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Du grand art!
Chine. Révolution culturelle. Dès la première scène, le contexte est remarquablement planté.
Quelque part, près d'un trou perdu de la campagne chinoise, une trentaine d'ouvriers s'activent à la construction d'une route. Le travail est pénible, quasi non rémunéré, les conditions de vie déplorables: abri précaire, crasse, nourriture carencée, insuffisante.
Un jour, le chef de chantier doit s'absenter, il délègue ses fonctions à l'un d'entre eux, et quand le chat n'est pas là... les souris dansent!
Ne prenez pas à la lettre la 4ème de couverture tissée d'inexactitudes et un peu trop racoleuse, ce n'est pas aussi simple... Ces hommes ne sont pas des anges! Ils ont tous à se reprocher des actes peu reluisants ou en tout cas que la société réprouve. Ils ont été envoyés là par les autorités en chantier de rééducation; certains, comme Yang sont venus s'y cacher. Pour autant, ce ne sont pas des criminels, mais souvent des hommes que la misère voire la souffrance psychologique ont conduits à commettre de tels actes.
La misère, en ces temps troublés, c'est d'abord la faim, thème omniprésent: elle justifie les tristes activités de Sun; lorsque Liu se souvient de sa folle équipée vingt ans plus tôt, on se retrouve propulsé en pleine campagne d'affinage de l'acier, quand les autorités débauchaient les paysans qui devaient laisser leur récolte sécher sur pied, prémices de la grande famine qui allait s'ensuivre "le pressentiment d'un malheur imminent avec son cortège de souffrances pour le peuple le fait frissonner" (l'auteur a vécu cela dans son enfance). Au passage, Mo Yan fustige cette politique de soi-disant développement économique porteuse de mort: famine, arbres détruits pour alimenter les "hauts fourneaux", usage inconsidéré des pesticides...
Et justement, parce que ces hommes ressentent le besoin de manger un peu de viande et n'ont pas trente-six moyens de s'en procurer, ils décident de tuer un chien. Encore sont-ils manipulés par un Yang Liujiu qui vise son intérêt personnel derrière cette action pour le soi-disant bien de la communauté.
Je m'arrêterai un moment sur l'épisode du chien car il occupe une place importante dans ce court roman.
N'allez pas voir là sadisme particulier mais simple différence culturelle. On ne trouve là ni plus de sauvagerie (je pourrais vous citer, hélas, maints exemples dans nos campagnes!) ni moins de compassion ou d'affection pour l'animal qu'ailleurs (Liu, le cuisinier a recueilli un petit chien borgne; la douleur profonde de Quiomai témoigne de son amour pour son chien). Il faut avoir le courage de lire l'ultime séance de lutte entre Sun et le superbe animal (p92 à 98). Cette scène atteint de mon point de vue au sublime parce qu'au delà d'un réalisme très dur, elle nous en dit infiniment sur la dualité de la nature humaine incarnée dans le personnage de Sun. Du statut de vil bourreau, il accède un moment à une dimension de noblesse lorsque reconnaissant en son adversaire un véritable héros, il ne demande qu'à lui laisser la vie sauve, trop tard hélas!
Et c'est bien ce qui me semble ressortir de ce roman. Sous leur carapace ou leur bassesse, ces hommes révèlent leurs faiblesses, leur souffrance, leur coeur parfois.
Liu, à l'apparition d'une jeune fille, verra se rouvrir une blessure profonde, une blessure d'amour source d'une conviction obsédante qui se retournera contre lui.
Lai Shu croira tenir à un moment sa chance, une chance qui aurait dû lui permettre d'accéder enfin à une part de bonheur. Son esprit ne pourra en supporter la perte.
Sun, dans une scène poignante, d'une intensité dramatique intense, devra prendre, sous la pression de mesures politiques prises en haut lieu, une décision terrible. Il accomplira son geste avec la seule humanité dont il puisse faire preuve en abandonnant ce qui aurait pu lui permettre de mieux survivre. Et lorsqu'un pressentiment horrible s'imposera à lui, il ne sera que courage, douleur et dignité.
Quant à Yang, victime de son penchant pour les femmes, c'est lui qui se retrouvera finalement piégé dans une histoire sordide.
Ainsi sous le rouleau compresseur de la misère et des évènements, tous se retrouveront broyés, leur vie décapitée.
Quelques années plus tard, le chantier interminable (métaphore de la vie?) continue et la nouvelle génération aborde elle aussi son lot de malheurs.
Quelques mots sur l'écriture. Déjà en 1988 (date de parution du roman dans son pays, Mo Yan se révèle un maître tant dans l'art de la description (cf. la découverte de l'amphore par exemple) que dans celui de la construction romanesque. Le récit n'est jamais linéaire. Il est conçu sur un mode séquentiel passé-présent récent qui s'entrecroise avec les évocations éclairantes d'un passé plus ancien ; ainsi, jouant de ces cassures, l'auteur parvient à imprimer au récit un rythme parfois haletant qui soutient l'intérêt du lecteur. Dans la scène où Bai Quiomai révèle à Yang son lourd secret, le procédé atteint sa quintessence en une sorte de balancement accéléré de la vie à la mort, de la mort à la vie qui s'achève par la superposition , dans l'esprit de Yang, des images des deux femmes qui lui auront été finalement fatales. Du grand art!
Enfin, notons que dans cette oeuvre plutôt noire,la langue,souvent haute en couleur,(ex:les injures de Quiaomai),les traits d'humour ("il se dit que dans ce monde fait de paix et de clarté,une femme n'est pas capable de tuer un homme à cause d'un chien") en rendent la lecture néanmoins savoureuse.
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