La Ragazza de Carlo Cassola

La Ragazza de Carlo Cassola

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Sissi, le 13 décembre 2010 (Besançon, Inscrite le 29 novembre 2010, 47 ans)
La note : 8 étoiles
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Le douloureux dilemme du choix....

La « ragazza » (la jeune fille), dont Carlo Cassola raconte l’histoire sur une dizaine d’années, a seize ans au début du roman, en 1945.
Elle s’appelle Mara Castellucci, vit à Monteguidi, un petit village de Toscane qu’elle rêve de quitter pour s’émanciper.
Mara est frivole, rebelle, fière, désinvolte et insoumise.
Cruelle, aussi : lorsqu’elle apprend la mort de son frère Sante, partisan torturé par les allemands, elle ne ressent pas d’émotion particulière, et se contente de réaliser, avec un pragmatisme dérangeant, qu’elle va pouvoir hériter de la chambre du défunt et quitter enfin la cuisine où elle dormait.
Pauvre, privée de l’affection de sa mère, délaissée par son père, narguée en permanence par sa riche cousine qui n’a de cesse de mettre en avant leur différence de condition, elle s’est forgée une carapace mais n’a renoncé à rien.
Bien au contraire, d’ailleurs elle veut tout, tout à la fois, et tout tout de suite : de belles chaussures à talons, un mari, manger au restaurant, vivre en ville, une belle maison décorée, être aimée à la folie et de beaux sacs à main.
Son appétit est tout aussi féroce lorsqu’il s’agit de passer à table que lorsqu’elle appréhende son futur.
Elle veut tout, mais sans rien donner en retour.
Elle a trouvé dans le rire et la provocation les meilleures armes pour pallier ses manquements, même si elle en possède une autre bien plus redoutable encore : la beauté.
Mara est très belle, le sait, en joue, comme elle se joue de tout.

« Sa voix s’était faite plus tendre, mais son émotion était feinte. Au fond, elle avait envie de rire ; en même temps elle était ravie de s’entendre jouer si bien son rôle. »

« Mara n’était pas excitée ; elle voulait seulement mesurer le pouvoir qu’elle avait sur lui. »

Lorsqu’Arturo Cappellini, surnommé Bube, camarade de guerre de Sante, sonne à la porte à la fin de la guerre pour remettre à Mara un cadeau que son frère lui réservait, elle cherche d’emblée à le séduire.
Bube, qui porte en lui les stigmates d’une guerre dévastatrice tant pour lui que pour ses proches, est un garçon taciturne, au regard fuyant. Revêche, dominateur et colérique, toujours à fleur de peau, complètement insaisissable, il ne quitte jamais son revolver et, revanchard, ne pense qu’à se venger des fascistes.

« Il a eu la leçon qu’il méritait, le curé… »
Il leva le poing, montra ses phalanges éraflées et sanglantes »

Mara entrevoit néanmoins en lui un point d’ancrage pour démarrer une nouvelle vie, sans doute parce que tout comme elle, il est seul et assoiffé d’amour.

C’est la rencontre improbable entre ces deux écorchés vifs qui constitue la trame principale du roman (dont le titre original est d’ailleurs « la ragazza du Bube », ragazza prenant alors la signification de « petite amie »), avec en filigrane l’évolution de Mara.
Au gré du temps et surtout des évènements, elle va mûrir, changer, apprendre à baisser sa garde, à se dévoiler, jusqu’à progressivement passer de l’adolescence à l’âge adulte.
Confrontée au douloureux problème du choix, qui la fera grandir, elle devra quitter l’insouciance pour la constance.
Bube et Mara sont deux êtres qui se cherchent… et se perdent souvent.
Leur chemin est chaotique, instable, changeant, et jusqu’au dénouement on ne peut présager de l’issue à donner à leur histoire.

Cassola, dans la mouvance du néoréalisme italien, raconte les faits et décrit longuement les situations sans jamais rien expliquer.
Le narrateur reste neutre, et n’apporte pas de commentaires pour étoffer le récit.
Le lecteur se retrouve dans la peau d’un véritable spectateur, et libre à lui d’imaginer comme bon lui semble le ressenti des personnages, et de combler les ellipses volontaires de l’auteur qui choisit, par moments, de suggérer au lieu de dire.

J’ai ressenti beaucoup d’empathie pour cette héroïne, pleine de contradictions et d’ambivalence, tout à la fois forte et fragile, brinquebalée par mille tourments qu’elle affronte avec courage.

Un seul regret, mais l’auteur n’y est pour rien : l’omniprésence du visage de Claudia Cardinale durant ma lecture (elle incarne Mara dans l’adaptation cinématographique de Luigi Commencini, et recouvre la jaquette du livre), Claudia qui, si belle soit elle, ne correspond pas à l’image que je me fais de ma belle et farouche ragazza, décrite comme blonde aux yeux bleus.

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