Bartebly. C’est cet employé modèle, consciencieux, effacé de la nouvelle de Melville qui un beau jour prononce à son patron cette formule quelque peu énigmatique: qu’il ne préférerait pas.
Ainsi il en va du héros de Philippe Delerm , petit employé de la poste, volontaire, modeste, humble, effacé, célibataire endurci et qui pleure, après des décennies, son amour de jeunesse perdue . Un beau jour rompant avec les conventions (eh oui user de l’internet alors qu’on est employé au courrier papier) il décide d’ouvrir un blog. Il cherche à afficher au grand jour ce qui ordinaire passe inaperçu puisque c’est précisément sa fonction de rester caché: Bartebly est un adepte de la lenteur et de la contemplation. Il fustige comme une coquille vide dans sa vie ce fameux marathon où il est sorti un jour vainqueur : lui il voudrait qu’on l’oublie, qu’il disparaisse, transparent. Et ce qu’il dénonce dans son blog va le rattraper à rebrousse poil. Son blog va le rendre célèbre. France Inter l’élit meilleur blog de l’année. En ces temps où la paresse n’a pas bonne presse. Des millions d’internautes le sollicitent pour connaitre les ficelles afin de profiter du temps présent. Lui qui déteste la célébrité et la société du spectacle avec ses effets de masse (il vilipende ces rollersman du samedi soir qui se déplacent en une troupe de moutons pimpants) il va être confronté à l’épineuse proposition d’un éditeur souhaitant le publier. A lui seul reviendra cette ultime décision. Il se voit mis au clou du pilori dans cet ultime paradoxe qui est le cœur du roman: l’apologie de l’effacement et de son écriture dès lors qu’il est mis à distance par le langage renvoie aux yeux des autres la lumière crue de l’objet et s’intègre donc à la société du spectacle que le blog même dénonçait. Quoi qu’on en dise, Bartebly, petit employé modèle est homme de refus et d’action ; son refus s’inscrit dans une positivité toute nouvelle ; en faisant l’apologie de la paresse et du retrait il s’inscrit malgré lui dans la course et c’est alors à l’image de ce bartebly une révolte en creux. Assurément il ne préférerait pas…
J’ai trouvé ce livre très moyen. Le but de ce livre est une espèce de fable qui semble vouloir montrer que quoi qu’il fasse l’homme est pris dans les rets de son époque, que c’est sa nature même d’obéir à son instinct qui le pousse tôt ou tard à se différencier de son semblable. Quoi qu’il fasse il ne peut échapper à l’action. Et pourtant Philippe Delerm semble vouloir nous convaincre du contraire : seule la vertu de l’humble peut triompher. Bartebly opposera un non catégorique à l’éditeur. Mais n’aura-t-il pas fait un sacré détour ? Mis à part ces quelques questions sociétales et philosophiques que le roman soulève, l’écriture est bien insipide. Le personnage même d’Albert semble flou et rien n’est dit de son effacement dans son quotidien mis à part quelques indices rapportés. On entre à l’image du personnage dans un univers lisse où le décor dessiné à grands traits de pinceaux ( sont évoqués ça et là les noms de quelques collègues, un ou deux cafés jouxtant la rue des saint pères) laisse apparaitre un personnage à l’intériorité vite bâclée avec pour seule consistance le plaisir qu’il a de lire le parisien à la terrasse du café de flore. Seule l’url www.antiaction.com semble être la substantifique moelle du roman. Et il ne faut pas lésiner à s’y nourrir car à côté de cela il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Bref la forme et le fond se mêlent à tel point que le roman est voué à devenir à l’image du personnage, effacé, humble, sans grand relief. Mais encore une fois est ce un effet voulu…
Hibou (, Inscrite le 28 décembre 2009, 36 ans) - 5 septembre 2010 |