Tistou 11/07/2006 @ 19:01:28
Pas comme un gamin cette fois-ci.
Le Dauphiné Libéré avait ouvert un concours de nouvelles auxquels nous fûmes 225 à participer. Elle devait faire environ 19 000 signes et contenir : "Au bout de ma rue", thème libre.
J'y ai repris un texte proposé ici dans le cadre de l'exercice Neige, retravaillé puisque passé de 12 000 à 19 000 signes, ... et il n'a pas été dans les 10 meilleures primées.
Je l'aime bien, en fait !

Tistou 11/07/2006 @ 19:02:08
Erfoud. Sud marocain. Hotel La Gazelle, petit hôtel miteux. Chambre 6, à l’étage.
Bernard est allongé sur son lit, sommier étroit défoncé, draps usés jusqu’à la trame. Il est allongé, sur le dos, les bras autour de la tête. L’immobilité d’une momie, le regard braqué sur le mur ocre pisseux, baignée dans la semi-pénombre dispensée par la petite ouverture dans le mur qui fait office de fenêtre. Il n’entend pas les bruits étouffés par les murs en pisé, les bruits d’une petite ville du Sud marocain dans la touffeur de l’après-midi.
L’âne qui braie et les roues de la charette à ramasser les ordures qui grincent, les conversations étouffées de ces deux grands diables en djellabah et chèche, le frou-frou végétal du balai de feuilles de palme de la femme accroupie, sans âge, qui pousse inlassablement les grains de sable que le Chergui, ce vent brûlant, a déposé dans le patio.
Ces bruits qui lui sont devenus familiers depuis qu’il réside au Maroc. Les mêmes que ceux que j’entends au bout de ma rue, se dit-il. Comme si les bruits de la vie courante, la qualité de ces bruits, avaient aussi une nationalité. De sa vie en France, il retiendrait plutôt des bruits de circulation, de moteurs, ou des cris d’oiseaux … familiers. Dans le bled où il est venu enseigner, des bruits plus différenciés, plus tranchés. Comme ces braiements d’âne, les grincements de roues de charettes, les cris des vendeurs ambulants. Surtout celui qui passe de porte en porte, poussant son étal à roulettes, proposer la menthe fraîche et dont le « Ouarga … Ouarga ! », modulé avec un temps de suspension sur la première syllabe : Ouarrr…ga, Ouarrr…ga, restera pour lui comme LE bruit du Maroc.
Il ne voit pas non plus les rues immobiles et désertes qui se coupent à angle droit, harassées de chaleur et d’ennui, le fort sur le Djebel qui surplombe la ville, vestige dérisoire de la période coloniale. Il ne voit pas mais il sait. Il connait. Il connait Erfoud et ce n’est pas à Erfoud que vont ses pensées.
Son voyage est purement mental. Immobilité totale pour réponse à la chaleur. Mais il est plus loin. Après Erfoud. Après Erfoud, par une piste caillouteuse à trente minutes en voiture, Merzouga. L’erg de Merzouga et ses dunes de sable magiques qui changent de couleur avec les heures. Du blanc chauffé à blanc en plein midi au rouge cuivre du coucher du soleil. Petit Sahara en réduction. Ou plutôt, image de Sahara conforme à l’imaginaire collectif, qui ne le conçoit qu’en tas de petits grains jaunes et en rondeurs, douces ondulations purement minérales, quand le Sahara c’est d’abord du caillou, de la ligne plate, des falaises abruptes et encore des lignes plates et encore des cailloux.
Et justement c’est là bas qu’il est. C’est là-bas que sont ses pensées. Au pied de la Hammada. La Hammada du Guir, cet immense plateau pierreux dénué de vie. Devant cette abrupte falaise qui marque la limite de la Hammada et qui s’impose au regard depuis le petit village de Taouz. Taouz, après les dunes, après Merzouga. Dans la pierraille, toute plate, en direction de la Hammada, qui figure d’une certaine manière la frontière avec l’Algérie.
D’une certaine manière puisque la frontière n’existe pas sur les cartes. Puisque l’Algérie et le Maroc ne sont pas d’accord sur le tracé. Et en ces temps de guerre larvée avec le Polisario…. Avec l’Algérie qui soutient le Front Polisario parce que ça embête le voisin. Avec les attaques ponctuelles du Front Polisario, venant de l’Algérie. La Hammada, c’est l’Algérie. Avant la Hammada… ?
Et cette aberration sur la carte piquée sur un mur du salon, chez lui, si souvent consultée dans l’ennui des soirées qui commencent tôt dans le bled, l’ennui et la chaleur. Cette aberration : les pointillés diplomatiquement disposés dans la zone coloriée en jaune sur la carte - la couleur du désert - entre le Maroc et l’Algérie, prend encore plus de sens quand on arrive à Taouz, indéniablement au Maroc, et que l’horizon est barré par cette falaise sombre, déchiquetée, sans points de passage apparents : la Hammada, l’Algérie.
Hammada. Souvent il se l’était murmuré ce mot. Avec le H de la première syllabe plutôt soufflé, (un certain relief déja), et la dernière syllabe brève, qui termine le mot d’un coup tranchant. Répété plusieurs fois ; effet incantatoire certain.
Hammada … Hammada … Mystérieux sur la carte. Mystérieux et inquiétant depuis Taouz. Une falaise de cent ?, deux cents mètres de hauteur ?, qui semble inhabitée, inhabitable. Seul refuge des rochers brûlés par le soleil et érodés par le vent. Inhabitée mais … mais ces escarmouches, ces accrochages entre rebelles du Polisario et forces armées marocaines dont on entend parfois parler … Le moins possible – ça fait mauvais genre – mais qui filtrent, qui se racontent entre connaissances. C’est que la Hammada ça n’est plus le Maroc. D’ailleurs, pas si loin, un peu plus au Sud, des zones sont carrément interdites à la circulation.
De Taouz, crucifiée sous le soleil, la Hammada, immuable, incontournable, a ce pouvoir de fascination des grands fauves. De ceux qu’on voit déambuler de long en large, à l’abri des barreaux de leur cage. Admiration et crainte mêlées. Hammada inhabitée ? Vraiment ?
Oui. Il est là bas, dans sa tête. Juste avant la Hammada et juste après Taouz. Dans ce no man’s land de vie, ce désert de cailloux brûlés, tout noirs. Et dans lesquels on trouve des filons de magnifiques fossiles ; des orthocères et des goniatites.
Les orthocères, allongés comme une lame de couteau et avec comme des arêtes qui fuient du centre vers la périphérie. Et les goniatites, enroulés comme une coquille d’escargot, les cloisons transversales visibles et à la forme plus féminine, tout en rondeur.
Ces fossiles que vous proposent les enfants au bord de la piste à Merzouga. Sauf que ceux qu’ils vous proposent sont travaillés, meulés par leurs pères, par leurs frères, pour présenter un bel aspect lisse, brillant. De très beaux fossiles, vraiment.
Mais un fossile, ça se trouve, ça ne s’achète pas. Et Bernard, la dernière fois, avait eu la chance à l’entrée de Taouz de tomber sur un Marocain qui lui avait fait le cinéma habituel :
- Dangereux, interdit. L’Algérie, le Polisario. Des mines. Les fossiles, tu les trouveras pas. Emmène moi, je te montrerai.
Il l’avait invité à monter à côté de lui, sur le siège passager, et par de brefs et impératifs petits mouvements de la main droite, le guide improvisé l’avait fait avancer à travers un décor de monde carbonisé, pratiquement au pied de la Hammada. Un espace plat, dégagé, parsemé de roches noires de toutes tailles.
Et là, effectivement, ils s’étaient retrouvés sur un gisement. Oh, pas des très gros ni même des gros ! Mais de beaux fossiles bruts, se détachant en blanc sur le caillou noir. Des fossiles qu’il avait ramassés lui même.
Et il allait repartir là bas. Il saurait retrouver le gisement. Il voulait y retourner avant de revenir en france.
Le frou-frou du balai de palme s’était éloigné puis avait disparu. Il se souvint d’une voix d’homme rauque et autoritaire appeler, et répondre la voix comme lasse et soumise de la femme. Des cris d’enfants avaient remplacé les conversations. Des cris joyeux, sonores, ponctués des coups secs du ballon, en plastique certainement se dit-il, rebondissant contre le mur.
Comme au bout de ma rue, se remémora-t-il en souriant. Il était heureux de ressentir cette rue comme sa rue. Un an de quasi solitude dans le bled … Une rue poussiéreuse, cloaque humide quand il pleuvait … Des maisons pas terminées, façades encore non peintes, ferrailles pointant au sommet des murs comme pour défier les nuages … Et sa rue pourtant. Il la reconnaissait comme telle, l’acceptait. Avec ses propres bruits, qu’il était capable d’identifier à distance.
Il regarda sa montre. Samedi 6 juin 1981, 15H00. Le coup de chaleur allait passer. Il avait encore 3 heures et demi avant la nuit, c’était jouable.

Les vitres latérales étaient ouvertes à fond. La 4L filait sur la piste toute droite. Dans son rétroviseur le Djebel qui dominait Erfoud s’estompait rapidement. Il faisait encore chaud et des vapeurs de chaleur au loin faisaient comme des flaques d’eau noire devant la voiture. Encore plus loin devant, les dunes de Merzouga se devinaient, tremblotantes, dans le lointain.
Il était certain de retrouver la piste de Taouz. Ca c’était facile. Et de là, faire les 5_6 kilomètres qui l’amèneraient au gisement de fossiles.
L’excitation de la piste lui faisait oublier la chaleur, la sueur qui vous plaque les vêtements. Le vent de la course amenait un minimum d’air. A cinquante kilomètres/heure, il était à la limite d’adhérence sur cette piste marquée par les camions. Il surfait littéralement sur les rides en surface de la piste. Ne pas avoir à freiner, ç’aurait été impossible ! Mais il était sûr de cette piste jusqu’à Merzouga. C’était l’autoroute ! Avec l’approche des dunes, il laissait maintenant un nuage de poussière et de sable derrière lui, comme des volutes tourbillonnantes qui signaient son passage.
Il avait fait un signe de la main au passage de Merzouga aux enfants qui voulaient l’arrêter pour lui proposer fossiles, promenade dans les dunes, demander stylos, cigarettes ; « stylos, stylos, garo, garo ». Le Maroc quoi !
Il progressait maintenant vers Taouz. Moins facile déja puisque personne, ou si peu, n’allait là bas. Il se souvenait devoir garder le cap sur un renfoncement de la Hammada, qui maintenant formait une ligne noire, devant, comme une barrière infranchissable, et suivre un semblant de piste, défoncée ponctuellement par des ravinements d’orage. C’était tout ce qu’il aimait cette avancée par à-coups. Les passages en première pour ne pas toucher les rochers. Il se surprenait à jurer à haute voix, pour exorciser un moment de tension lors d’un passage plus délicat …
Derrière lui, les dunes de sable, hiératiques et silencieuses, prenaient une teinte jaune dorée. Devant, la coupure sombre des falaises de la Hammada donnait une tonalité menaçante.
L’arrivée à Taouz le surprit tant il était absorbé par la conduite. Il se souvenait qu’il devait contourner le village par la gauche. Mais d’abord, sacrifier aux usages en vigueur, s’arrêter devant celui qui, enveloppé dans une djellabah, lui faisait signe de ralentir.
Il allait lui dire que c’était interdit, dangereux, qu’il ne trouverait pas … Et lui, s’il voulait y aller seul allait devoir le laisser sur le bord de la piste …
Il arrêta la 4L à hauteur, passa la première et engagea la conversation avec son maigre bagage d’arabe. Après les salutations d’usage, il resta suffisamment vague sur ses intentions - Taouz, avait-il dit, en secouant la tête vigoureusement – et profita du moment où les enfants qui entouraient le véhicule étaient venus à hauteur de sa vitre prendre des stylos pour démarrer en douceur.
La troupe l’avait poursuivi, poussant des cris perçants, mais très vite ça avait pris l’allure d’un film muet, l’homme produisant de grands gestes véhéments, agitant les mains,de plus en plus lointain, progressivement masqué par la poussière. Il semblait dire non et Bernard avait souri en se constatant hors d’atteinte. Pas très légal si proche de la frontière, mais bon …
Au bout de vingt minutes, l’ébauche de piste avait totalement disparu. Sa progression se bornait à contourner de gros rochers au ralenti, à descendre précautionneusement dans des lits d’oueds désséchés et à remonter sur l’autre rive en forçant en première. Et il avait bien été obligé de se rendre à l’évidence : il ne retrouvait pas le site.
Guidé, il n’avait pas suffisamment mémorisé le parcours.
Il s’était arrêté. Etait sorti de la 4L étirant ses membres moulus par les vibrations de la piste. Ses oreilles bourdonnaient encore du vacarme du moteur forcé.
La grosse chaleur était tombée. Le relief prenait des ombres et la soudaine proximité des falaises de la Hammada le glaçait quelque peu. Immobilité minérale, silence de cathédrale, seul le cliquetis du bloc moteur qui refroidissait donnait une illusion de vie. Il réprima un frisson et observa le sol autour de lui. Des cailloux, oui, mais de fossiles, point. Ca ne se présentait pas ainsi. Il observa les créneaux que formaient dans le ciel les échancrures de la Hammada. Il était parti trop à l’Est dans sa hâte à s’éloigner de Taouz. Il croyait bien reconnaître le cône d ‘éboulement là bas avec une teinte ocre à la base … Et le petit acacia rabougri, tout noir, qui tordait ses branches. Il n’y en avait pas trente-six d’acacias ici ! Oui c’était par là.
Il allait devoir à nouveau couper par un oued à sec et traverser une étendue assez plate. Pas de grosses difficultés à priori. Il repartit prudemment, l’oeil braqué sur les accidents du terrain. Il touchait au but.

Eclair brutal. Vacarme qui rebondit contre la falaise. De la tôle qui retombe avec fracas. L’huile brûlante vaporisée. Tâches noires. Le noir …
Le silence revenu, longtemps après, les étoiles se glissent dans le ciel, leur course seulement mangée par la Hammada qui coupe l’horizon céleste. La fraîcheur s’installe dans l’obscurité. Un éclat de lune vient faire briller un morceau du pare-choc avant en acier poli, pathétiquement tordu vers le ciel, comme pour un appel à l’aide.

La nuit. La nuit.

Frissons. Frissons irrépressibles. Des flux et reflux de frissons, comme un malheureux atteint de choléra. Douleur. Douleurs partout. Fatigue. Glissade vers le néant.
Une vague teinte claire commençait à ourler la Hammada. Des formes passaient dans le champ de vision de Bernard. Il conservait avec peine les yeux ouverts. Il frissonnait, claquait des dents. Il avait chaud pourtant. Trop chaud. La fièvre, carrément la fièvre.
La neige qui recouvrait le sol aurait dû lui procurer de la fraîcheur, mais bizarremment …
La neige ? Les fossiles, pensa-t-il, les fossiles ! Sous la neige. Il n’allait pas les trouver ! Il se sentit pris de ressentiment contre cette neige. Cette neige qui aurait dû le rafraîchir, calmer sa fièvre. Mais cette neige qui recouvrait le sol, qui cachait tout ?
Les étoiles commençaient à clignoter dans le ciel et à disparaître progressivement dans cette aube naissante.
Ce qui restait de la 4L était immobilisé dans une posture étrange, incliné vers l’avant, comme désossé, l’allure à l’agonie. Bernard était adossé, mi-allongé, contre l’aile arrière gauche. Une forme plutôt à l’agonie aussi. La forme était parcourue ponctuellement de profonds frissons et tentait maladroitement de redresser le buste. La tête s’affaissait régulièrement. Elle était couverte de sang, de sang coagulé.
Bernard releva à nouveau la tête. Il fixait de ses yeux plissés les deux silhouettes qui s’approchaient de lui.
C’est le chien qui prit le premier la parole.
- Bonjour. Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici.
Ce chien était bizarre. Il ne savait pas pourquoi, mais ce chien était bizarre. Il se força à ouvrir davantage les yeux. Un mal de crâne terrible lui fusillait la conscience.
- Bonjour. Je ne te connais …
Pas de traces ! Le chien n’avait pas laissé de traces sur la neige ! Ses trois pattes, deux devant, une derrière, étaient rassemblées sous lui. Il n’avait pas laissé de traces !
Le chat l’observait, l’air énigmatique, la tête légèrement inclinée sur le côté. Ses yeux étaient des étoiles. Deux étoiles à cinq branches, rouges. Il semblait sourire.
- Il s’appelle Trimaran.
Une voix traînante. Pas une voix de chat, pensa-t-il. Il le distinguait à peine sur la neige.
- Tu es albinos ?
- Et moi, c’est Fouslecamp.
Des prémices de lumière flottaient maintenant dans l’air.
- Je cherche …, je cherche des fossiles. Mais avec cette neige …
Trimaran avait les oreilles qui tombaient et des yeux humides. Des yeux humides de chien triste et bon.
- Tu es trop loin de chez toi ! Tu ne trouveras rien de bon ici . Tu n’aurais pas dû revenir.
- C’est la neige ! A cause de la neige, tout est recouvert ! Je ne vais pas …
Fouslecamp reprit la parole. Bernard le fixa davantage. Il n’avait pas remarqué encore l’étrange chapeau dont il était affublé. Un chapeau pointu comme en portent les enfants quand ils se déguisent en sorciers. Un chapeau pointu noir, avec des étoiles jaunes. Les moustaches de Fouslecamp étaient vibrantes d’énergie. Ses yeux, en étoiles, rouges, restaient énigmatiques.
- Tu ne trouveras pas les fossiles ici. C’est plus loin. Et oublie la neige. Il n’y a pas de neige.
Les premiers rayons du soleil, surgissant de derrière la Hammada, venaient frapper l’épave de la 4L. L’avant avait complètement sauté. Seul, l’arrière ressemblait encore à ce qui avait été un véhicule.
La forme adossée avait quelques mouvements sporadiques et las. Un observateur attentif l’aurait entendu gémir, pousser quelques cris faibles et inaudibles.
Eclairée à contre-jour, la Hammada, si proche en cet endroit, était encore plus menaçante. Gigantesque ombre de plusieurs centaines de mètres, dont on ne distinguait rien mais devant laquelle il fallait plisser les yeux, comme pour faire acte d’allégeance.
Au loin, des volutes de poussière semblaient annoncer le mouvement d’un improbable véhicule.
- Pas de neige ? … Tout est blanc ! Mais j’ai chaud pourtant. Tellement chaud …
Les formes de Fouslecamp et de Trimaran semblaient se dissoudre progressivement dans la neige. Bernard n’avait plus la force de garder les yeux entrouverts.
- Attendez … Attendez !

La jeep des Forces Armées Royales s’arrêta en cahotant à cent mètres de l’épave. Les deux hommes regardaient en silence ce qui ressemblait à un champ de bataille. Le soldat qui conduisait hocha la tête et se décida à couper le moteur. Après un dernier hoquet d’auto-allumage, le silence s’installa et le spectacle en parût plus étrange encore.
Une écoeurante odeur de fuel remplissait l’habitacle mais leur attention était focalisée sur ce qui restait de la 4L. Elle était curieusement inclinée sur l’avant, comme une charrette dételée reposant sur ses brancards. Des pièces de l’avant du véhicule : capot, morceaux du moteur, pneu déchiqueté, … étaient répandus, comme jetés au hasard par une main démoniaque, dans un rayon d’une dizaine de mètres. Le pare-choc avant, tordu, pointait vers le ciel.
- C’est bien cette 4L ? demanda le soldat.
L’homme en djellabah, à ses côtés, remua affirmativement la tête. Son regard, concentré à l’extrême venait de repèrer la forme mi-allongée, mi-adossée contre l’aile arrière de la 4L.
Il tendit son bras.
- Regarde !
Le soldat, en train d’évaluer l’intérêt des éléments du véhicule encore en bon état, revint à la réalité.
- Quoi … Quoi ? Tu vois quelque chose ?
Et il fouillait fébrilement du regard les abords du drame.
Le doigt toujours pointé, son passager s’excitait.
- Là … allongé … contre l’aile arrière gauche.
Le soldat, de petite taille, se tortilla sur le siège Il distinguait vaguement une forme. Ca pouvait être n’importe quoi.
- Ca bouge ?
- Non. Mais c’est lui. Il a l’air de s’en être sorti !
L’homme en djellabah ouvrait précipitamment la portière.
- Attends, attends !
Et le soldat qui conduisait la jeep le retint par la manche de sa djellabah.
- Faut être sûr qu’il n’y a pas d’autres mines !

Malic 15/07/2006 @ 10:46:58
Ce texte est vraiment très bien écrit : vocabulaire précis, images fortes, grande faculté d’évocation visuelle. J’aime beaucoup toute la première partie contemplative avec la vie de la rue devinée à travers les seuls bruits. Les visions de Bernard, la neige, le chien et le chat, peuvent paraître un peu gratuites mais qui sait ce qu’on peut voir au moment de mourir…pour ma part, j’espère que, entre autres, je verrai des chats..
Le personnage de Bernard est attachant par son attachement au Maroc mais pour le reste et surtout ses motivations, on le connaît trop peu pour vraiment s’y intéresser et on l’observe assez froidement. ( pourquoi tient il tant à ces fossiles : collection, commerce ? )
La chute, si elle n’est pas vraiment inattendue, vient conclure l’histoire avec élégance.
En bref, ce texte a tellement de qualités qu’on se sent obligé de lui trouver quelques points faibles...

Mae West 15/07/2006 @ 15:31:02
La nouvelle était bonne peut-être pas tant l'histoire elle-même , mais elle était très bien écrite, avec un sens de la description qui est toujours aussi remarquable chez toi.mais je^pense que le règlement n'était pas suffisamment explicite : il semble, après relecture du règlement, que "au bout de ma rue" était non seulemetn la phrase mais aussi le thème imposé, c'est pourquoi sans doute tu n'as pas été retenu.
J'ai participé (je te l'avais dit) à ce concours et n'ai eu aucun retour depuis la date d'envoi, le 30 mars, qui était pourtant dans les délais : !
Je suppose que moi itou je suis recalée* ( entre autres pour n'avoir pas non plus bien respecté le thème )

Mais dis moi comment as tu eu ces renseignements ? Les résultats sont donc déjà parus ? je n'ai pas réussi à trouver trace de l'article sur google ni sur le site du daubé.

*Peut-être je présenterai le texte à un autre concours à thème libre (pour de vrai)aussi je ne le mets pas en ligne maintenant.

Tistou 16/07/2006 @ 16:24:00
Pour Mae, il y a une semaine environ est paru un article dans le Dauph (Dauphiné Libéré, l'organisateur du concours) intitulé 10 bonnes nouvelles. C'était les noms et les titres des 10 nouvelles gagnantes. C'est ainsi qie j'ai su. Ton nom n'y était pas non plus. Elles paraîtront le dimanche à partir de mi-Août, je crois.
Chose remarquable, l'ensemble des vainqueurs est très centré sur Grenoble alors que la zone de diffusion du Dauph est quand même beaucoup plus large.
Quant au fait de n'être pas dans les 10, l'explication est très simple : les 10 autres étaient meilleurs ! Et ça ne me pose pas de problèmes.
Quant à la bizarrerie de la vision de Fouslecamp et Trimaran, ça faisait partie des contraintes de l'exo initial (Neige). Ca fait exotique ?

Berlingot 16/07/2006 @ 20:36:05
Toute la première partie m'a beaucoup plu, on imagine très bien la chaleur, la pénombre d'une chambre, l'homme allongé, et chaque bruit qui appelle une image, c'est très juste, on est plongé dans l'ambiance marocaine.
L'entêtement du héros à vivre son aventure seul, le parcours en jeep sont aussi bien retranscris.
J'avoue avoir un peu décroché lorsqu'il est en proie au délire après avoir sauté sur la mine, je comprends mieux puisqu'il s'agssait des contraintes du concours.
Comme Mae, j'adhère à la forme mais pas vraiment à l'histoire.

Mieke Maaike
avatar 16/07/2006 @ 21:17:06
Le Sahara, la chaleur, les acacias,... Serait-ce ce début d'été caniculaire qui nous inspire des textes sur l'Afrique ? :-)

Tu as vraiment beaucoup de talent pour décrire les ambiances sonores et les paysages. Comme Berlingot, je trouve que la scène du délire tombe un peu comme un cheveu dans la soupe (ok, c'étaient les contraintes de l'excercice), mais hormis ce passage, j'ai beaucoup apprécié le rythme lent et lourdeur du climat.

Arundhati
avatar 17/07/2006 @ 16:45:33
L'écriture très riche mets bien en valeur une histoire assez simple, et c'est ce qui fait la difficulté du genre, où c'est l'expression qui prime sur le sujet.
J'ai surtout beaucoup aimé la construction, avec la première partie plus longue qui pose l'ambiance, qui nous porte dans le désert Marocain, puis le délire (très bonne idée que la neige, qui renseigne immédiatement sur l'irréalité de la scène), et enfin la dernière avec ce court dialogue qui donne un autre rythme avec une autre forme de narration.
Un texte vraiment élaboré avec même quelques instants de poésie, chapeau.

Le rat des champs
avatar 17/07/2006 @ 19:08:37
Une description que ne peut faire qu'un amoureux de ce beau pays. Bravo.

Mae West 17/07/2006 @ 19:16:37
Mais oui, "au bout de ma rue " était non seulement une phrase obligée à glisser dans le texte, mais aussi le thème, à respecter. C'est pour ça qu'il n'a pas été retenu par le jury, mais il ne veut pas me croire ! Je suis sûre qu'on va lire parmi les textes retenus des trucs pas meilleurs que ça, et plus banals sans doute !

Tistou 17/07/2006 @ 19:21:05
Et tu crois que la Hammada du Guir et les dunes de Merzouga n'étaient pas au bout de ma rue quand j'habitais au Maroc. Elles peuvent être grandes les rues au Maroc, n'avoir pas de limites !
Passe-nous le tien, Mae, même si tu veux le reproposer, je ne pense pas que ce soit si problématique ?

Mae West 17/07/2006 @ 20:14:57
Et tu crois que la Hammada du Guir et les dunes de Merzouga n'étaient pas au bout de ma rue quand j'habitais au Maroc. Elles peuvent être grandes les rues au Maroc, n'avoir pas de limites !
Passe-nous le tien, Mae, même si tu veux le reproposer, je ne pense pas que ce soit si problématique ?



Le daubé est très chauvin, voilà ce que je crois :
On ne m'ôtera pas de l'idée que si j' avais transposé mon histoire parisienne place Grenette ou cours Jean-Jaurès, et si tes apparitions de zanimaux avaient été les dauphins de la fontaine de la place Notre Dame, à nous deux, on aurait gagné un accessit au moins ;)

OK je mettrai le mien en ligne. Surtout que j'arrive pas à me poser pour écrire du neuf en ce moment ( même si j'ai quéqu' zidées ) une tendance au farniente, et l'envie de lever le pied ..pour aller voir là haut si j'y suis ;)

Saint Jean-Baptiste 17/07/2006 @ 21:01:33
C'est bien Tistou, mais long, beaucoup trop long à mon goût !
C'est très très bien écrit. Mais à mon humble avis, ce n'est pas une nouvelle pour gagner un concours. Beaucoup trop long avant d'en arriver au dénouement.

Tu aurais dû présenter ton histoire avec cette sentinelle qui ne peut pas tirer.
Tu t'en souviens ? C'était ton meilleur texte, à mon avis !

Tistou 17/07/2006 @ 22:36:14
Tu as sûrement raison SJB mais il fallait 19 000 à 19 500 signes et celui dont tu parles culmine à 12 000, et je ne me sentais pas le reprendre, et encore moins caser "Au bout de ma rue" (encore que ... ça ?).

Tistou 17/07/2006 @ 22:41:03
"On ne m'ôtera pas de l'idée que si j' avais transposé mon histoire parisienne place Grenette ou cours Jean-Jaurès, et si tes apparitions de zanimaux avaient été les dauphins de la fontaine de la place Notre Dame, à nous deux, on aurait gagné un accessit au moins"
Franchement là Mae tu charries ! En fait ça ne me pose pas de problème de n'être pas dans les 10. Le seul regret c'est que ça m'aurait donné l'occasion de revoir Mingarelli puisqu'il présidait le jury.
Et puis je me mets à leur place, tu te vois dis, avoir à en sortir 10 parmi 225 de 19 000 signes. Ouche les heures de lecture !
Bon, on veut voir le tien. C'est pas tout ça !

Guigomas
avatar 18/07/2006 @ 13:52:19
On retrouve les qualités qu'on te connait, notamment le sens du détail dans la description, cette manière notamment de savoir décrire une scène par un de ses détails.
Mais je crois que tu aurais dû changer certains passages, trop marqués des contraintes de l'exo initial qui, si elles sont amusantes pour un exo, sont limite ridicules ici : le chat Trimaran, le chien Fouslecamp n'ont absolument pas leur place et viennent casser tous les effets. Par contre la neige, comme le souligne Arundhati, c'est très bien par l'effet d'irréalité que cela crée.
A mon humble avis (je n'ai aucune compétence ni expérience pour parler mais c'est mon avis) un texte pour un concours doit vraiment être rédigé pour le concours... je pense que le recyclage ne marche pas.

Mae West 18/07/2006 @ 15:46:05
" à nous deux, on aurait gagné un accessit au moins"
Franchement là Mae tu charries ! !



eh oui, je charrie !
Ce qui nous advient est normal
et pfou, tu parles si je m'en fous pas mal !

tiens, même ça me fait bien igoler :

:-( nan j' veux dire :-)

Et puis , hein, c'est pas fini : l'année prochaine, y vont voir ce qu'y vont voir, je ferai un tabac avec ma nouvelle que je mijote déjà :

Le personnage principal est un Hockeyman, membre de la fameuse équipe des "brûleurs de loups" . Il est issu du gratin dauphinois et amoureux d'une chanteuse de Rock and Crolles, hélas il est bien trop timide pour avouer sa flamme et de toutes façons ses parents, qui déplorent cet amour plébéïen, l'ont déjà fiancé à une vieille noix de Grenoble ( de souche très cultivée )
Mignon et romantique (les lectrices vont adorer) il gémit et se lamente, aque les souffrances du jeune Werther, c'est rien du tout à côté !
Or déjà que c'est dur pour lui, voilà qu'un jour notre héros apprend par le meilleur quotidien de France et de Navarre, j'ai nommé le "dauphiné libéré", que sa chanteuse adorée s'apprête à convoler avec un rugbyman Berjallien !
Il achète une corde de 60 mètres chez Décathlon à la Tronche (après avoir perdu aux enchères sur E-Bay : la malchance le poursuit !) et va visiter les caves de Voiron où il se fait par mégarde enfermer (la poisse s'acharne sur lui).
Là il tente de noyer son chagrin en éclusant force liqueur verte des pères Chartreux.

On craint le pire ...
D'autant qu' il a fait savoir à qui veut l'entendre qu'il est bien déterminé à utiliser sa corde.

Mais en fait une fois passé le mal aux cheveux, il sort tout ragaillardi des alambics de grande Chartreuse, prêt à affronter le destin d'un pas ferme et décidé :
Le point culminant*, c'est le cas de le dire, du récit sera atteint au cours d' une scène torride ( en juillet) au cours de laquelle le héros libéré de ses complexes se jette sur les Trois Pucelles qu'il pitonne sans retenue, plein de morgue virile et d'assurance **

Iheureusement pour la morale et la vertu, il est arrêté en pleine action avant d'atteindre le sommet,
et condamné à une forte amende ***

En fin de conte, il épousera une lointaine descendante de Champollion, charmante à tous points de vue mais simple secrétaire : cependant les parents du héros acceptent ce mariage, convaincus de l'érudition suffisante de leur future belle fille, après avoir fouillé son sac à main et découvert ses notes en sténo qu'ils ont pris pour des hiéroglyphes.

*au moins cinq cents mètres, si ce n'est pas six cents
** un descendeur en huit , dix dégaines et quelques mousquetons
*** Par la Fédération d'alpinisme, pour avoir équipé sans autorisation.
,

Lincoln 18/07/2006 @ 18:22:16
Belles descriptions, efficaces et pas pesantes, tout en douceur. Un récit d’aventure, en quelque sorte. Mais justement l’aventure, ou plutôt l’histoire ne m’a pas vraiment accroché.
Je resterai avec le souvenir d’un texte soigné qui transporte loin d’ici, et c’est déjà beaucoup.

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