Le sang, cavalier rouge de Odile Caradec

Le sang, cavalier rouge de Odile Caradec

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie

Critiqué par Cyclo, le 15 août 2011 (Bordeaux, Inscrit le 18 avril 2008, 72 ans)
La note : 10 étoiles
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la poésie nous rafraîchit

Odile Caradec vient de faire paraître un nouveau recueil, "Le sang, cavalier rouge", aux éditions Sac à mots. J’ai l’habitude de fréquenter Odile depuis longtemps, et de me plonger dans ses poèmes primesautiers, fantaisistes, concrets, charnels, qui nous montrent comment “désapprendre le monotone”, tant il est vrai que nous en avons bien besoin, surtout nous qui vieillissons. Mais Odile a gardé un esprit étonnamment vif, avec aussi le goût de nous rapprocher de l’animal le plus humble, auquel elle rend hommage, comme avant elle le Béarnais Francis Jammes : “Or dis-toi bien ceci : tout poème terminé / (l’est-il jamais ?) / ne vaut pas le formidable braiement de l’âne” ou “Que ne puis-je braire pour dire ma pleine / satisfaction”.

Ici l’auteur s’adresse à l’“humain relatif / humain infinitésimal” que nous sommes, loin de l’orgueil des grands de ce monde qui ont l’outrecuidance de se croire immortels. Notre poétesse sait que les “morts coriaces” peuplent le “paysage intérieur”, et sont le revers de “la chair ombreuse du monde” ; et, de fait, quand elle “arbore une écharpe couleur de feu” et se ceint des mots pour traduire le monde, “la mort devient invraisemblable”, puisque “la poitrine des vivants se soulève et repousse / le beau ciel étoilé”. Oui, le soir, la nuit sont beaux, et peut-être propices à la rêverie poétique : “je me raccroche au vin du soir / à la musique des étoiles”.

Odile nous livre ici son art poétique : “Quand dorment les poètes, leurs antennes / touchent le centre de la terre”. Il est sûr que le sommeil est non seulement réparateur, mais il nous porte à l’écriture au réveil : “Je me lève aussi pâle qu’une feuille / sur laquelle rien n’a encore été écrit” ; cette pâleur vient-elle des rêves, des poèmes écrits en songe, “des mots-étoiles, des mots-trous-noirs” qui se dissimulent sur “le papier caché” ? Ce qui est sûr, c’est qu’allégé par la nuit “l’esprit, sûr de son chant, sûr de son vol / ouvre les ailes et plane”. Et nous aussi, lecteurs, nous planons, nous voguons, nous découvrons avec l‘auteur “le bleu, mon précipice / Le bleu, mon champ d’étoiles”, et sans crainte de tomber au fond d’un trou ni de se perdre dans le noir.

Car une fois éveillés (et quoi de mieux pour s‘éveiller que la lecture de tels poèmes ?), pourquoi traîner au lit : “nous nous lèverons pour éprouver notre verticalité”, nous dit l’auteur, et nous suivrons “le fil de la vie” qui “va de cœur en cœur”. Et la respiration se fera plus dense : “Ah ! Que ma poitrine soit la proue du navire”, car c’est ainsi qu’on pourra “capter en sourdine les eaux furtives du poème” (oui, il y une sorte de fluidité dans les vers d‘Odile, ils coulent comme un ruisseau, une rivière, un fleuve, ou la mer même). Et voici que “débarque au plus profond / de toi la balle de lumière”, nous affirme-t-elle avec certitude, cette lumière que nous possédons tous en nous, cette lumière qui, analogue à la “neige, peau lumineuse du silence”, est peut-être la part de Dieu en nous.

Sans doute, pour écrire un poème, aussi bien que pour le lire et l’apprécier, le silence est nécessaire, et le soir, et la nuit, et le petit matin aussi, quand on n‘est pas encore entré dans la folie de la course du quotidien ou quand on n‘y est plus. Là encore, Odile nous rappelle que “manger dormir marcher ne sont que choses vaines / Ce qui est primordial c’est que bondisse ma cervelle”. Ah ! Quand “soudain je deviens plus grande que la chambre” (ne savons-nous pas nous aussi, mais pas avec cette poétique évidence, que la littérature nous grandit, que sans certains écrivains, nous restons petits ?), le poème entre en scène, “ouvre toutes les portes”, comme “le bel E muet”, et voici que la femme se transforme en “grande harpe éolienne / en puissance”, avide d‘accrocher son cœur “comme un tableau de maître à un clou vibratile”.

Bien sûr, la mort reste en filigrane, puisque “le sang est un pont d’homme à homme”, et que le poète ne peut oublier son âge : “car en plus de trente-mille jours / j’ai fait le tour de ma personne”. Et vieillir reste lourd : “La pesanteur me dompte / Nous sommes si pesants”. Désormais, l’auteur constate que ses “pas feutrés […] mènent au cimetière”. Mais elle ne regrette rien et nous le dit avec humour : “Terrienne complète deviendrai / quand serai mise en terre” ou “il est très doux d’humer le monde / par le bas” ! Toutefois, un petit rappel : “Je ne veux pas mourir avant d’entendre / encore une fois le chant du merle”, car les oiseaux, tout autant que l’âne, nous initient à la vie simple, et sans doute à accepter la mort, ce seuil à franchir que nous redoutons tous, que nous nous efforçons d’oublier, cette mort devenue aujourd’hui quasiment tabou.

Il est bon que ce soit la poésie qui nous signale le ridicule qu’il y a à l’oublier. Merci, Odile, de ces poèmes rafraîchissants qui nous peuplent l’âme. Comme son ami Georges Bonnet (dans la nouvelle Le passant, de son tout nouveau livre "Chaque regard est un adieu", Ed. Le Temps qu‘il fait), Odile Caradec “ferme les yeux pour écouter au fond de sa mémoire”. Ce qui est sûr, c’est que le temps de cette lecture, “je suis resté flottant entre le charbon et les étoiles”, comme Jacques Réda ("Retour au calme"), et ce fut un rare plaisir.

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