-enfants » n’auront qu’à se démerder avec les moyens du bordel, n’est-ce pas ? Ce sera à eux de se tirer d’affaire, de composer avec la décomposition programmée, de s’adapter, de s’adapter, et encore s’adapter aux bouleversements catastrophiques annoncés jusqu’à s’en casser les reins. À eux de s’acclimater à la haute tension qui de toute façon ne fera que s’accroître dans les décennies à venir à mesure que les nerfs disjoncteront, que les crispations égoïstes se raidiront, et ce, au moment même où, terrible ironie, jamais la nécessité d’une solidarité collective ne se fera justement plus pressante. Et c’est dans ce contexte de débandade que tu voudrais « refaire le monde » ? À l’heure tardive où chacun, captif de ses réflexes reptiliens, ne pensera plus qu’à détaler comme un rat par-dessus bord ? Autrement dit, lorsque le « chacun-pour-sa-gueule » se sera définitivement ancré dans les instincts comme le seul cri de ralliement qui fasse l’unanimité. Mince, s’il faut attendre que les enragés consuméristes qui peuplent la planète, que l’on dit « conscientisés » de l’état critique des choses, troquent leur mode de vie biophage contre un modèle décroissant ; s’il faut attendre qu’ils « refassent le monde » de leur propre gré - et non parce que la biosphère poussée à bout, sortie de ses gonds, les y aura contraints par la force - la vie sur Terre aura le temps de franchir tous les cercles de l’Enfer... Mais qu’à cela ne tienne : nonobstant le constat mélancolique qui s’impose que toute innocence s’en est allée de ce monde, toi pépé Raoul, fort de tes sérénades altermondialistes, jamais à court de motifs positifs d’espérer, tu persistes à croire contre l’évidence : Raoul Vaneigem ou le credo quia absurdum. On dirait même que plus l’enfer sur terre se précise dans ses contours, et plus, comme le disait Céline, ça « déconne rose dans l’espoir ». Jusqu’où diable devra descendre la civilisation du tout-marchand dans l’autodestruction avant que tu consentes à reconnaître que c’en est fichu pour l’humain, pour que tu cesses de projeter tes désirs antédiluviens de « vie authentique » dans ceux du reste de l’Humanité ? Au reste, que crois-tu que comprendraient à ton évangile de l’authenticité les « jeunes générations » d’aujourd’hui, dont la dernière couvée de mutants, artificialisés de la tête aux pieds, n’ont carrément rien à cirer ni de ta « Nature vivante » ni des « richesses de l’être », et qui, quand ils ne sont pas condamnés à traîner leurs ombres sursitaires sous le soleil implacable de la concurrence sauvage, ne demandent qu’à se trouver une bonne planque, étendre leur pouvoir d’achat et claquer leurs jours comme si le monde devait s’achever avec eux. C’est avec ça que tu vas déclencher ta « révolution de la vie quotidienne » ? Conseil d’ami mon vieux : plutôt que de miser tes rentes de grand mage à la retraite sur « un sursaut de la volonté de vivre », ménage-toi la santé, tu couleras ainsi tes derniers jours pépère, en compagnie de tes chats bien-aimés vaccinés comme toi contre la peste marchande : « Quand j’éprouve le plaisir d’offrir à mes chats le privilège d’une félicité ronronnante, c’est en raison de conditions sociales et psychologiques au sein desquelles j’ai fait primer ma volonté de vivre sur le travail de survie et la générosité naturelle sur le calcul égoïste » (Entre le deuil du monde.., 85). La recette est simple comme bonjour : pour passer des eaux glacées du « calcul égoïste » à la chaude « félicité ronronnante », la volonté de vivre n’a qu’à mitonner au bain-marie quelques « conditions sociales et psychologiques », et voilà notre bouillie pour les chats prête à servir...

Il serait peut-être grand temps que tu arrêtes de te la jouer « grand Veilleur » juché sur des promontoires à dix mille pieds de la réalité, à scruter la main en visière des terra incognita où il fasse bon vivre. Te rends-tu même compte à quel point tu déshonores la lucidité la plus élémentaire par ton idéalisme simpliste bon que pour des ados duveteux, oisifs et en mal de romantisme contestataire ? Et c’est toi qui te piques de « lucidité », toi qui proclames que « nous sommes trop lucides pour nous reprocher de ne l’avoir pas été assez » (Nous qui désirons sans fin, 170) ? De grâce, cesse de nous la bailler belle à tout bout de champ avec ton « Mai 68 est devant nous », car là on en rit jaune tant c’est pathétique. Tu n’en as pas marre de te complaire dans l’utopisme révolutionnaire auquel même les gogos les plus benêts ne donneraient pas cher de leur « temps de cerveau disponible » ? Rarement j’aurai vu un obsessionnel plus mordu des lendemains meilleurs que toi, pour s’accrocher de tout le poids de l’illusion aux moindres signes de renaissance. Mais derechef cela se comprend : on ne taquine pas toute sa vie les muses des « éternels printemps » pour un jour leur fausser compagnie, et ce n’est certainement pas aujourd’hui que tu vas lâcher pied, déclarer forfait, maintenant que tu es si près d’accoster les îles bienheureuses, hein vieux corsaire ? « Mai 68 ne fait que commencer » ?? Mai oui, mai oui... S’il est bien une chose que ton « printemps à renaître » finira par évoquer, ce sont ces brins d’herbe solitaires qui s’acharnent à percer les chaussées mal goudronnées, et qui trouvent toujours le moyen de se frayer une voie à travers les craquelures : obstinés à vivre, même frêles et isolés au milieu de nulle part.. Quant à toi, tu me fais l’effet d’une colombe hallucinée que l’on aurait abattue en plein vol, ailes amputées gisant sur le sol, tandis que les réflexes vitaux persisteraient, et que les moignons de l’espérance continueraient à pousser bien après sa mort.. À croire qu’à la veille de ton trépas prochain, tu lorgnes déjà vers les arcanes de l’Au-delà, vers cet autre monde, à l’évidence impossible ici-bas, mais ô combien désirable sans fin : « Nous allons tourner nos forces vers une destinée à bâtir et dont les matériaux sont les fragments épars d’une vie impérissable.» (Lettre, 92). Décidément, la sénilité possède des vertus salvatrices qu’on ne lui connaissait guère : outre qu’elle prête à l’âme un tremplin qui la prépare pour l’immortalité, elle nimbe l’organe des sens d’une candeur aveuglante, lui permettant de flairer partout de « nouvelles aventures » entièrement inédites pour l’Humanité. Mais cela dit, entre nous, tu ne dois pas trop y croire, ni à cette fichue aventure, ni à cette joie de vivre : les convoquer à tout propos de manière ostentatoire, avec autant d’assiduité, loin d’en être la célébration authentique, ressemble davantage à une messe d’enterrement, signe qu’elles ont bel et bien rendu l’âme. N’est-ce pas toi, du reste, qui écrivais que « le rêve de changer la vie en changeant de monde s’est enseveli dans un cauchemar où règne l’absurde certitude de n’être rien de ce que l’on est, de se battre aux côtés de ceux qui nous combattent, d’être la proie des ombres dans une société de prédateurs.» (Entre le deuil du monde, 48) ? Alors pourquoi faire autant de pieds et de mains pour nous faire accroire que des aurores radieuses pointent à l’horizon ? Pour nous prouver que toi, tu es à fond dans la vie, c’est ça ? Et si tout cela n’était en réalité que le mécanisme de compensation d’un désespéré qui depuis toujours se sait miné par un pessimisme profond ? De là tes invocations et prières rituellement maladives autour de ta « volonté de vivre » supposée omnipotente : « Que ma volonté décide pour moi, qu’elle se fasse, qu’elle soit faite, parce qu’elle est en moi et que je suis en elle ! » (Journal imaginaire, 87). Et quoi encore ? Que Son nom soit sanctifié ? Que Son règne arrive, et que Ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel ? Plus tu avances en âge, plus tu me rappelles ces paralytiques comateux en fin de vie, pris en charge aux soins intensifs par des instances anonymes qui les dépassent : tu te doutes bien, au fond, que ta volonté est impuissante à infléchir le cours inéluctable des choses, et pourtant, de crainte d’être suspect de pulsions mortifères, de peur que l’on t’accole le syntagme infamant de « réflexe de mort » - lequel colle visiblement aux basques de ton surmoi - eh bien tu te sens tenu de réaffirmer le faux optimiste en toi, de congédier les passions tristes ; tu te forces à faire bonne mine auprès de tes congénères, à paraître heureux, quand en fait, les racines de ton pessimisme se creusent jusque dans tes viscères.. Surtout ne pas désespérer Billancourt ! Même si la maladie incurable de notre civilisation gagne du terrain, même sur le point d’exhaler ton dernier soupir, tu t’agrippes mordicus à la vie, tu frémis d’autosatisfaction du fait « de résister, de résister encore, aussi longtemps que le sang nous irrigue ! » (Entre le deuil du monde.., 33). Oh c’est clair, le noble sang des guerriers palpite dans tes veines, increvable guerrier ! Il n’empêche que ton « résister, résister encore » sonne faux et relève, au mieux, d’une pose faussement héroïque d’encre et de papier, au pire, d’une peur panique face à la mort qui approche. Sauf à penser que tu as le cerveau à ce point malade d’espoir que jusqu’à aujourd’hui tu continues de clopiner sur des béquilles d’optimisme en acier inoxydable, de mener à en perdre haleine la danse macabre de tes désirs sur le flanc des volcans, quand bien même le sol se déroberait sous tes pieds. Car toi le prédicateur de l’amor fati, tu n’es ni un négateur, ni un capitulard, ni un renonçard, et parce que tant qu’il y aura de la joie de vivre et des Pinson Lajoie de ta trempe pour la chanter, il y aura de l’espoir.. Bizarre tout de même que ce soit toujours au moment de sentir la mort à ses trousses, d’être tout près de crever comme un chien, que l’on appelle la foi à sa rescousse. Nul doute, la foi qui ment, c’est elle qui te sauvera de la brûlure infernale de la vérité..


________________



Quant à nous qui sommes inaptes aux piètres espérances consolatrices, nous savons seulement qu’à ton optimisme qui s’abaisse aux compromis, invitant à pactiser avec le « nouveau pays des merveilles » qui vient, nous ne pouvons pas croire, pas plus que nous ne voulons de cet ultimatum qui nous est lancé : soit abdiquer sa conscience réfractaire et faire avec un monde qui pourrait tout aussi bien se passer de nous, ou bien se laisser choir sur le bord de la grande autoroute obligatoire du Progrès pour tous...


Entièrement livrés à nous-mêmes, on se contentera donc de cette inutile lucidité parmi les décombres, « la seule posture encore digne d’être adoptée face à l’apocalypse qui s’annonce [..] réendosser l’habit, aristocratique mais usé de toute part, du pamphlétaire, “conscience” solitaire face à des masses crétinisées » (Boltanski)... Encore que cela n’arrange rien... Car lorsque l’étau se resserre, que l’angoisse ne fait que monter, que l’on se sait foutus, cernés, et de moins en moins concernés par un monde qui va à l’abîme, quoi de plus oppressant que de réaliser qu’il n’y a nulle part où fuir, no exit, pas même par cette « sortie de secours à l’intérieur de nous-mêmes » (Julien Green), impasse de plus dont s’accommoderont ceux qui pensent qu’il suffit d’être une monade pour faire un monde...


Et puis « vivre ici est un problème qui conduit à la longue au crime ou au suicide... » (Bodinat)... S’il fut un temps où le suicide pouvait encore s’interpréter comme la conséquence d’un détraquement psychologique, dans les conditions de détérioration accélérée de la vie actuelle, ce geste procèdera de plus en plus d’un réflexe vital de... survie : la culmination d’une compréhension essentielle de ce qui arrive, l’ultime sursaut de l’instinct de conservation dans ses derniers retranchements ; plus et mieux : une résolution saine d’esprit, imitant l’apoptose des cellules de l’organisme qui ont la « sagesse » de disparaître au bon moment, qui « comprennent » juste à temps qu’elles sont de trop...


Et maintenant, que le couperet tombe !


chrisadam@videotron.ca

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small Lettre à mes enfants et aux enfants du monde à venir [Texte imprimé] Raoul Vaneigem
de Vaneigem, Raoul
le Cherche midi
ISBN : 9782749123578 ; EUR 12,00 ; 2012-03-01 ; 105 p. ; Broché
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