Purgatoire de Tomás Eloy Martínez

Purgatoire de Tomás Eloy Martínez
(Purgatorio)

Catégorie(s) : Littérature => Sud-américaine

Critiqué par Jlc, le 22 juillet 2011 (Inscrit le 6 décembre 2004, 73 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 10 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 591ème position).
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La féerie de l'illusion

Regardez bien la photo de Raymond Depardon qui est en une de couverture. Au besoin, agrandissez la sur votre écran d’ordinateur. Cette porte de voiture ouverte sur une route déserte d’un univers vide laisse pressentir un drame. Tout est suggéré quand rien n’est encore dit. L’illusion de l’image introduit l’illusion romanesque.

Dans une petite ville du New Jersey, Emilia Dupuy, cartographe et argentine en exil, espère toujours retrouver Simon, son mari disparu il y a 30 ans dans la province de Tucuman où ils travaillaient ensemble à dessiner des cartes qui leur « avaient appris à créer des illusions là où la vérité paraissait le plus invincible ». Ils ont été arrêtés par des soldats et nous sommes en 1976, au temps de la dictature militaire. Tout atteste que Simon est mort, mais Emilia ne peut ni ne veut pas le croire. Pourquoi aurait-elle été libérée, elle et pas lui ? Alors elle a bourlingué dans toute l’Amérique du Sud, à la recherche de tout indice. Et voilà qu’il est là dans ce café en train de discuter. Bien qu’elle ait tant de fois imaginé cette scène, elle ne se sent pas prête. Simon est là et il n’a pas changé alors qu’elle sait qu’elle a vieilli malgré ses efforts pour estomper les rides du temps. Après une aussi longue absence, cette distorsion sera-t-elle un nouvel abîme entre eux ? Si « la véritable identité des gens, c’est leurs souvenirs », ils vont se peut-être se reconnaître.

Retour sur ce qui s’est passé pendant cette « dictature des ténèbres » où une incapable a du céder le pouvoir à de médiocres généraux, imbéciles assassins de la liberté d’un peuple égaré. Cette histoire, Emilia l’a racontée à un écrivain argentin exilé comme elle aux Etats Unis. Relate-t-il ce qu’elle lui a dit ou a-t-il trouvé des documents dans les archives ? Ecrit-il un roman ? A nous de le découvrir.

« Purgatoire » est un fantastique -à tous les sens du terme- roman d’amour, hors du temps, tout en étant le récit de ces années noires dont la devise était « Dieu, Famille, Patrie » qui n’est pas sans rappeler celle, tout aussi sinistre du régime de Vichy. Eloy Tomàs Martinez a un art consommé du roman et suscite chez le lecteur l’excitante contradiction entre l’impatience de vouloir connaître la suite et le désir de faire durer encore et encore le plaisir de lecture.

Il sait capter tous les moments de cet amour fou qui a survécu à trente ans d’absence et d’errance même si parfois Emilia s’habituait, rappelant cette remarque de Proust : « La souffrance la plus humiliante est de sentir qu’on ne souffre plus ». Il sait aussi, au travers de cet amour, se faire chroniqueur de la dictature, d’autant que le père d’Emilia a été le conseiller opportuniste et cynique des généraux. Il sait « quand la réalité est contraire qu’il faut l’effacer le plus vite possible ». C’est pourquoi il ne veut jamais entendre parler des « disparus » et notamment de son gendre. Il nie la ronde des folles de mai, mères ou amantes qui tournent sans fin autour de la place de mai. Il sait détourner le regard du peuple en exploitant la coupe du monde de foot qui sera gagnée par l’équipe argentine à Buenos Aires. Il poussera à la guerre des Malouines et aura la lâcheté habile de n’en assumer aucune responsabilité. Il croira justifier la torture « ces pratiques qui ressemblent à des crimes et ne sont que justice. Grâce à la souffrance momentanée d’un homme, on peut sauver la vie de beaucoup d’innocents ». On sent dans ces pages toute la colère de Martinez envers « ce magicien pervers », personnage fictif certes mais symbole des horreurs de la dictature. Toutefois l’auteur a su garder le sens tant de l’humour (la visite des souverains espagnols en 1978 est désopilante de ridicule) que de l’ironie quand il imagine Dupuy allant demander à Orson Wells de réaliser un film à la gloire de l’Argentine des généraux et recevant pour réponse cette gifle : « Je fais ton film avec mes dons de magicien et toi tu utilises ta magie pour faire réapparaître les disparus ». Il cite aussi Wells dans une scène où Emilia punie par son père est victime d’une mise en abime comme l’était Rita Hayworth dans le film « La dame de Shanghai ».

C’est un très riche roman parfaitement maîtrisé où tout est signe que ce soit l’errance d’un couple et celle d’un pays, l’attente qui se réfère au « Purgatoire » de Dante. Un livre plein de mystères où la féerie de l’illusion l’emporte sur la médiocrité des imposteurs, ce qui est un autre signe, celui de l’espoir.

C’est hélas le dernier roman écrit par Martinez qui est mort l’année dernière et dont le purgatoire littéraire sera, lui, probablement très court.

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Les éditions

  • Purgatoire [Texte imprimé], roman Tomàs Eloy Martínez traduit de l'espagnol (Argentine) par Eduardo Jiménez
    de Martínez, Tomás Eloy Jimenez, Édouard (Traducteur)
    Gallimard / Du monde entier (Paris)
    ISBN : 9782070126125 ; EUR 21,90 ; 17/03/2011 ; 1 vol. (300 p.) p. ; Broché
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Curieux livre

7 étoiles

Critique de Falgo (Lauris, Inscrit(e) le 30 mai 2008, 77 ans) - 7 octobre 2017

La figure centrale du livre, Emilia, est déchirée entre son amour pour son mari, opposant liquidé par la dictature argentine, et son désamour pour son père, artisan étroitement lié à cette dictature.
Son attachement à son mari la conduit à le faire revivre dans une sorte de rêve éveillé dans lequel imagination et réalité se mêlent étroitement. Comme se présentent des périodes et des événements multiples qui ont jalonné sa vie, comme la figure toujours présente de son père. On a donc à faire à une superposition constante, à la fois réaliste et imaginaire, des périodes de sa vie, comme des turpitudes de la dictature argentine (d'ailleurs curieusement un peu masquée).
Du coup le lecteur met du temps à se situer par rapport aux récits et, si le déchirement de l'héroïne est plutôt bien décrit, je me demande si la complexité de la narration ne dessert pas finalement l'intention de l'auteur.

en eaux troubles

5 étoiles

Critique de Ellane92 (Boulogne-Billancourt, Inscrite le 26 avril 2012, 41 ans) - 19 décembre 2014

Emilia rejoint son ami écrivain, qui a décidé d'écrire son histoire, dans un bar. Au plein cœur de la dictature argentine, 25 ans auparavant, elle et son mari, Simon, cartographes, ont été arrêtés et séparés. Fille du docteur Dupuy, bras droit du tyran, Emilia est vite libérée. Mais malgré les témoignages de ceux qui affirment que Simon a été vu une balle dans la tête, elle est persuadée qu'il est encore en vie. Elle passera les 25 années suivantes à le chercher. Et c'est cette poursuite sans fin qu'elle raconte à l'écrivain en manque d'inspiration, lui qui s'est exilé pour ne pas souffrir du régime politique de son pays.
Depuis peu, Emilia a changé. Elle affirme avoir retrouvé Simon, par hasard, dans un bar. Elle l'a reconnu à sa voix, qui n'a pas changé. Lui non plus n'a pas changé d'ailleurs, les 25 années passées semblent ne jamais avoir existé pour lui.

Alors, je vais être très franche : je n'ai absolument rien compris à ce livre !
L'auteur évoque la rencontre d'Emilia et de l'écrivain dans le café, les gens qui passent et qu'il voit par la fenêtre, le passé d'Emilia, tel qu'elle le raconte, c'est-à-dire de façon non chronologique et souvent contradictoire, des digressions analogiques et sans doute philosophiques entre l'existence d'Emilia et de Simon et les cartes qu'ils dessinaient dans leur jeunesse ou le rôle de l'écriture. Le côté fantastique de l'histoire, avec ce Simon à l'abri du temps, m'a beaucoup dérangée, les délires de la presse people de la maîtresse du Dr Dupuy m'ont ennuyée, je n'ai pas réussi à remettre dans le bon espace-temps l'histoire d'Emilia, entre son enfance, sa jeunesse, sa quête, sa mère, etc… Bref, intellectuellement, je suis allée au bout de ce livre, mais tourner la dernière page n'a pas mis un terme à ma perplexité quant au but de l'auteur ou l'intérêt de l'ouvrage ! Dommage !

Dimanche dernier, au sermon, le père Flannagan a évoqué le purgatoire. L'Eglise catholique croyait que le purgatoire représentait la purification indispensable aux âmes imparfaites pour entrer au paradis. On enseignait qu'accepter les tourments comme un acte d'amour à l'égard de Dieu, ainsi que toutes les formes de châtiment et de pénitence, c'était le purgatoire. Avant, c'était comme ça, plus maintenant. A présent, l'Eglise est plus tolérante, a dit le curé. Le purgatoire est une attente dont on ignore la fin.

Nous avons passé notre vie à dresser des cartes, fait remarquer Simon, et je ne sais toujours pas à quoi elles servent. Je me demande parfois si elles se réduisent à des métaphores du monde. Qu'est-ce que tu en penses, toi ?
Ce sont non pas des métaphores mais des métamorphoses, comme les mots et comme les ombres que nous projetons. Il suffit qu'une carte dessine la réalité pour que la réalité se modifie.


Plus je pénètre la vie d'Emilia, plus celle-ci m’apparaît, du début à la fin, comme un enchaînement de pertes, de disparitions, de quêtes vaines. Elle a consacré des années à pourchasser des néants; des personnes qui n'existaient plus, à se souvenir de faits qui ne s'étaient jamais produits. Et si nous étions tous ainsi ? Notre vie ne se réduit-elle pas à malmener l'histoire pour y laisser un signe de notre passage, une misérable fumée, une petite lueur, tout en sachant que même la trace la plus profonde est un oiseau emporté par le vent ? Un être humain équivaut à un autre, il est possible que nous soyons tous morts sans nous en rendre compte, ou que nous ne soyons pas encore nés et que nous l'ignorions, avais-je dit à Emilia l'une des dernière fois où je l'avais vue. Nous venons au monde à notre insu, à cause d'une somme de hasards, et nous partons n'importe où, très probablement nulle part. Si tu n'avais pas aimé Simon, tu en aurais aimé un autre. Tu l'aurais fait avec joie et sans culpabilité, car on n'aime pas ce que l'on ne connait pas.

Malaise …

6 étoiles

Critique de Tistou (, Inscrit le 10 mai 2004, 61 ans) - 4 octobre 2014

Malaise, un peu malaisé à lire ce « Purgatoire ». Tomas Eloy Martinez a compliqué un peu trop à mon goût le mode narratif et j’avoue avoir eu un peu de mal à m’y retrouver. Et c’est dommage parce que cette lecture est intéressante. Le sujet ; la dramatique période de la dictature des généraux argentins, l’écriture, sans afféterie et plaisante (si ce n’est donc ce mode narratif labyrinthique).
Emilia Dupuy est la fille aînée de «l’éminence grise » de la junte au pouvoir. Un drôle de « coco », soit dit en passant. Elle s’évade en quelque sorte du carcan familial (père un brin étouffant, mère soumise) en se mariant avec Simon, une erreur de la part de son père qui a laissé faire la chose et qui va la regretter. C’est que Simon n’est pas tout à fait de la même « sensibilité » (pour autant qu’on puisse en attribuer une, de sensibilité, à la junte et ceux qui gravitent autour !) que son beau-père.
Cartographe, comme Emilia, il est raflé, avec Emilia, lors d’une séance de travail sur le terrain, un terrain éloigné de Buenos Aires mais pas des atrocités, hélas, qui ont cours sur tout le territoire.
Le père d’Emilia intervient pour la (les ?) faire libérer. Et le (les ?) est tout l’objet du roman puisqu’Emilia ne reverra jamais (enfin …) Simon, pourtant apparemment libéré deux heures avant elle. On imagine bien les dégâts que peut causer une disparition de cet ordre sans possibilité de comprendre ce qu’il en est en réalité … et ce fut malheureusement une situation assez commune en Argentine à cette époque. On peut comprendre que ça puisse rendre fou et Tomas Eloy Martinez traite en fait de cette problématique à travers les trente ans de vie d’Emilia qui suivent l’évènement, avec des flash-backs réguliers qui font avancer la compréhension globale.
Dommage qu’on ne sache pas toujours qui raconte, pourquoi, comment ? Cette confusion instaure un malaise, probablement voulu par l’auteur mais que je regrette pour ma part …

« Simon Cardoso était mort depuis trente ans lorsque Emilia Dupuy, sa femme, le retrouva à l’heure du déjeuner dans le salon particulier du Trudy Tuesday. Il parlait à deux inconnus dans l’un des box du fond … »

Cartographie de l'illusion

8 étoiles

Critique de Myrco (village de l'Orne, Inscrite le 11 juin 2011, 68 ans) - 21 septembre 2014

Autour de l'axe central qu'est l'évocation de cette dictature militaire terrifiante que connut l'Argentine dans les années 1976-83, cette "dictature des ténèbres" qui ne recula devant rien et fit, entre autres, 30 000 "desaparecidos", l'auteur compose avec un indéniable talent, une brillante variation littéraire sur le thème de la disparition et de l'illusion.
Ce n'est pas un hasard si le couple central, Emilia et son mari disparu, ont pour profession cartographes, la carte devenant ici métaphore d'un monde (peut-être un peu trop redondante et appuyée à mon goût), où l'on peut faire disparaître les lieux comme le font les commandants aussi bien qu'ils font disparaître les gens, une carte que l'on peut redessiner à sa guise, et dans laquelle Emilia, dans sa quête éperdue, réintroduira la dimension du temps pour y retrouver son bien-aimé Simon.
L'auteur a en effet choisi de braquer le projecteur sur la quête d'Emilia, figée dans le "midi éternel" de cette période fugace de sa vie, son mariage vécu seulement quelques mois avant l'arrestation de son époux, trente ans auparavant. Dès lors, ne pouvant admettre la réalité affreuse de son exécution, confrontée à l'impossibilité de faire son deuil quand on ne sait pas exactement ce qu'il est advenu de l'autre, cette femme va s'enfoncer dans un processus mental de "lente altération de la réalité" au terme duquel elle donnera corps à son illusion, un processus qui renvoie à l'altération du réel initiée par la junte à l'époque .
Disparition /réapparition fantasmée de Simon; disparition, effacement de la mémoire de la mère qui se dissout peu à peu dans le néant; disparition/ réapparition de la montre dans cette magnifique et savoureuse scène de la rencontre fictive avec ce génie de l'illusion qu'était Orson Welles...l'auteur joue en virtuose de ce motif tout au long du roman.

Par ailleurs, le fait que le personnage d'Emilia ne soit pas une citoyenne lambda, mais la fille de l'éminence grise, l'idéologue, le chef de la propagande de la junte au pouvoir, nous permet évidemment, en étant invités au plus près, de mieux saisir la nature abominable, délétère et perverse de cette entreprise de crimes, de corruption et de spoliation menée au nom de grands principes "Dieu, Patrie, Famille", "Ordre et Propreté", entreprise maîtresse dans l'art du mensonge et de la manipulation et reposant sur les deux piliers que sont "la croix et l'épée", autrement dit l'Eglise et l'armée, nombre de représentants de la première n'ayant d'ailleurs reculé devant aucun crime ni paradoxe "ce que l'on ne voit pas n'existe pas".

Tomas Eloy Martinez nous livre donc là son œuvre ultime, une œuvre de qualité, truffée de références littéraires et cinématographiques, une approche originale et séduisante, même si elle n'échappe pas parfois à certaines trivialités, mais que j'ai néanmoins ressentie comme un peu artificielle s'adressant plus à l'intellect qu'à la fibre émotionnelle tant je suis restée en retrait de son personnage et de l'option finale.

Livre testament ?

10 étoiles

Critique de Pieronnelle (un petit hameau quelque part, Inscrite le 7 mai 2010, 69 ans) - 6 septembre 2014

C’est un livre dense, avec une construction originale qui rassemble des thèmes forts sous la forme d’un roman. Sachant qu’il est la dernière oeuvre de l’auteur on ne peut s’empêcher de lui trouver une allure de testament.

“Ce qui ne parvient pas à être ne sait jamais qu’il aurait pu être. On écrit des romans dans cette intention : pour réparer dans le monde l’absence perpétuelle de ce qui n’a jamais existé “

On y trouve ce qui concerne cette terrible dictature argentine avec tout ce qui y est lié: les disparitions, ce fléau qui encore aujourd’hui reste un drame pour certains, mais aussi cette sorte de folie dans laquelle a été plongé tout un peuple au coeur duquel, avec la connivence du pouvoir les anciens nazis ont pu se créer une vie confortable et surtout poursuivre leurs méthodes des camps de concentration...
L’auteur va utiliser une folle histoire d’amour qui va se vivre avec la recherche éperdue du disparu, pour évoquer l’oppression, l’inacceptable, l’absurdité d’un système cautionné par la religion.
Il aurait pu se limiter à une sorte d’histoire en forme de témoignage, mais on sent qu’il est à l’heure d’un bilan; bilan sur ce que fut cette période désastreuse de son pays mais aussi bilan de la vie ; sur l’amour et son inaccessibilité, la vieillesse et ce qui y est lié comme la maladie d’Alzheimer, l’aveuglement sur ce que l’on refuse d’accepter...
Au début l’histoire semble simple mais on sent bien dès la rencontre avec le disparu après 30 années, qu’elle va basculer dans l’imaginaire, voire le fantastique dans lequel je l’avoue je me suis laissée emporter comme si c’était l’évidence.
Deux voix dans ce livre : celle qui raconte d’une façon neutre l’histoire d’Emilia, une autre qui est celle d’un écrivain (l’auteur?); dans la première il n’y a ni jugement, ni dénonciation, ni désir d’émouvoir au point que le fantastique va paraître normal; dans la seconde l’opinion de l’écrivain intervient et tout devient plus vivant, critique et acerbe.
Mais quelle qu’en soit la forme tout ce qui est écrit va atteindre son but : ne pas oublier ce qui s’est passé , faire le point sur les marques de ce passé, montrer comment il a pu être possible, avec une sorte de sentiment de culpabilité difficile à surmonter au point de rester dans ce purgatoire dont il semble impossible de voir les limites ou les portes pour en sortir...
J’ai eu le sentiment que l’auteur avait écrit ce livre pendant des périodes différentes de sa vie. Il y a une écriture un peu journalistique avec la première voix concernant la vie d’Emilia, comme si l’auteur avait voulu commencer à raconter simplement l’histoire d’une disparition avec la souffrance de celle qui la subit ; puis une autre avec la voix de l’écrivain, beaucoup plus riche quand l’histoire s’évade vers des événements extravagants comme ceux concernant les extra-terrestres ; la folie collective d’un peuple aveuglé particulièrement lors de la guerre des Malouines ;

“Nombreux sont encore les naïfs dont la seule image est celle du pays heureux, libre et victorieux décrits par les médias serviles”.

le père odieux et fou avec sa famille ; la rencontre avec l’ancien nazi ;
avec une résonance philosophique quand le disparu raconte...

“Si tu avais été conçu quelques secondes avant ou après, tu ne serais pas qui tu es et tu ne saurais pas que ton existence s’est perdue dans l’atmosphère de nulle part sans même que tu t’en rendes compte.”

A moins que ce ne soit voulu par l’auteur, pour bien montrer le contraste entre la vie morne et éteinte de Emilia et la folie dans laquelle son pays avec sa dictature effarante l’a plongée et surtout brisée.
C’est un livre étonnant, fort, effrayant dans ce qu’il expose par le moyen d’une histoire d’amour inaccessible parce qu’elle a rencontré la violence, l’injustice, l’horreur d’un pouvoir sans contrôle et à l’absurdité criminelle.

“1978 est l’année la plus ténébreuse de la dictature des ténèbres. En décembre, les commandants célèbrent leur triple victoire planétaire : au football, au hockey sur gazon et au concours de beauté...”

Les magiciens d'Argentine

9 étoiles

Critique de Pucksimberg (Toulon, Inscrit le 14 août 2011, 37 ans) - 30 août 2014

Le roman se découpe en cinq chapitres, dont le titre est toujours emprunté à l'oeuvre de Dante Alighieri. Tomas Eloy Martinez est un maître de la narration et dès la première phrase du roman, le lecteur est sous sa coupe : " Simon Cardoso était mort depuis trente ans lorsque Emilia Dupuy, sa femme, le retrouva à l'heure du déjeuner dans le salon particulier du Trudy Tuesday."

Emilia et Simon sont géographes. Ils rectifient les frontières sur les cartes, ajoutent certains quartiers, essaient de photographier le réel par leurs calculs. Un jour, Simon disparaît et ne revient plus ... L'Argentine connaît des heures sombres, quotidiennement des individus sont enlevés et disparaissent de l'existence de leurs proches. Parfois ils sont éliminés, parfois ils recommencent leur vie ailleurs, dans une autre région, une autre ville, avec une autre identité, déracinés. Ils sont comme des pions que l'on déplace, qui changent de vie. La presse est censurée, l'autorité est utilisée et quelques arrangements avec le réel sont faits. Des témoignages confirment que Simon a été tué, Emilia ne veut pas le croire, elle sait profondément qu'elle aurait senti sa disparition. Elle mène son enquête pour retrouver l'homme qu'elle aime.

Ce roman est véritablement passionnant, intelligemment construit et permet une réflexion sur l'existence et surtout sur cette époque sombre de l'Histoire argentine. Le thème de la disparition est au centre de ce roman : des individus disparaissent, des quartiers, des bâtiments disparaissent, des vêtements se volatilisent ( cape ), des souvenirs s'effacent à cause de la perte de la mémoire, la mort vient remplacer la vie ... A cela s'ajoute une réflexion sur les possibles, sur ce qui n'existe pas mais qui aurait pu exister. Ce Simon que l'on ne voit plus est-il mort parce qu'il nous est invisible ?

L'auteur évoque avec justesse cette période historique terrifiante. Pour mieux s'imprégner de cette atmosphère il a choisi une héroïne dont le père est très lié à cette dictature et à ces actes monstrueux. Par ce biais, on a le sentiment d'entrer dans les coulisses du pouvoir. Quelques passages sont réellement savoureux comme la rencontre entre le père d'Emilia et Orson Welles. Le roman possède un éclairage différent lorsqu'on établit des liens entre cette histoire et l'oeuvre de Dante. Le roman reste tout de même complexe et ne délivre peut-être pas tous ses niveaux de compréhension dès la première lecture.

Un roman riche et passionnant !

Errances cartographiques

6 étoiles

Critique de Isad (Saint-Germain-en-Laye, Inscrite le 3 avril 2011, 57 ans) - 16 février 2014

Ce qui nous est raconté ici, c’est l’histoire d’une femme, fille de dignitaire argentin qui cherche son mari disparu pendant la dictature et reste focalisée et même fossilisée sur cela car rien d’autre n’a plus d’importance pour elle. Elle est cartographe, tout comme l’était son époux et elle se met à arpenter les villes où sa présence aurait été signalée pour se résoudre enfin à se figer à un point fixe où il pourrait venir la rejoindre. Le temps passe sans qu’elle désespère. La réalité et le fantasme se brouillent sous l’œil de l’écrivain, partie prenante au récit qui raconte dans la dernière partie.

Un livre lent qui joue un peu avec nous sur la fin un brin surréaliste et dont la plupart des personnages sont égocentriques.

IF-0214-4156

Mystère

7 étoiles

Critique de Koudoux (SART, Inscrite le 3 septembre 2009, 52 ans) - 3 janvier 2014

1977, Emilia et Simon sont mariés et cartographes.
Près de la ville de Tucuman, ils se font arrêter.
Emilia est libérée grâce à son père mais Simon est porté disparu probablement mort.
Emilia refuse d'admettre sa mort et va passer le reste de sa vie à le rechercher.
L'auteur nous explique la vie de l'époque, les conséquences de la dictature...
Mais après avoir refermé ce livre, je me pose des questions, je ne suis pas certaine d'avoir compris la version proposée par l'auteur.
Qui est ce Simon retrouvé après autant d'année : une illusion d'Emilia, un imposteur, le vrai dans une version magique?
Ce livre reste un mystère pour moi!

Passée à côté

4 étoiles

Critique de Marvic (Normandie, Inscrite le 23 novembre 2008, 59 ans) - 29 décembre 2013

"L'église catholique croyait que le purgatoire représentait la purification indispensable aux âmes imparfaites pour entrer au paradis."
Cela fait 30 ans qu'Emilia est au purgatoire. Elle a 60 ans et elle attend depuis 30 ans le retour de Simon, son mari, disparu sous la dictature. Elle le retrouve par hasard dans un café américain, dans le quartier où elle habite. Elle reconnaît d'abord sa voix puis le retrouve; exactement comme elle l'a quitté. Il n'a pas changé.
Nous allons remonter le temps avec elle, revivre son enfance argentine, fille du docteur Oreste Dupuy , homme d'état de la dictature.
Son métier de cartographe puis son évidente rencontre avec Simon.
Revivre aussi les moments douloureux de leur enlèvement, de sa libération, des témoignages de la mort de Simon qu'elle est incapable de croire. S'en suivront des années de recherche, sur des cartes, dans d'autres pays.
Son histoire est racontée par son ami. Un autre exilé argentin.
"J'avais toujours eu l'impression que trois femmes cohabitaient en elle: la vieille dame qui abreuvait de coupons les caisse de Stop & Shop, la femme amoureuse de Simon, la fille détruite par le docteur Dupuy. Les trois étaient réunies ici et je ne savais pas à laquelle m'adresser."

Est-ce cela qui m'a gênée? Qui m'a fait passer "à côté" de cet étrange roman ? Je ne crois pas.
Je n'ai pas été attirée par le côté "magique" de l'histoire comme j'ai pu l'être dans des romans d'Isabel Allende.
Je n'ai pas ressenti d'empathie pour le personnage de femme à la recherche de l'être aimé comme je l'avais été dans "La Perrita" d'Isabelle Condou ou bien "Luz ou le temps sauvage" d'Elsa Osorio.

Alors quand l'ami-auteur écrit:
"Moi non plus je ne te comprends pas, Emilia. Tu devrais préciser tes souvenirs. Dans ce que tu racontes, il y a des époques aveugles, des contradictions, des épisodes qui ne collent pas avec le moment où tu crois les avoir vécus. Plus d'une fois je me perds dans les allers et retours de ta mère de l'asile à la maison d'Arenales, dans tes séjours à San Telmo, dans les reports de mariage de Chela, dans les intrigues de ton père..."
… je crois que c'est l'un des rares paragraphes où je m'y suis (enfin) retrouvée.

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