Mae West 18/02/2006 @ 12:34:56
Te voilà arrivé à la Gare de Lyon.. Quelques gouttes de pluie, une entrebaillure de nuages : le ciel plombé s’étire à travers les poutrelles, entre deux trains, entre deux voies. Allons bon, il fait aussi mauvais ici qu’en Province !
Qu’importe. Ton bagage est léger, ainsi que ta vacance. Insouciant tu te laisses porter sans résistance parmi le flot pressé, tu prends ton temps. Ton horloge est débonnaire, le cœur éternel de Paris n’est pas à une minute près.
Des visages défilent, roses et gris. Des joies, des peines des petits et des grands soucis, mais pas grand-chose qui transparaît là-derrière, non, rien qu’une nécessité impérieuse, une destination, un rivage … les âmes qui croisent sur cet océan de fer et de béton sont comme absorbées dans un courant tournoyant, tantôt lent, tantôt rapide, arrivée, départ, départ, arrivée... Et le vent qui s’engouffre entre les quais estompe jusqu’aux stigmates de ces existences.

Tu descends le grand escalier. Tu arrives dans le hall immense où les échos des voix étouffées se superposent. Là des groupes se font et se défont par grappes, visages figés, yeux braqués vers le tableau d’annonce. Parvenu au portillon qui amène vers le métro, voilà que ton ticket ne passe pas ! Tu farfouilles dans ton sac, à la recherche d’un ticket non oblitéré. Un jeune homme au style « djeuns » te demande :
« Vous voulez passer ? » Tu réponds du tac au tac, sans avoir saisi le sens de la question : « non merci, je vais bien en trouver un » Et là, tu comprends, en disant ces mots, qu’il te proposait purement et simplement de resquiller en profitant de son passage. Tu comprends, mais un peu tard, que dans ce flux indifférent, un monde a accosté le tien, mais déjà, l’oiseau est reparti. Tu regrettes un peu d’avoir été si lourd, si lent à la détente. Petit- bourgeois anesthésié par la légalité, incapable de saisir dans l’instant la morale élastique d’un funambule de circonstance... Deux planètes disjonctes au passage d’un portillon de métropolitain pouvaient bien faire ensemble un petit pas de côté : hors les rails des âges, des classes sociales, sur le chemin de la gratuité. Un sourire te vient tandis que tu revois en pensée le visage juvénile, mouvant, aux traits pas encore définitivement sculptés.

Tu empruntes l’escalier somptueusement large qui mène au quai du métro "gare de Lyon". Le décor ultra-moderne de la station, avec son ascenseur de verre, sa serre tropicale où verdoie une luxuriance de plantes en plastique, te renvoie des images d’astronefs en partance et de cités futuristes échappées d’un roman d’Héroïc Fantasy.
Changement à Châtelet, les couloirs se sont rétrécis, le décor s’est fait plus gris, les gens courent, te bousculent à présent. Bientôt, tu te tiens debout, un peu trop au chaud, un peu trop serré dans la rame, quand tu aperçois, très au dessus de toi, une tête qui touche presque le plafond. C’est incroyable comme certains hommes sont grands, tu te demandes : « Quel effet ça lui fait de voir le monde de si haut ? »
Te voilà arrivé à ton port, tu en longes le quai. En bas du grand escalier tournant qui mène à la sortie, contre le mur de béton beige sale, il y avait un homme noir, plutôt «baraque » tu l’as entr’aperçu au passage en montant. Il fouillait dans un grand sac de supermarché. Ecartant du dessus un emballage vide de charcuterie, il cherchait. Que cherchait-t-il ? Qu’y avait-t-il dans ce sac ? Cherchait-t-il de quoi manger, avait-t-il fait les poubelles ? Ton cœur se serre à cette idée, mais déjà, tu es happé par le dernier couloir, où la lumière qui vient du dehors laisse entrevoir un jour maussade.

Avant d’attaquer les dernières marches qui mènent à la surface, tu vois un panneau publicitaire pour des placements bancaires, recouvert de graffiti en lettres majuscules d’imprimerie : « Marre de cette pube pourrie ! ». Un mètre plus loin, ça continue : un jeunes homme inconsistant en sous-verre, style mode, le trait viril forcé, la barbe de deux jours soigneusement entretenue et l’épi capillaire savamment déstructuré, vante un parfum de poche qu’il tient sous sa narine droite d’un air énamouré. Sur son front de jeune consommateur nanti, le fauteur de graffiti a écrit : « Tu peux te le foutre dans le cul »
Des nuées épaisses t’attendent à la sortie : qu’importe ! Secoué intérieurement par un rire homérique, tu pourrais chanter sous la pluie : « ça c’est Paris ! »

Lincoln 18/02/2006 @ 14:37:06
Je m’étais dit, cette fois-ci, le texte de Mae, je vais le cartonner. Mais rien à faire! Voilà t’y pas qu’elle nous ressert encore du très bon!
It’s a joke!
J’y suis né, j’y retourne parfois, et avec ton texte toutes les images reviennent. On entend les bruits, ça sent l’acier et le caoutchouc chauds. L’ambiance est bien décrite avec une attention particulière sur les bâtiments, les murs et quelques humains.
Bel effet: cette gare et ces stations de métro qui nous paraissent comme des sas de décompression avant d’atteindre la vie parisienne, des sortes de bouches qui régurgitent leurs passages avant de les répandre sur les trottoirs.
Une bonne idée aussi ce tutoiement, comme un guide qui aide à s’extraire des sous-sols.
Très beau texte.

Jonkind 18/02/2006 @ 19:40:52
même si c'est du classique, c'es super bien écrit ! dans la foule, on pense, on observe et tout le monde le fait, ce qui donne cette impression d'indifference aux autres. Alors qu'on ne fait que ça les regarder, les décripter! et quand il y en a un qui s'interesse à nous, ben on est sur la défensive ! les images sont bien bien rendues, on y est!
Et puis "incapable de saisir dans l’instant la morale élastique d’un funambule de circonstance..." c'est très bon !

Mae West 19/02/2006 @ 23:14:19
Merci à ceux qui l'ont lu et encore plus à ceux qui l'ont commenté.
Je ne peux pas dire que j'avais sué dessus parce qu'écrire est un plaisir, je ne vois pas le temps passer, mais j' ai planché dessus, c'est sûr ! Faut pas croire que j'ai la plume facile.
D'aileurs, une remarque en passant, ça paraît facile de raconter un truc qu'on a vécu, et puis finalement non, c'est aussi prenant que d'inventer.
C'est qu' en écrivant les faits, on les réïnvente, en fait.

Tistou 22/02/2006 @ 01:19:12
Ah j'ai beaucoup plus aimé que "Marcel". C'est très beau, très juste, très bien écrit. Tu y a mis les ingrédients qui nous permettent de rentrer dedans, dans le métro et dans les individus qu'on y croise.
Il y a de l'hypotypose. Là :
"Un jeune homme au style « djeuns » te demande :
« Vous voulez passer ? » Tu réponds du tac au tac, sans avoir saisi le sens de la question : « non merci, je vais bien en trouver un » "
Je t'ai vue Mae ! Et là :
"quand tu aperçois, très au dessus de toi, une tête qui touche presque le plafond. C’est incroyable comme certains hommes sont grands, tu te demandes : « Quel effet ça lui fait de voir le monde de si haut ? "
aussi !
Tu y a mis du tien, pas de doutes !
Bravo.

Bolcho
avatar 22/02/2006 @ 15:40:48
Un texte à l’écriture parfaite au service de quelques tableaux. J’avoue avoir été un peu désorienté par ce côté juxtaposition volontairement désordonnée : voilà, je vous mets tout ça et débrouillez-vous. De très belles notations comme « le vent qui s’engouffre entre les quais estompe jusqu’aux stigmates de ces existences » et « dans ce flux indifférent, un monde a accosté le tien ». On trouve un resquilleur juvénile à la morale élastique qui est un peu d’un autre monde, un grand qui lui aussi est d’un autre monde, celui d’en-haut, un noir du monde d’en-bas et encore deux mondes antagonistes qui se rencontrent sur le panneau de pub. Est-ce vraiment un rire homérique qui saisit le personnage ? J’en doute. Un rire inquiet sans doute. Le procédé d’écriture fait penser bien sûr à Butor dans « La Modification » : quelle classe dans la référence ! Texte finalement très impressionniste dont je dirais que je ne vois pas trop bien où il me mène, sinon à ce constat qu’il faut de tout pour faire une diversité. Où est l’élasticité de la morale finalement, dans la transgression ou l’acceptation ?

Tistou 24/02/2006 @ 16:30:11
Etonné qu'un texte de ce genre reste avec si peu d'échos, je le remonte, et te passe le bonjour Mae.

Barbie.tue.rick 24/02/2006 @ 16:58:39
Très bien écrit, pour des instantanés très "urbains", très visuels aussi ! on sent bien l'ambiance, celle de la gare, de cet anonymat lié à la foule, de cette personne isolée parmi les autres, et qui sait "regarder"...

un très bon texte, bravo ! ;-)

Arundhati
avatar 24/02/2006 @ 23:56:26
Encore une fois un texte très juste, décalé comme il faut pour être original sans être tape à l'œil.
Avec cette esprit de résistance propre à Paris, qui se traduit jusque dans les tags sur les pubs.
Un plaisr à lire.

Garance62
avatar 13/09/2009 @ 07:56:12
Une(un ?) Mae-West qui est toujours sur le site ??
Beaucoup de textes à découvrir.
Le premier pris au hasard m'a beaucoup plu.
De l'hypotypose comme a dit Tistou (je ne connaissais pas, merci..)
Juste pas compris "deux planètes disjonctes".. disjointes..?

Beaucoup de poésie, de la légèreté qui donne l'impression d'une grande facilité d'écriture (mais Mae-West dit le travail qu'il a fallu..), Un style qui vient de me faire passer un très bon moment.
Du plaisir de la relecture de ces belles phrases :

Quelques gouttes de pluie, une entrebaillure de nuages : le ciel plombé s’étire à travers les poutrelles, entre deux trains, entre deux voies.

Ton horloge est débonnaire, le cœur éternel de Paris n’est pas à une minute près.

Des visages défilent, roses et gris. Des joies, des peines des petits et des grands soucis, mais pas grand-chose qui transparaît là-derrière, non, rien qu’une nécessité impérieuse, une destination, un rivage … les âmes qui croisent sur cet océan de fer et de béton sont comme absorbées dans un courant tournoyant, tantôt lent, tantôt rapide, arrivée, départ, départ, arrivée... Et le vent qui s’engouffre entre les quais estompe jusqu’aux stigmates de ces existences.

Deux planètes disjonctes au passage d’un portillon de métropolitain pouvaient bien faire ensemble un petit pas de côté : hors les rails des âges, des classes sociales, sur le chemin de la gratuité. Un sourire te vient tandis que tu revois en pensée le visage juvénile, mouvant, aux traits pas encore définitivement sculptés.


Tistou 14/09/2009 @ 13:04:19
Eh non, Garance, Mae West manifestement n'intervient plus sur C.L.. Eh oui, il y a de belles choses d'elle à lire.

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