Anaïs ou les Gravières de Lionel-Édouard Martin

Anaïs ou les Gravières de Lionel-Édouard Martin

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Gregory mion, le 1 mars 2013 (Inscrit le 15 janvier 2011, 37 ans)
La note : 10 étoiles
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Une endurance du langage.

Ce qui stupéfie en premier lieu avec Lionel-Édouard Martin, c’est la force auto-régénératrice de son écriture, comme si les mots grimpaient des escaliers, s’établissant un moment à tel étage du sens, puis reprenant vaille que vaille leur ascension, accédant à un palier supérieur d’où l’on observe alors le chemin parcouru, halte d’où l’on estime aussi l’intervalle entre ce qui est dit et ce qui reste à dire, et ainsi de suite jusqu’à l’épanouissement du langage, une fois que les arbitrages terminologiques capitulent, non parce qu’ils sont perdants mais parce que la littérature a tout mis en œuvre pour accueillir le contenu de son dessein. Cette lévitation de la langue s’effectue selon deux modalités : d’une part on peut retravailler un paysage (les carcasses de béton du Poitiers suburbain, et par extension le motif de la pierre qui traverse le roman d’outre en outre), d’autre part on peut relancer l’énergie d’une intrigue (saisir les gradations d’Anaïs, une adolescente poitevine dont le meurtre compromet progressivement l’état d’esprit d’un journaliste).
Pour toutes ces raisons, il n’est pas exagéré de comparer cette écriture à une machinerie inventive, en constante production de nouveauté, semblable à une « caméra-stylo » qui recueille les plus introuvables tendances dramatiques au cœur d’un monde en apparence ordinaire – les curiosités sont partout, l’étonnement jaillit au moindre changement d’expression. On se situe dans une littérature du « super-œil », héritière toute désignée de ce que voulait faire Vertov en filmant, à savoir une littérature non seulement caractérisée par son pouvoir de montrer les angles morts, mais aussi définie par une extraordinaire capacité de montage. Car il ne suffit pas de courir dans les escaliers de la langue, ce serait trop commode. L’auteur montre et monte tout à la fois, toujours constructeur, toujours sculpteur, chaque fois sélectif parmi les décombres des représentations et des données adventices, à l’instar du journaliste narrateur qui se demande plusieurs fois comment étayer, en quelque sorte, l’élément de base de son enquête à contretemps : Anaïs, dix-sept ans, assassinée crapuleusement à l’arme blanche, ex-élève d’un lycée dont le nom et le prénom sont ceux d’une duchesse. C’est peu de choses, d’autant qu’Anaïs a eu le temps de pourrir dans son cadavre avant que le journaliste ne s’active. Ainsi, un sondage s’impose, une perforation des marbres récalcitrants s’annonce ; il est certain que la croûte du réel ne se laissera pas facilement transpercer, même les rumeurs régionales n’ont pas réussi à capter la vraisemblance de ce crime. Anaïs ou les Gravières, donc, c’est un « ou » trompeur, faussement disjonctif. C’est un « ou » qui est gros d’un « c’est-à-dire » : ce sera Anaïs dans la rocaille, Anaïs à la peau laborieuse, Anaïs asphyxiée par la pierre tombale en-dessous de quoi elle gît maintenant dans son mystère ; ce sera une invitation à sculpter la rudesse d’un matériau afin d’envisager le début d’une carnation moins abrupte. Cependant, quoi qu’on fasse, la pierre persiste, elle se décline en sable, en agglomérats, en graviers, en tout-venant de la parole, exigeant du romancier qu'il fasse vœu de lithographie. On s’oriente là-dedans à coups de marteau, en détours de burin, en percées franches, en trouées quelquefois venimeuses lorsque le minéral proteste. Il le dit par procuration, l’auteur d’Anaïs : « J’étais dans une argile qu’il me fallait briser » (p. 108).

Le journaliste, quant à lui, il se trouve qu’il s’éprend d’Anaïs parce qu’il est encore en train d’assimiler la disparition de sa Nathalie, elle aussi lycéenne. Cette fille, Nathalie, elle aimait le terme « voussure ». Or la voussure est un dispositif architectural qui permet de raccorder des choses entre elles. Encore une fois, on est au centre d’un lexique bâtisseur, attentif à son ouvrage – la littérature s’engage ici à travailler la statue bicéphale d’Anaïs et de Nathalie, à colmater les déficits, à restaurer les lacérations minéralogiques, à déceler sous les tombeaux quelques-unes des matières moins rugueuses qui, hier encore, s’oxygénaient de toute la vigueur adolescente. En investissant le cas d’Anaïs, en faisant parler la mère de la défunte, on pourra peut-être mieux comprendre les manières trépassées de Nathalie, comment celle-ci tarabuste l’entendement de notre journaliste, avec son souffle d’outre-tombe qui charrie visiblement une dérangeante confidence. Nathalie, elle est morte dans des circonstances pénibles. Le journaliste a tenu à faire sa nécrologie, sinon son martyrologe. Rien de précis ne s’exhale du tombeau de Nathalie, juste des caillasses, des trucs durs qu’on nous envoie à la face, des machins que le narrateur endure. Anaïs, à côté de Nathalie, c’est quasiment une aubaine. Même si sa vérité doit se graver dans la pierre, elle représente tout de même un matériau de choix, une façon de commencer ce qui n’a pas su se mettre en branle lors du décès brutal de Nathalie.
Anaïs, elle est conçue par une mère adolescente et un père trentenaire, qu’on appelle Mao, vedette des chantiers de démolition, physique charpenté, enclin à tremper son biscuit à chaque coin de rue du moment qu’on l’héberge. Anaïs, elle est ainsi la fille de la pierre et de l’ingénuité, fille de Robustesse et de Tendresse. Et puis quand elle vient au monde, son père disparaît. On le croit salaud, son patron insiste, oui, mais l’homme avait ses raisons. Entre Mao et son employeur Hector Beauze, propriétaire d’une gravière réputée et de sablières en pagaille, ce fut une longue affaire de contraste, une différence dans les regards en dépit d’une communauté de bleu : Mao avait l’œil « bleu-rêve » (dixit la maman d’Anaïs), Beauze avait l’œil scrutateur, son bleu était comme celui de l’ecchymose. Si l’on préfère, l’un avait l’œil liquide, flexible de caractère, tandis que l’autre avait un œil de pierre, un œil-tombe qui essentialisait au lieu de faire exister. Ceci, le journaliste l’apprendra peu à peu, en fonction de l’ascension de son écriture, parallèle à celle de l’écrivain. Ne perdons pas de vue, en outre, que nous sommes dans une intrigue assez policière : une fille assassinée, pas de coupable, un ancien des chiens écrasés qui se refait une santé rédactionnelle cependant qu’il fouille les rigoles des cimetières, façon de dire bien entendu. Par conséquent, alors que l’écriture se ragaillardit continûment, l’intrigue avance, la pierre conquiert sa police, les mots prennent le crime à la gorge. Ceci ne veut pas dire qu’on aura un coupable, un tribunal et une condamnation. Ce que nous obtiendrons, c’est l’œuvre du journaliste, son invention, sa route et sa destination au beau milieu des « gravières du langage » (p. 155). Ce qui est intéressant, de ce point de vue, c’est tout le procédé de construction romanesque qui nous accompagne à travers son architectonique, se renouvelant volontiers, se dédisant afin de mieux se reconstituer. Dans ce livre, les protagonistes se construisent à vue d’œil, au gré de la caméra-stylo, à la force du marteau, martel en tête en fin de compte, envers et contre la dureté des phénomènes en présence, mais sans jamais nier le dur-à-cuire intrinsèque à la vie. Rien n’est unilatéral, rien ne saurait l’être, sinon il n’y aurait pas d’étapes du langage, il n’y aurait pas de pauses et de reprises : il faut donc savoir montrer et monter, dire et contredire, démolir et construire, telle est d’ailleurs l’idée qui se déploie lorsque le journaliste est en visite chez le personnage qu’on nomme « le légionnaire » (p. 101).
L’enjeu qui transparaît, si nous pouvons en proposer un, c’est la nécessité d’affronter la matière dans ce qu’elle a de plus acharné, coûte que coûte. L’intention de la littérature, éventuellement, c’est de nuire à la compacité de la matière, de lui dérober ses intervalles et de les remplir de liquidités, d’encre et d’énergies renouvelables, de sorte à ce que la pierre se fasse pâte, qu’on puisse enfin la pétrir, la malaxer, la tripoter pour lui faire dire ce qu’elle se refuse à exposer. La littérature qui disloque la matière suggère un effort considérable, elle fait de l’auteur un coureur de fond, un facilitateur de nos perceptions sur le long terme. Assurément, Lionel-Édouard Martin respecte ce programme. Son livre, étant donné qu’il effectue un marathon, nous tient constamment en haleine, et cela n’est possible qu’en vertu d’un talent qui sait pratiquer l’endurance du langage.

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