Ecrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau

Ecrire en pays dominé de Patrick Chamoiseau

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Essais , Littérature => Francophone

Critiqué par Maylilou, le 23 décembre 2010 (Saint Denis, Inscrite le 20 décembre 2010, 27 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (10 704ème position).
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L'oiseau marqueur de paroles s'explique

Ecrire en pays dominé , de quoi cela parle?
C'est un essai traitant des divers problèmes rencontrés par l'écrivain dit "francophone" pour assumer ses langues, mais aussi sa couleur et son statut identitaire. Chamoiseau retrace ici le parcours qui l'a amené à une poétique du divers, en total accord avec celle d'Edouard Glissant. Une jeunesse animée par la soif du Lire et de l'Ecrire, avec des élans lyriques empruntés à la fièvre Césairienne d'un Cahier d'un retour au pays natal. Puis avec le déclic romanesque grâce à Malemort d'Edouart Glissand et Dézafi de Frankétienne. De quelle manière assumer la schizophrénie linguistique? Comment redonner vie à ces conteurs de jadis oubliés, redonner vie à ces histoires serinées? Comment vaincre la "colonisation réussie"? Chamoiseau répond sans pudeur et avec sensibilité dans cet essai qui date de 1996.

Qu'est ce que la sentimenthèque?
La sentimenthèque nous poursuit à travers chaque page de l'ouvrage, ce sont des citations qu'affectionnent particulièrement l'auteur. Elles rythment l'histoire biographique que nous propose Chamoiseau, mais aussi sa thèse, ses colères et ses combats.
Il ne nous propose pas que des écrivains dits francophones, mais aussi des écrivains "blancs", dont il avoue puiser aussi sa force. Chamoiseau n'est pas à ranger dans un camp ou un autre comme certains écrivains frustrés le font encore aujourd'hui, il ressent le Tout-monde et tente de le faire s'exprimer dans un Unicité grâce à son écriture.
En effet, il s'est lui aussi posé la question de l'écriture en langue créole ou en langue Française. Mais il ne veut pas être le théâtre d'une trahison identitaire et linguistique, chose qui n'est vraiment plus d'actualité et qui est stérile. C'est avec Edouard Glissant qu'il apprit la notion de "Créolité" , qui changea sa vision du monde et de l'acte de L'écrire.

Pourquoi l'Ecrire? Qu'est ce que la créolisation?
" Transhumance de sensations totales qui soumet l'esprit solliciteur aux estimes chaotiques de la glace, du feu, de la terre, du vent, de l'ombre, des lumières..." Tel est l'acte de L'écrire-Lire (toujours intimement lié chez Chamoiseau) tel qu'il le décrit.
Chamoiseau nous raconte à un moment donné comment il a réussi à faire publier un prisonnier lorsqu'il était pédagogue dans les prisons en France. Il lui a donné la force d'avoir le goût et la passion du lire-écrire et ce prisonnier s'est sorti de sa léthargique douleur, une immense confiance s'est accrue en lui et ce martiniquais a réussi à "faire acte", donner sa présence au monde et le ressentir.
Chamoiseau est très sensible aux histoires du passé, qui sont intimement liées à notre être du présent. C'est ainsi qu'il écrivit sur ses ancêtres qui l'ont façonné, qui font partie de lui, comme dans l'esclave, le vieil homme et le molosse. Le marronnage est l'une des actions de rébellion (non un acte de liberté mais un acte d'humanisation) qui le fascine, ainsi que le "marronnage statique" incarnée en la personne du conteur créole.
Le marqueur de paroles s'est souvent réfugié dans le passé, tentant lui aussi de démêler des racines proliférantes; mais il savait que c'était encore s'éloigner des préoccupations présentes. Par où commencer? Comment notre parole pourrait-elle changer les affres d'une littérature dite francophone, ce drame linguistique qui est toujours là.... Plus d'écrivains doudous recherchant la mimétique de la culture dominante Française, plus d'élans de la négritude qui tentent la décolonisation... Mais une Martinique devenue un Dom en 1947, une terre accueillant une mimétique du centre sans trop le comprendre; des supermarchés, des immeubles, de la technologie, le maitre mot "développement" dans toutes les bouches... Une "colonisation réussie" où le martiniquais tente de reproduire le "meilleur système économique et de pensée", une assimilation qui se fait à la voix passive, avec une meilleure invisibilité.
Comment faire prendre conscience au monde que le processus de créolisation enclenché depuis bien longtemps a changé les modes de penser l'identité et la langue?
Nous ne sommes plus dans une identité-racine qui revendique une langue et une seule mais dans une identité-relation (Glissant) qui est la modernisation des rapports de l'homme avec l'autre. Chaque homme se change en relation avec l'autre, s'en abreuve et s'en démarque. L'esthétique du divers de Segalen a ouvert la marche, c'est maintenant aux peuples de prendre conscience de ce Tout-Monde.
Il n'y a pas une langue mais des langues Françaises par exemple. La créolité n'est pas un simple melting-pot qui tend à mélanger les cultures. C'est la transformation, le mouvement continuel de l'homme en rapport avec sa diversité. Ce système de pensée est bien moins figé et archaïque que celui de la conventionnelle carte d'identité.

Bref, un livre "manifeste" magnifique à lire, d'une grande sincérité, avec encore beaucoup d'espoir...

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"Veillons juste à nous mettre du côté de la vie"!

10 étoiles

Critique de Provisette1 (, Inscrite le 7 mai 2013, 5 ans) - 1 février 2014

Maylilou a si bien déjà tout évoqué dans sa critique, que pourrais-je ajouter?

Que Patrick Chamoiseau a ce don exceptionnel, grâce à toute la magie de ses Dits, de me transporter toujours dans ce monde poeconte et douloureux qui est le sien, celui de cette quête intime du Dire-Ecrire.

Mes émotions, absolues, ne sont pas, hélas, transmissibles et je peux juste dire, dans un pauvre langage, que chaque mot, chaque phrase, chaque évocation me bouleverse avec une intensité rare.

Intimement.

..."amis, je vais ainsi, aux crèmes tendres du simoun, mentor des alizés torves sur l’émotion d'argent des feuilles du bois-canon."

Ô magicien poeconteur, Dites, Dites-nous encore dans l'Infini des Mots, dans l'Infini des Temps!

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