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La Passion
La défense Loujine est le troisième roman de Nabokov, écrit comme les deux précédents en russe et publié sous le nom de plume de V. Sirin. Publié en 1930, il n’est pas sans « rappeler », par certains aspects, le célèbre Joueur d’échecs de Zweig, publié pourtant quelques treize ans plus tard, mais que la notoriété aura favorisé face à l’œuvre de Nabokov. Pourtant, si les deux romans partagent un certain nombre de similitudes (le jeu d’échecs pour toile de fond, la monomanie du personnage principal), le propos, dans le fond, est totalement différent.
Ce que nous conte Nabokov, en évoquant le destin de Loujine, c’est le feu d’une passion à laquelle une vie est sacrifiée. Dès le départ, on sait que cela finira mal, tout simplement parce que cela ne peut pas finir autrement, parce qu’une vie sacrifiée à une passion, aussi brillamment le soit-elle, n’en demeure pas moins une vie sacrifiée. Cette passion, cependant, n’est pas qu’une fuite en avant folle et désespérée ; au contraire, jusque dans la folie, elle donne un sens à la vie, là où elle n’en avait pas, elle transforme quelqu’un en ce qu’on n’osait espérer. En un mot, elle permet à un homme fade et terne de devenir un héros de roman.
Au début de celui-ci, Loujine est un de ces enfants gris, laid même dans l’enfance, élève médiocre et souffre douleur de ses camarades. Malgré l’affection sincère d’un père et d’une mère dévoués et issus de la bourgeoisie russe émigrée, il ne sort rien de bon de cet enfant, rien de mal non plus – à vrai dire, il n’en sort rien du tout. Son père, écrivain de romans destinés à la jeunesse, célèbre médiocre, a beau lui rêver une destinée fantastique en plaçant toujours une image de son fils au centre de ses livres, Loujine, le vrai, peine à briller et ne se fait remarquer que lorsqu’il fait le mur pour échapper aux brimades auxquelles l’école est associée. Les échecs changeront tout. Loujine fait leur connaissance par hasard et ne les quitte plus, pris dans transe il joue sans relâche, résout des problèmes, gagne tournoi après tournoi, devient un phénomène de foire, sorte de singe savant, joue jusqu’à la maladie, jusqu’à épuisement, jusqu’au surmenage lorsqu’enfin son heure sonne alors qu’il doit affronter son seul rival dans une confrontation en vue de laquelle il a élaboré la défense qui donne son nom au titre.
L’histoire, jusqu’ici, ne serait l’écriture grandiose de Nabokov, demeurerait assez classique. Ce qui change, c’est que suite à son surmenage, Loujine doit abandonner les échecs pour vivre une vie normale aux côtés de la jeune femme de bonne famille qui acceptera par un étrange sentiment semblant mêler fascination et compassion de devenir sa femme. Mais la vie, sans les échecs, ne présente pour Loujine aucun intérêt. Son génie est à ce titre comme une malédiction : cédant aux instances de sa femme et s’efforçant de le fuir, il trouve toujours le moyen de dresser sur sa route de vieilles connaissances qui feront Loujine s’empresser de revenir dans son monde fait de pions et des reines, de ces carrés noirs et blancs qui se greffent sur chaque aspect de la vie et obscurcissent sa vision. Sans cesse, Loujine est animé par un unique pensée : comment battre ce rival qui prend les contours de tout un monde conspirant contre son bonheur ?
Le génie selon Nabokov apparaît donc comme un Janus qui tour à tour ne fait s’élever un être insignifiant vers des cieux insoupçonnés que pour le mieux jeter aux enfers. On peut s’interroger sur cette passion destructrice, cette drogue dont Loujine semble être la victime, sur son caractère bien ou malfaisant. Certes, cette passion malsaine aura permis à Loujine de s’accomplir, mais ce qui frappe, c’est comme tout le temps Loujine semble être passif. Là où certains font le choix d’un sacrifice pour atteindre la perfection de leur art, celui de Loujine semble plus imposé que consenti : c’est comme à contrecœur qu’il met son génie au service de son art, comme un Faust russe ayant vendu son âme au jeu. Il y a d’ailleurs un diable dans ce livre : la figure trouble de Valentinov, qui ira à la fin jusqu’à évoquer une vieille dette de Loujine et des comptes à régler entre amis.
Loin d’avoir la séduction de ces artistes entiers, Loujine apparaît donc bien plus comme une pauvre âme brinquebalée à travers le destin que lui a écrit la découverte de son génie tout unidimensionnel. Loujine tout singe savant et maître qu’il soit ne demeure in fine qu’un inadapté, n’existant qu’à travers les pièces qu’il déplace sur l’échiquier qui se superpose à son monde jusqu’à le recouvrir, à retenir Loujine comme prisonnier incapable de vivre sa vie autrement qu’en des déplacement latéraux, en diagonal ou en « L », souvent tout droit, de case en case, une à la fois, quand Loujine n’est plus qu’un pion défiant un adversaire invisible dont il ne comprend plus les coups. Désemparé dans cette vraie vie où son génie est inutile, Loujine est en échec ; le lecteur, lui, déjà mat.
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