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Avenue des Géants
de Marc Dugain
Catégorie(s) : Littérature => Francophone
critiqué par Gregory mion, le 24 mai 2012
(Inscrit le 15 janvier 2011, 30 ans)
La note:
Moyenne des notes :  (basée sur 5 avis)
Cote pondérée :  (9 143ème position).
Visites : 1 173
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Sur la Route, acte II.
À l’âge de quinze ans, Edmund Kemper, un grand escogriffe binoclard et prétendument surdoué, décide d’assassiner ses grands-parents. C’était en 1964 aux États-Unis. Ce double meurtre initiatique conduira Kemper à un parcours criminel parmi les plus scrutés dans le monde criminologique. Jamais condamné à mort grâce au jeu des rétractations ponctuelles et législatrices qui touchent le « capital punishment » aux États-Unis, Kemper est aujourd’hui un sexagénaire emprisonné à perpétuité à Vacaville (Californie) ; il est auréolé d’une réputation aussi légendaire que diabolique compte tenu de ses forfaits nécrophiles, de sa haute taille, de sa passion presque sexuée pour la décapitation des femmes et pour son intelligence que l’on situe à proximité de celle d’Einstein. Ce rapport sur les facultés intellectuelles de Kemper mériterait cependant d’être revu car les critères avérés de la « douance » excluent plusieurs formes de pathologies destructrices. De plus, la précocité intellectuelle implique une hypersensibilité complexe, ce qui n’a pas été franchement le cas de Kemper sauf à lui attribuer une vision de l’autonomie relativement plastique.
L’accumulation d’articles, de rumeurs, de rapports médicaux et policiers sur Kemper constituent indéniablement une base de données depuis laquelle des recoupements sont parvenus à établir un discours plus ou moins stable sur cette personnalité hors-norme. Il ne restait que la littérature pour « redire » la saturation de ces discours. Marc Dugain s’est donc attaqué à cette montagne peccamineuse nommée Mount Kemper. Fort heureusement, il n’a pas poursuivi une ligne narrative journalistique, c’est-à-dire qu’il n’a pas effectué l’exposition d’une lassante chronologie de la dépravation humaine centrée sur l’esprit de Kemper. On ne doit donc pas s’attendre à un roman sensationnaliste où des images désagréables précèdent l’explicitation du mal, voire sa banalisation tel qu’on aime à le dire maladroitement quand on manque d’arguments. Dugain n’ambitionne ainsi aucune rationalisation et d’ailleurs ce qu’il raconte relève davantage d’une photographie sociale que d’une expertise psychiatrique. L’essentiel du roman a lieu en Californie pendant la période des années 1960 et 1970, soit pendant le paroxysme d’un double conflit qui opposait l’Amérique au Vietnam et cette même Amérique à ses dissidents connus sous le nom de « hippies ». C’est donc à la fois un affrontement externe et interne, la preuve que les mouvements sociaux pris dans leur globalité ont plus à nous apprendre que l’épicentre d’un cheminement meurtrier dont l’envergure se limite à une réaction typiquement généalogique. À dire les choses clairement, la généalogie de Kemper, depuis ses ancêtres jusqu’au point d’aboutissement de ses crimes, constitue une focale potentielle pour interroger la généalogie d’une Amérique en train de questionner certains de ses modèles dominants. Du reste, la démarche généalogique qui passe d’un micro-événement à une dimension macrocosmique a été largement privilégiée par le cinéma d’horreur américain des années 1970. Si l’on prend un film emblématique comme The Texas Chainsaw Massacre, on s’aperçoit qu’il ne souhaite tomber dans aucun manichéisme, aucune séparation hasardeuse du point de vue des valeurs, pour la raison finalement assez simple que cette Amérique des années 1970 telle qu’elle se décrit dans le film de Tobe Hooper est une Amérique de victimes.
Marc Dugain, en écrivant et en hypertrophiant d’abord ne serait-ce que par la taille son personnage principal (Al Kenner, 2,20 mètres, alors que le « vrai » Kemper mesure 2,06 mètres), finit par changer le centre de gravité de son sujet, substituant la question de la vraisemblance individuée par celle du diagnostic collectif d’une époque marquée par certaines contradictions fondamentales. Par conséquent, les identités de Kemper et Kenner ne se reflètent pas avec le parallélisme d’un miroir, ce qui fait que les volitions proprement dites de Kenner appartiennent en général aux déductions littéraires de l’auteur, et ce bien qu’elles soient à notre goût tout à fait réussies, surtout dans la plupart des dialogues où Dugain fait montre d’une remarquable virtuosité. D’autre part, on ne dira rien de l’organisation spécifique du roman, fort astucieusement élaboré alors qu’il eût été si facile (et peut-être pardonnable) de s’empêtrer dans des considérations fallacieuses avec un être aussi protéiforme qu’Edmund Kemper. Mais Dugain n’est jamais tombé dans ces pièges pressentis, dans la complaisance de l’hémoglobine ou dans les sinuosités énigmatiques d’un tas de questions dont on attendrait des tas de réponses, c’est pourquoi son livre ne doit pas être confondu avec l’ergonomie d’un thriller ou d’un polar. Comme il est avéré que Kemper adorait prendre la route et tâter du bitume, il était normal de donner à ce livre un titre topographique et malicieusement polysémique – les lecteurs jugeront par eux-mêmes de ce choix d’intitulé à la fois efficace et pudique. Si bien qu’à reparler de sinuosités, on préfèrera dire que nous sommes ici en présence d’un superbe road-novel, ce qui n’est pas si mal quand on écoute les insipidités actuelles qui voudraient faire de Kerouac une sorte de précurseur du glamour cinématographique. Quitte à parler d’une attirance pour la route, relisons Kerouac dans le texte et visionnons Easy Rider, cela nous dispensera des commentaires imbéciles dont il faut à tout prix s’éloigner, au même titre que cela nous évitera de parler de Marc Dugain dans le sillage de ces épouvantables raccourcis. En outre, le « raccourci » est étranger à la route qui exerce son droit à la liberté ; préférons-y les détours et le comique des culs-de-sac.
En dernier lieu, donc, ce personnage littéraire d’Al Kenner, à l’instar des protagonistes « beat » représentatifs de la contre-culture, poursuit l’itinéraire difficile de la liberté. C’est qu’il y a un écart entre le désir de la liberté et les réalités qui déterminent ses conditions de possibilité. Dans Avenue des Géants, même si Kenner jette un œil méprisant sur le mouvement « hippie », il ne peut pas nier que prendre la route, pour lui, c’est équivalent à une forme de remontée vers les origines américaines de la liberté, exactement à la façon dont les « freaks » de la contre-culture exacerbent ce désir originaire d’égalité parfaite en taillant la route loin des centres urbains, loin des cellules familiales encroûtées. L’un poursuit une mise à l’heure des pendules familiales en enterrant ses grands-parents (méthode radicale qui peut se dispenser du temps long de la contre-culture), les autres rejettent le paradigme éducatif directement issu du sentiment de victoire consécutif à la Seconde Guerre Mondiale, interrogeant cette glorification devenue paradoxale tandis que le pays s’enfonce au Vietnam. Dugain est d’ailleurs magistral quand il aborde le thème de la désertion, dépeignant d’une gouache opportune le portrait « craché » de quelques déserteurs venus s’essayer à la contre-culture.
Par conséquent, on ne devrait en principe pas refermer ce livre en désirant vouer Kenner aux gémonies, Dugain n’ayant ni la trempe d’un auteur justicier, ni celle d’un absurde commentateur télévisuel. Kenner autant que les autres personnages, par l’intermédiaire d’une recherche similaire de la liberté, traduisent un état d’incubation inquiétant où commençait à s’insinuer la fragilisation du discours occidentaliste. Il n’est alors guère étonnant de voir émerger dans les années 1970 des films de zombies – c’est comme cela que Kenner semble juger les « hippies », sauf que ces portraits de l’errance ne faisaient que présager un état d’inertie sociale que l’esthétique du zombie avait à conquérir et que Dugain, dans son roman, restitue par le biais d’une chevauchée culturelle dont on devrait saluer la pertinence.
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| Les éditions |
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Avenue des géants [Texte imprimé], roman Marc Dugain
de Dugain, Marc
Gallimard
ISBN : 9782070132355 ; EUR 21,50 ; 2012-04-13 ; 360 p. ; Broché
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| Manque total d’empathie |
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Il est assez difficile de parler de ce livre qui laisse un sentiment de sidération. On pense à du cynisme mais cela implique une certaine conscience qui n’existe pas dans le comportement du personnage principal. Le récit est écrit du point de vue du narrateur que l’on est heureux de ne pas rencontrer. Il est écrit de façon clinique, sans émotion avec peu de dialogue et sur le mode de la description.
L’aspect psychologique et les soins psychiatriques qui pouvaient être donnés sont caractéristiques de l’époque des années 60. C’est aussi la vague hippie avec des essais de vie en autarcie et d’amour sans possession de la part de jeunes dont les parents ont de confortables revenus, qu’il nous montre sous un œil un peu dédaigneux.
Selon les dires de l’auteur, le livre retrace, une histoire vraie qu’il a voulu romancer après avoir vu un documentaire. Il commence à l’adolescence d’un jeune américain au QI supérieur, le jour de l’assassinat de John Kennedy, même si des retours en arrière visent à expliquer sa façon de se comporter, et se poursuit jusqu’à sa soixantaine.
IF-0113-4005
Isad (Saint-Germain-en-Laye, Inscrite le 3 avril 2011, 53 ans) - 9 février 2013 |
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| Comprendre, est-ce excuser ? |
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Après une critique principale aussi érudite et fouillée,y ajouter quoi que ce soit fait prendre le risque de paraître niais et sans intérêt .
Je me contenterai donc de donner pour ce livre mon impression générale sans entrer dans une analyse de spécialiste.
Je l'ai acheté sans savoir de quoi il parlait, juste sur les conseils (souvent avisés) de mon libraire .
Je l'ai donc abordé sans a priori, même si je connaissais l'existence de ce criminel et avais une vague idée de son parcours.
Je l'ai lu avec plaisir dans un premier temps car l'écriture est fluide, pertinente, souvent fine et suggestive alors que le sujet est un personnage écrasant tant au plan psychologique qu'au plan physique. L'auteur propose une construction intéressante et domine bien un exercice qui aurait vite pu devenir indigeste, sordide ou technique.
Pourtant, vers le milieu du livre, de nombreuses longueurs m'ont ennuyée et j'ai eu envie de le poser , le personnage étant très prévisible, froidement psychorigide et bien évidemment pas très attachant, même si de la confrontation de ce fils mal aimé avec son indigne mère, naît souvent la compassion du lecteur.
La dernière partie est arrivée un peu comme une délivrance , accompagné d'un sentiment de malaise à l'approche de la révélation des actes criminels qui sous-tendent l'ensemble du roman. Bref, c'est au moment de le refermer que je me suis sentie réellement soulagée, heureuse d'avoir quitté ces rives bourbeuses et d'avoir regagné la terre ferme.
Papyrus (Montperreux, Inscrite le 13 octobre 2006, 53 ans) - 30 juin 2012 |
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| Chacun sa route... |
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Grâce à une écriture sans fioriture mais réellement efficace, Marc Dugain a créé un véritable page-turner. Sans suspense mais avec une fraîcheur affranchie d'émotion, il m'a procuré un très grand plaisir de lecture.
Malgré le thème abordé, je me suis laissé guider dans la tête de Al Kenner: On le suit dans ce raisonnement qui lui est propre, on subit son absence de sentiments, ses nombreux préjugés, mais on se laisse conduire sans se débattre sur la route de sa liberté. Marc Dugain fait le portrait d'un homme hors normes et dangereux, dont la capacité mentale supérieure lui permet de mentir au monde et aussi finalement de se mentir à lui même. Il n'a pas conscience de sa vraie nature, son intelligence le conforte dans ses choix et en définitive lui voile la réalité.
Marc Dugain ne tombe pas dans les travers du sujet et évite donc de nous proposer une version journalistique ou une version glauque de l'affaire, pour nous plonger sans jugement dans la quête d'affranchissement d'un esprit perturbé au milieu de l'amérique libérée et libertine des années 60.
Killing79 (Chamalieres, Inscrit le 28 octobre 2010, 33 ans) - 9 juin 2012 |
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| L'horreur... |
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La critique principale résume bien l'intrigue de l'ouvrage. Pour ma part j'y ai surtout vu une exploitation du sordide qui transforme le lecteur en voyeur. N'étant pas un grand amateur de faits divers, j'ai modérément apprécié cet étalage complaisant des états d'âme du tueur qui ne veut surtout pas qu'on le prenne pour un fou et accumule à cet effet les démonstrations de psychologie de pacotille.
La question que l'on doit se poser, c'est pourquoi Marc Dugain, un écrivain "sérieux" a éprouvé le besoin de s'inspirer d'un tel fait divers pour son roman. N'a-t-il pas suffisament d'imagination pour nous concocter une intrigue originale ? Les descriptions de la Californie me paraissent approximatives et répétitives. Quant aux "hippies" des années 60, ils semblent très convenus... Contrairement à la 4ème de couverture, il ne s'agit pas d'un "hymne aux mouvements hippies"...heureusement !
Dugain peut mieux faire, espérons-le !
Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 73 ans) - 6 juin 2012 |
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