Rue de la Miséricorde de Adolfo Caminha

Rue de la Miséricorde de Adolfo Caminha
(Bom-crioulo)

Catégorie(s) : Littérature => Sud-américaine

Critiqué par Débézed, le 24 août 2011 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 73 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 4 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 848ème position).
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Comme la colère d’Othello

C’aurait pu être une tragédie grecque ou le livret d’un opéra avec un homosexuel noir dans le rôle du baryton, une Portugaise blanche dans celui du ténor et un jeune et mignon moussaillon dans celui de la soprane, mais ce n’est qu'une banale tragédie comme les journaux en dévoilent chaque jour, ou presque, qui se déroule dans un quartier de Rio de Janeiro à la fin du XIX° siècle.

Bom Crioulo, le Noir, navigue sur une vieille goélette de la marine brésilienne prise dans la « pétole » en rentrant au port, à Rio de Janeiro, il figure parmi les punis que le capitaine fait fouetter pour leurs manquements à la discipline. Bom Crioulo est un ancien esclave, une force de la nature, qui a été enrôlé de force quand il a été repris après une tentative d’évasion dans le sertao. Dans un premier temps, la mer est, pour lui, comme un grand espace de liberté où il se sent revivre, redevenir un homme qu’il n’était plus dans les plantations.

Mais, bien vite, ne supportant plus le mépris des officiers, le marin bosseur et docile qu’il était devient arrogant, fainéant et désobligeant à l’endroit de ses supérieurs qui ne connaissent que le fouet pour faire plier les fortes têtes. Et, quand le jeune et mignon moussaillon monte à bord, tout bascule, il tombe amoureux et devient jaloux et agressif mais supporte les châtiments avec courage pour impressionner l’éphèbe.

Quand il rentre à terre, il emménage alors avec le mousse dans une petite chambre qu’il loue chez une ancienne prostituée qu’il a, un jour, sauvée des mains de violents agresseurs. Mais la logeuse, n’est pas, elle aussi, indifférente aux charmes du jeune homme. « D’où la haine, cette haine qui le soulevait, sourde, remâchée, sauvage comme la colère d’Othello, contre le mousse ». Et, ainsi, le trio infernal est formé, les tensions peuvent s’exercer et le drame se mettre en place pour l’explosion finale.

Dans cette tragédie d’un grand classicisme, Caminha, hors l’amour et la haine, traite avec courage et audace, et il en fallait certainement à cette époque, des relations interraciales, de l’homosexualité, de l’amour charnel et même de l’onanisme sans jamais sombrer dans la vulgarité ni la grossièreté mais en restant, bien au contraire, toujours dans une grande pudeur et une fine sensualité. Et, plus au fond encore, il évoque le racisme, les ravages de l’esclavagisme et la fatalité qui en découle, privant les Noirs d’un bonheur possible car toujours le destin maudit rattrapera Bom Crioulo, Othello ou Negao. , Sergio Kokis a certainement lu cet ouvrage avant d’écrire « Negao et Doralice ».

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Une tragédie brésilienne

8 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 40 ans) - 30 août 2015

Ce roman a été écrit en 1895 et s'inscrit dans une démarche naturaliste. Les comportements et le caractère quasiment animal des personnages sont finement exploités ici. Bom-Crioulo est vraiment décrit comme un personnage guidé par ses pulsions, violentes et/ou sexuelles. Cette attirance intense qu'il a pour le très jeune Aleixo ( 15 ans ) est tout de même essentiellement charnelle, même si quelques sentiments sont convoqués. Sa manière de concevoir l'acte sexuel est bestiale, sans doute aussi car la thématique même de l'homosexualité reste inconfortable dans la société de cette époque. Bom-Crioulo côtoie un univers masculin, celui des marins. Cette sexualité considérée comme amorale, il ne peut donc assumer pleinement cet amour difficile à nommer et qui ne renvoie sans doute à aucun des modèles véhiculés à cette époque.

Il y aurait des comparaisons intéressantes à établir avec le célèbre personnage théâtral Othello. Quand Aleixo, en pleine quête identitaire adolescente, ressent du désir pour une femme, tout se complexifie et l'irréparable est commis. Bom-Crioulo perd tout et ce bouleversement intérieur réveillera inéluctablement sa bestialité.

J'ai beaucoup aimé l'écriture d'Adolfo Caminha. Les descriptions en mer sont sublimes, riches en métaphores. Il est parvenu à insuffler du rythme dans son roman et à dépeindre une époque, un univers bien précis tout en parvenant à photographier des valeurs et un système de pensée lié à cette période. Adolfo Caminha parvient à faire une belle étude des comportements humains, tout en abordant une sexualité peu abordée en littérature à son époque.

Un Othello homosexuel

8 étoiles

Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 42 ans) - 15 janvier 2012

Il s'agit d'un drame de bazar, entre les ports et ruelles du Nordeste brésilien de la fin du XIXème. Un mousse fragile, s'étant laissé allé dans une escapade homosexuelle avec un vigoureux marin noir, se met en couple avec sa logeuse, pendant que son ex-amant est alité à l'hôpital. Les rôles s'inversent : le beau mousse, rappelant physiquement le Tazzio de Mort à Venise, se forge, tant plastiquement que psychologiquement, en gagnant en muscles et en assurance, au grand bonheur de sa compagne portugaise.
Puis, à la sortie de l'hôpital du marin noir, les choses changent...

De facture classique dans la trame narrative, ce court roman, plus long qu'une nouvelle, est avant-gardiste, dans le thème abordé, c'est le moins qu'on puisse dire. Le style est vif, l'affaire bien menée, l'ensemble s'avale vite fait et frappe l'esprit. Si le thème peut émouvoir, surprendre ou choquer, il est d'une forte actualité et d'une acuité certaine.

Le drame de la jalousie...

9 étoiles

Critique de Sissi (Besançon, Inscrite le 29 novembre 2010, 49 ans) - 15 novembre 2011

Très avant-gardiste ce très beau texte de Caminha, qui en 1895 aborde de manière très frontale une histoire d’amour homosexuelle, vécue par un Noir, pauvre, insoumis et fier.
Assez osé pour l’époque, mais admirablement traité, avec un soucis du détail évident dans l’évolution des sentiments qui hantent, puis rongent, et finissent par perdre Bom-Crioulo.
D’abord il y a la rencontre, et le véritable raz de marée que provoque chez ce grand noir fougueux l’attirance pour le jeune mousse Aleixo , au moment même où il l’aperçoit .
Le désir que ce dernier suscite est quasi animal :

« Ce mouvement indéfinissable qui fond en même temps sur deux natures de sexes opposés, déclenchant ce désir physiologique de possession mutuelle, cette attraction qui rend l’homme esclave de la femme et, dans toutes les espèces, précipite le mâle vers la femelle, Bom-Crioulo l’éprouva de façon irrésistible dès que son regard rencontra celui du petit mousse. »

Ensuite il y a l’obsession, la perte de contrôle, et le désir qui devient « une hantise de tous les instants, une idée fixe et tenace, une défection de sa volonté dominée de façon irrésistible. »
Puis la passion, la séparation forcée, et la jalousie, qui ronge, hante, détruit, annihile.
Bom-Crioulo, envoyé sur un autre bateau, ne supporte pas d’être séparé de son amant, il tombe malade, maigrit, se voit supplanté dans le cœur du petit mousse, et ne peut le supporter…
C’est l’éternel triangle amoureux, avec l’objet d’un même désir que se disputent deux êtres, prêts à tout pour obtenir envers et contre tout les faveurs du troisième.
La jalousie aveugle, pervertit, pousse à toutes les extrémités, même celle du racisme.
Ainsi, Dona Carolina à l’encontre de Bom-Crioulo sur qui elle déverse sa rancœur :
« Et un Noir, Jésus Marie, un de ces Noirs sans moralité, par dessus le marché ! »

Enfin il y a la fureur, la rage, l’envie de saccager, d’anéantir…que Caminha décrit divinement bien, avec un vocabulaire choisi, et des phrases pointilleuses où les sentiments sont analysés de manière très justes.
La focalisation omnisciente, choisie judicieusement par l’auteur, nous permet, à nous lecteurs, d’être les véritables spectateurs du drame qui se joue sous nos yeux impuissants.

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