Le sang et la mer de Gary Victor

Le sang et la mer de Gary Victor

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Aaro-Benjamin G., le 17 janvier 2013 (Montréal, Inscrit le 11 décembre 2003, 48 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 8 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 532ème position).
Visites : 3 680 

Erreurs de jeunesse

Tous les adolescents, téméraires de nature, font des mauvais choix. Dans un pays rude comme Haïti, ceux-ci ont évidemment des conséquences plus graves.

L’histoire de ce roman commence par l’après-coup d’un avortement. Hérodiane, orpheline de 17 ans se meurt au bout de son sang. Elle nous raconte les événements qui ont mené à ce moment. On rencontre alors son frère, un garçon bienveillant dont l’orientation sexuelle brouille leur relation et Yvan, le père de l’enfant avorté, un mulâtre nanti aux fréquentations louches.

Le récit est vivant et n’esquive pas la réalité haïtienne des bidonvilles - la survie, les clivages sociaux et la violence. De même, l’auteur, bien qu’il soit un homme, réussit son pari de donner une voix à une jeune narratrice. Par les thèmes, il y avait matière à occasionner un dérapage vers le sensationnalisme. Le piège est évité et le roman conserve une belle retenue, une certaine pudeur disons.

Dès la première phrase, le sang et la mer, artifices poétiques tout au long du roman, donne le ton : “La nuit où le sang a jailli de mon ventre, j’ai rêvé de la mer marchante sur terre, telle une multitude de moutons dont la toison était l’écume blanchâtre des vagues venant battre en cadence les rochers dans la baie de Saint-Jean.”

Parfois, ceci m’est apparu forcé et inutile car autrement l’écriture est aguerrie et précise, le travail d’un écrivain en pleine possession de son talent. Ce n’est qu’un bémol. Rien pour gâcher un beau roman.

Message de la modération : Prix CL 2013 catégorie découvrir-roman de la francophonie

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Lecture exceptionnelle

9 étoiles

Critique de Koudoux (SART, Inscrite le 3 septembre 2009, 53 ans) - 26 août 2013

L'auteur nous décrit la vie d'Estevel et de sa jeune soeur Hérodiane à Paradi, un bidonville de Port-au-Prince.
L'auteur mélange une description d'un univers de misère, de corruption et de perversité avec un côté magique apporté par le vaudou.
Un moment de lecture exceptionnel!

Les lumières du bidonville…

9 étoiles

Critique de Pieronnelle (un petit hameau quelque part, Inscrite le 7 mai 2010, 69 ans) - 7 août 2013

Entre réel et imaginaire une peinture saisissante de la vie haïtienne, sans concession , à travers une jeune fille qui ressemble à une madone dans sa petite grotte au sein du bidonville immonde nommé « Paradi ». Une madone sans Dieu, comment pourrait-il exister dans ce flot d’immondices sur le flanc de la montagne dont on apprend, avec stupeur, qu’elle est source de millions de dollars pour les riches grâce à ces milliers de loyers pour des cases sordides !
Le sang, pour les blessures, les douleurs ; tout saigne par le corps, l’esprit. La mer elle, sera havre de paix , de délivrance et de vengeance…
Le sang c’est elle, Hérodiane, qui à elle seule regroupe toutes les souffrances de ce « Paradi », bidonville gigantesque, monstre absolu dont on devine ce qu’il adviendra lors du tremblement de terre qui s’annonce.
La mer c’est lui, Estèvel, le merveilleux, porteur de ces vagues salvatrices qui les inondent tous les deux de leur pureté, les enveloppant d’un cocon protecteur pour que cette société corrompue ne puisse les détruire…
Que de poésie dans le personnage d’Estével ! Hérodiane elle, oscille entre cette réalité sordide et le désir de s’en échapper sans renier son idéal. Elle est auréolée de cette lumière bleue de madone de par ses rêves d’amour et de prince charmant à la peau blanche et au regard bleu ; prince charmant au visage d’ange et au cœur de démon comme toute cette caste de riches et parvenus qui gangrènent cette société haïtienne bien désespérante .
Estèvel lui, est habillé somptueusement de ces vagues et écumes dans lesquelles il se fond, celles peut-être qui, un jour, arriveront à laver ce pays de toute ces noirceurs.
Petites lumières au sein du bidonville.
Une très belle lecture

légende mythologique

9 étoiles

Critique de Débézed (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 70 ans) - 30 juillet 2013

A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait Port-au-Prince actuellement, capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol, qui devrait lessiver le pays en un grand flot pour faire table rase de tous les pouvoirs illégitimes et corrompus qui sucent le sang du peuple.

Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend, sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.

Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’a suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur, si belle, à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’ile maudite, elle n’échappe pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, elle n’appartient pas à la bonne caste et elle n’est même pas de la bonne couleur.

L’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »

Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.

Poésie et bidonvilles

7 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 59 ans) - 3 juillet 2013

Comme ses illustres confrères, Gary Victor décrit avec une écriture magnifiquement poétique la souffrance et la pauvreté du peuple haïtien. A travers la vie de la superbe Hérodiane et son étrange frère Estevèl, il nous fait visiter les bidonvilles de Paradi côtoyant les quartiers protégés des nantis.
"A Paradi, l'espoir battait ses ailes à l'envers".
Nous montrant aussi à travers la relation de la jeune fille avec Yvan, le racisme présent, et l'importance de la couleur de peau.
Cela m'a rappelé, si mes souvenirs sont bons ( car lu en 1996) un roman de Dorothy West, "Le mariage" .

Si les thèmes ont été maintes fois exploités, l'exploitation d'un peuple, une forme de résignation mais aussi la force de ce peuple, l'auteur y a mis quelques touches de surnaturel ajoutant à la poésie de cette courte lecture.

Le Paradi n'est pas Paradis !

9 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 37 ans) - 19 juin 2013

Herodiane vit avec son frère aîné Estevel qui a juré à sa mère sur son lit de mort qu'il protègerait toujours sa petite soeur. Leur père décédé lui aussi, les deux jeunes gens se retrouvent seuls mais unis pour affronter le dur quotidien d'Haïti. Dès le début du roman, on sait que la jeune fille de 17 ans a avorté et qu'elle perd beaucoup de sang. C'est sans nul doute le déclencheur de cette histoire. Herodiane se remémore sa courte existence, son amour pour Yvan le riche mulâtre, sa relation avec ce frère qu'elle apprend à connaître, le racisme, le lycée ...

Ce roman est écrit avec talent et poésie. Estevel, très lié à la mer, offre à l'auteur de multiples métaphores marines. Certains passages sont symboliques et envoûtants rattachant ainsi l'homme à des forces plus grandes, voire invisibles. L'histoire, touchante, dure et révoltante parfois, touche le lecteur qui s'attache à ces personnages qui ressentent des difficultés pour exister tels qu'ils sont. Le réalisme magique donne de la force à ce roman et permet de décupler l'intensité des émotions ( vagues ... )

Gary Victor joue avec le rythme. Certains paragraphes sont longs, comme certaines phrases. Il use de l'énumération pour mieux nous immerger dans cet univers difficile où des mamans prostituent leurs filles et où un groupe d'êtres dégoûtants dirigent le pays selon leurs caprices.

Ce roman est une belle réussite !

Je recopie une partie de la dédicace qu'avait notée Gary Victor sur mon exemplaire acheté lors du festival de Mouans Sartoux qui clarifie le titre du roman : " ... pour que la mer lave le sang de la terre !"

Paradi, Port-au-Prince, Haïti

7 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 61 ans) - 13 mai 2013

Paradi est une banlieue bidonville de Port-au-Prince, à Haïti. C’est là qu’ont échoué, en dernier recours après les morts successivement de leur père, terrassé par une attaque suite à la spoliation de leur terre par un sénateur sans scrupules, puis de leur mère, emportée elle par la tuberculose, Hérodiane, jeune fille de 16 – 17 ans et son frère aîné, Estevel, né sous un signe mystérieux, fils de la mer ou des divinités assimilées.
On survit à Paradi davantage qu’on ne vit, et c’est Estevel qui prend tout en charge et se débrouille pour que Hérodiane, sa jeune sœur, puisse continuer ses études au collège. C’est dans ces circonstances qu’Hérodiane sera séduite par Yvan Guéras, mulâtre richissime de la classe dirigeante haïtienne. De son côté Estevel aura suivi une autre voie pour pouvoir sortir la tête de l’eau et surtout permettre à Hérodiane d’essayer de mener une vie normale.
Tout ceci pourrait s’assimiler à un conte avec Yvan dans le rôle du prince charmant (après tout, Port-au-Prince … ?) sauf que …, sauf que ce roman est ancré dans la vraie vie et, circonstance aggravante, en Haïti, terre de misère et d’infortune s’il en est. S’agissant de littérature caribéenne on se doute que l’onirisme ne sera pas loin et, de fait, tout un pan du récit se réfugie dans l’onirisme, vaudou pas loin, ou plutôt Agwe, divinité de la mer sous la protection de laquelle Estevel serait né.
Gary Victor oscille ainsi entre le cru réalisme de la misère à Paradi, de ce qu’y survivre peut signifier, jusqu’à la manifestation des œuvres d’Agwe lorsque la situation l’exige.
Au niveau stylistique les phrases écrites sont parfois d’une longueur inaccoutumée et ont pu me perturber. Pas l’histoire ni la construction au rebours, passionnante et pathétique.
On ne choisit pas son lieu de naissance. Indéniablement Paradi, en Haïti, ne vaut pas mieux que les trottoirs de Manille !



L'avertissement de la terre !

8 étoiles

Critique de Frunny (PARIS, Inscrit le 28 décembre 2009, 52 ans) - 6 mars 2013

Ecrivain, scénariste haïtien né en 1958, Gary Victor est aujourd'hui l'un des romanciers les plus lus en Haïti. Il occupe actuellement le poste de rédacteur en chef au quotidien "Le Matin". Le Prix Casa de las Americas 2012 a récompensé son roman "Le Sang et la Mer", publié par les éditions Vents d'Ailleurs.

Une histoire tristement banale:
"j'ai commencé un roman ou je veux raconter ma vie, ma relation avec mon frère, avec Yvan, ce que ce pays m'inspire de rêves et de dégoûts. Un excellent moyen d'extirper définitivement de moi les vieux démons et de renaître à une vie nouvelle".
Hérodiane Palus est une petite paysanne de Saint-Jean, fuyant la province à la recherche d'un mieux-être devenu illusoire dans cette capitale.
Avec son frère Estevèl, ils vont échouer à Paradi; bidonville de Port-au-Prince, suspendu à flanc de montagne. Une gangrène de béton et de tôle. Un chancre, un non-lieu, un cimetière de vivants, une cité-dortoir pour parias.
Hérodiane nourrit de secrets espoirs; rencontrer le prince charmant qui prendra les traits d'Yvan Guéras, un beau, jeune et riche mulâtre qui la laissera se bercer de ses douces illusions.

Un portrait sans fard d'Haïti: "Une terre accoucheuse de sénateurs scélérats, bouffeuse d'espoirs et de dignité".
Les personnages sont attachants; tout particulièrement celui d'Estevèl, frère protecteur investi d'une mission et grâce à qui le Fantastique est omniprésent dans le roman:
"Il avait la sympathie d'Agwe, le dieu de la mer. Il était capable de pousser une porte qui donnait la possibilité de passer dans un autre monde".
Un roman qui lie à merveille les choses du rêve avec celles de la réalité.
Hommage est rendu à certains écrivains de la Caraïbe et à la lecture comme "porte de sortie" de l'enfer haïtien.

L'auteur parvient magnifiquement à maintenir l'équilibre entre le rationnel de l'histoire et la fantastique qui permet de garder l'espoir.
Un excellent moment de lecture !

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