Un peu d’appréhension en effet à l’ouverture de ce petit livre : la crainte d’un parti pris préalable au stage qu’a effectué volontairement l’auteur, et qui pourrait n’être qu’un prétexte pour dénigrer, critiquer, dénoncer de manière manichéenne et revancharde, sur un ton plein d’amertume.
Et bien pas du tout.
C’est fin, vraiment d’une grande finesse, et tout est intelligemment dosé : si Bruno Migdal souligne certaines pratiques pas forcément très louables et le copinage qu’on fait mijoter silencieusement, il n’omet pas non plus de se moquer gentiment de certains auteurs de manuscrits, qui ne doutent de rien et se voient déjà érigés au panthéon des grands écrivains.
« Nombre de manuscrits sont assortis de leur propre argumentaire : Vous trouverez dans mon roman une vision sans complaisance….qui jette un regard ironique sur notre société…l’auteur est-il si peu maître de sa facture qu’il lui faille en livrer le contenu implicite, les vertus supposées ? »
« Aujourd’hui le manuscrit d’une folle, orné de sa robe de mariée : 600 pages dont le tiers pour résumer son projet, un second tiers pour détailler l’emploi du temps nécessaire à sa réalisation, un autre tiers défaisant point par point les refus des précédents éditeurs, et comme aurait dit le papa de Marius, un quatrième tiers de récit pur, inachevé, truffé de barbarismes […]
Le roman n’est pas qu’une thérapie, et ne devrait s’envisager qu’après le divan, et non se substituer à lui. La politique maison, qui ne privilégie pas forcement le risque, me sauve la mise.
Chère madame, je vous remercie de m’avoir confié votre manuscrit que j’ai lu avec attention. Malheureusement notre capacité en matière de fiction étant limitée….
Son troisième chapitre se grossira donc de ce refus supplémentaire, qui contribuera à alimenter son œuvre dévorante. »
S’il met une pointe d’humour par ci par là, c’est tout en nuance et sans exagération.
Et il n’oublie jamais l’ingrédient essentiel : parler de la littérature.
Subtil et savoureux.
« A quand le Manuscrit blanc sur fond blanc, sur lequel le lecteur se reposerait la vue et l’esprit, qu’il pourrait noircir à loisir, selon l’humeur, accomplissant le livre parfait que chacun porte en soi ? Avec l’esprit d’innovation, de subversion, qui nous agite cela ne peut pas ne pas avoir déjà été proposé.
Monsieur, c’est avec enthousiasme que je n’ai pas lu votre texte que je me propose de ne pas faire lire à notre comité.
J’ai donc le plaisir de vous informer que nous devrions donner une suite favorable à sa non-publication. »
Sissi (Besançon, Inscrite le 29 novembre 2010, 41 ans) - 13 avril 2012 |