Le mariage du ciel et de l'enfer de William Blake

Le mariage du ciel et de l'enfer de William Blake
(The Marriage of Heaven and Hell)

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Stavroguine, le 25 octobre 2011 (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 35 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (33 871ème position).
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Les portes de la perception

A l’instar de Dante et Milton, glorieux ainés, William Blake (1757-1827), peintre, imprimeur et poète pré-romantique considéré par d’aucuns comme le plus grand artiste britannique, a entrepris à son tour un voyage aux Enfers. Instruit des techniques d’impression pratiquées dans le monde souterrain – qui correspondent à la gravure en relief, plus durable que l’encre, et que Blake pratique pour illustrer ses textes – le poète revient sur terre livrer aux vivants ses « visions mémorables » sur l’empire de Satan. En huit poèmes en prose rédigés entre 1790 et 1794, une époque où tous les espoirs qu’il avait placé en la Révolution Française n’avaient pas encore été déçus, William Blake tente de nettoyer pour nous les portes de la perception (« If the doors of perception were cleansed, everything would appear to man as it is – infinite » VI : A Memorable Fancy).*

Selon la conception de Blake, l’existence repose sur l’opposition des contraires. Il l’explique synthétiquement dans son deuxième poème, sorte d’introduction indispensable à la compréhension du reste de l’œuvre :

Without Contraries is no progression. Attraction and Repulsion, Reason and Energy, Love and Hate, are necessary to Human Existence.
From these Contraries spring what the religious call Good and Evil. Good is the passive that obeys reason : Evil is the active springing from Energy.
Good is Heaven ; Evil is Hell.


En conséquence, au contraire des Enfers de Dante et Milton, celui décrit par Blake apparaît moins comme un lieu de châtiment et d’expiation que comme une mer infinie où se déploie l’énergie et la créativité, un espace où l’homme et les démons doivent s’affranchir des règles (« I tell you no virtue can exist without breaking these ten commandments. » VIII : A Memorable Fancy). A travers ces poèmes, Blake crie la supériorité de la folle énergie sur la raison. Dans cette ode à la liberté et à la création, la prudence n’est qu’une « vieille fille laide courtisée par l’impuissance » et celui qui restreint son désir, ou pire encore son génie, pour s’assurer le confort et la gratification du moment présent n’est qu’un être faible et malhonnête.

A travers ces huit poèmes d’une force indéniable, Blake contribue donc à forger cette image d’un Satan libérateur, ami du poète et du fou, et qui s’oppose à la raison et la sagesse de Dieu. Sur qui a remporté la bataille, les opinions diffèrent : pour certains, Satan, déchu, a été relégué au royaume souterrain ; d’autres considèrent que le royaume des cieux est tout ce qui reste de la puissance de Dieu. Ces deux contraires revendiquent d’ailleurs leur lien avec Jésus Christ (« Jesus was all virtue, and acted from impulse, not from rules. » VIII : A Memorable Fancy, suivant directement la phrase citée plus haut). L’œuvre n’est cependant pas satanique ou antéchrist : Blake était profondément croyant et ne cesse de souligner l’importance de ces deux forces opposées pour l’existence humaine. Refusant l’approche manichéenne du Bien et du Mal défendue notamment par Swedenborg, critiqué ouvertement à plusieurs reprises dans ce texte qui apparaît comme une réponse à son texte Du Ciel et de l'Enfer, Blake se rapproche des philosophies orientales selon lesquelles le Bien et le Mal, loin de devoir s’annihiler mutuellement ou se combattre, participent également à l’existence unifiée du cosmos – d’où ce mariage du Ciel et de l’Enfer. Ainsi, dans le royaume des hommes, à mi-chemin entre ceux de Satan et de Dieu, deux types d’êtres coexistent animés par ces forces opposées qui les amènent à libérer ou à retenir (pour autant qu’ils en soient capables) les désirs et les pulsions qui les animent. Le poète appartient à l’Energie, à ce que la religion appelle le Mal. Son cousinage implicite avec le fou et le criminel est évident dans l’œuvre de Blake : tous trois sont animés par la même folie à laquelle ils laissent libre cours, le poète parvenant seul à l’exprimer sous une forme positive. Pour le bien et la survie de l’humanité, ces deux forces doivent continuer à coexister et à s’opposer malgré l’incompréhension dont les hommes obéissant à des forces différentes font preuve les uns vis-à-vis des autres. Seuls les ennemis de l’existence – les prêtres, Blake s’affirmant comme au moins aussi anticlérical qu’il est croyant (« As the caterpillar chooses the fairest leaves to lay her eggs on, so the priest lays his curse on the fairest joys. » IV : Proverbs of Hell) – tentent donc de réconcilier ces deux types d’hommes (« These two classes of men are always upon earth and should be enemies ; whoever tries to reconcile them seeks to destroy existence. Religion is an endeavour to reconcile the two. » VI : A Memorable Fancy).

Toutefois, en Enfer, seule la force active de l’énergie subsiste. La plus célèbre partie du livre, consacrée aux proverbes de l’Enfer, illustre parfaitement cette vision d’un monde infernal encourageant la libération pour le meilleur et pour le pire des forces actives que sont la folie et le génie. Comme l’écrit Blake, ces proverbes, plus que n’importe quelle description architecturale ou vestimentaire, permettent de rendre compte de la nature d’une civilisation. Tout, en Enfer, vise à écraser le calcul et la prudence afin de permettre le déchaînement des forces vives :

Improvement makes straight roads, but the crooked roads without improvements are roads of Genius.

Expect poison from the standing water.

If others had not been foolish, we should be so.

One thought fills immensity.

Everything possible to be believed is an image of truth.

If the fool would persist in his folly, he would become wise.

He who desires but acts not breeds pestilence.

No bird soars too high, if he soars with his own wings.

Prisons are built with stones of Law, brothels with bricks of Religion.

The road of excess leads to the palace of wisdom.


Œuvre de génie, splendide dans son écriture et d’une grande puissance, Le mariage du Ciel et de l’Enfer, après avoir fait débattre théologiens et psychiatres, continue d’exercer une influence notable sur la culture populaire. Bien entendu, il fait partie des œuvres clés du mouvement gothique (Marilyn Manson en a donné la lecture au Musée Getty), mais il est aussi à l’origine du nom du groupe The Doors (les portes de la perception évoquées plus haut) et est bien entendu cité dans le film Dead Man, de Jim Jarmusch, où le personnage interprété par Johnny Depp s’appelle William Blake. Au-delà de cette portée qui perdure, l’œuvre vaut plus encore pour sa dimension intellectuelle et artistique, sur les portes qu’elle ouvre et l’influence qu’elle aura eu sur les artistes et les penseurs postérieurs à Blake. Tout ceci contribue à faire du Mariage du Ciel et de l’Enfer une œuvre à lire, incontestablement. Pour tout ce qu’elle est, d’abord, et pour tout ce qu’elle provoqua, ensuite.


*Parce que j’ai lu le livre en anglais, et parce que je considère que la poésie supporte généralement mal la traduction, j’ai préféré citer le texte dans sa version originale. Cependant, l’édition critiquée est bilingue, bien que la traduction, souvent trop littérale, ne rende pas très bien compte de certaines nuances. Mieux vaut donc, selon moi, lire l’œuvre en anglais et ne se servir de la traduction que comme un support en cas d’incompréhension.

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Les éditions

  • Le mariage du ciel et de l'enfer [Texte imprimé] William Blake traduit de l'anglais par Jean-Yves Lacroix
    de Blake, William Lacroix, Jean-Yves (Traducteur)
    Allia
    ISBN : 9782844854124 ; EUR 3,00 ; 08/09/2011 ; 80 p. ; Poche
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The Marriage of Heaven and Hell, 1794

5 étoiles

Critique de Martin1 (Chavagnes-en-Paillers (Vendée), Inscrit le 2 mars 2011, - ans) - 18 octobre 2014

Je voudrais d'abord remercier Stavroguine pour le livre dont il m'a fait don, et pour sa critique élogieuse. Parce que j'ai du respect pour lui, je ne vais pas lui mentir et donc lui dire pourquoi ce livre ne m'a guère convaincu.
Qui est William Blake ? Un poète et un peintre anglais de la fin du XVIIIème et du début du XIXème siècle, peut-être aussi un homme en conflit sérieux avec son temps, qui l'accuse d'occultisme, voire d'être un dément. Influencé par les Lumières qui émanaient de France, par la Révolution Américaine, il influencera à son tour les grands romantiques : Byron, Shelley...
Comment caractériser cette œuvre ? Je dirais, à la fois philosophique et ésotérique. L'auteur y mêle des réflexions absconses sur le sens du Bien et du Mal, des proverbes sataniques et des songes prophétiques.
Certains passages sont joliment dit, comme :
Till the vilain left the paths of ease
To walk in perilous paths and drive
The just man into barren climes.

J'avoue que la forme m'a plu. En ce qui concerne le fond, je serai plus sévère.
L'argument c'est : le Mal et le Bien ne sont que des appellations factices pour désigner respectivement l'Energie de l'homme et ce qui en est la circonférence, la limite. La totale satisfaction des énergies mène à la délectation éternelle et même à la sagesse. Le Bien, c'est la Raison ; celui qui raisonne, qui limite ses énergies, c'est qu'il a la volonté trop faible pour les satisfaire.
Il poursuit avec cette célèbre phrase : If the doors of perception were cleansed everything would appear to man as it is – infinite. For man has closed himself up, till he sees all things through narrow chinks of his cavern.
En d'autres termes : l'homme qui raisonne ne regarde le monde infini que par d'étroites fenêtres.
Ainsi, Blake préfère le fou au philosophe, l'excessif au modéré, mais prétend les « marier » : ils participent tous deux à la complétude de l'univers. Les place-t-il sur un pied d'égalité ? Je ne suis pas sûr. Il m'a semblé comprendre, parfois qu'il ne croit la découverte de l'infini possible qu'en déployant toutes ses énergies dans la plus parfaite exubérance. Je crois qu'il reproche à la raison d'être trop scrupuleuse, trop mesurée, presque calculatrice, se créant elle-même des bornes à sa recherche de vérité.

Mais Blake n'est jamais que Blake. Il cherche la provocation avec ses portraits de démons et l'apologie de la jouissance, mais sa pensée, il me semble, n'atteint pas son but, se heurte à plus fort qu'elle. Nos désirs, nos énergies comme il les appelle, sont en fait un salmigondis d'appétences vagues et contradictoires. Nous désirons comprendre la vérité par amour de celle-ci, nous désirons la nier par amour de soi-même. Nous désirons être les plus grands maîtres des réalités ; nous désirons nous soumettre à celles qui nous plaisent. Nous désirons être libres ; nous nous enfermons dans la vanité. Nous désirons avoir la paix ; nous désirons faire la guerre. Nous désirons cela et son contraire, parce que nous sommes des créatures très imparfaites ; et Blake nous demande de nous jeter à corps perdu dans n'importe laquelle de ces directions, sans même songer que satisfaire un désir nous rend plus avide de satisfaire les autres, plus enragé à l'idée de ce qui nous échappe. Raisonner, théoriser lui est pénible ; il a compris – en cela il est très cohérent – qu'il y a trop de raison dans les religions. Au fond, Blake désire un monde chaotique où plaisir, excès, instinct, ambition et folie cohabitent avec tempérance, modération, rigueur et raison. Il ne voit pas que pour étendre convenablement l'empire de ses Energies, il faudrait l'étendre sur celui des autres, non seulement les "prolifiques", dont la volonté est trop faible pour s'y opposer, mais aussi ses semblables, les autres Dévorants. Notre auteur se penche sur ce qu'il croit être sa vocation et se rend compte que c'est l'Enfer. Alors, fidèle à lui-même, il se met à désirer l'Enfer, à le dessiner, le peindre, le rendre plus comique, plus subtil, plus bariolé. Il remarque enfin que toute opposition le révulse (One thought fills immensity), c'est pourquoi, dans un dernier geste qui ne manque pas de poésie, il procède, non pas au Mariage, mais à une sorte de concubinage du Ciel et de l'Enfer : car pour moi, l'Enfer ne déteste personne, et ne se marie avec personne. L'Enfer est un célibataire frustré, simplement occupé à s'aimer lui-même.

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