Pierrot
avatar 10/12/2016 @ 09:56:57
Ma mie, de grâce, ne mettons
Pas sous la gorge à Cupidon
Sa propre flèche
Tant d'amoureux l'ont essayé
Qui, de leur bonheur, ont payé
Ce sacrilège...

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Laissons le champs libre à l'oiseau
Nous seront tous les deux priso-
Nniers sur parole
Au diable les maîtresses queux
Qui attachent les cœurs aux queues
Des casseroles!

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Vénus se fait vielle souvent
Elle perd son latin devant
La lèchefrite
A aucun prix, moi je ne veux
Effeuiller dans le pot-au-feu
La marguerite

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

On leur ôte bien des attraits
En dévoilant trop les secrets
De Mélusine
L'encre des billets doux pâlit
Vite entre les feuillets des li-
Vres de cuisine.

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Il peut sembler de tout repos
De mettre à l'ombre, au fond d'un pot
De confiture
La jolie pomme défendue
Mais elle est cuite, elle a perdu
Son goût "nature"

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

De servante n'ai pas besoin
Et du ménage et de ses soins
Je te dispense
Qu'en éternelle fiancée
A la dame de mes pensées
Toujours je pense

J'ai l'honneur de ne pas te demander ta main
Ne gravons pas nos noms au bas d'un parchemin

Paroles de La non demande en mariage - Georges Brassens



Pierrot
avatar 10/12/2016 @ 10:18:27
Hôtel-Dieu.
Pour une femme morte dans votre hôpital
Je réclame, Dieu, votre grâce
Si votre paradis n'est pas ornemental
Gardez-lui sa petite place

La voix au téléphone oubliait la pitié
Alors, j'ai couru dans la ville
Elle ne bougeait plus déjà d'une moitié
L'autre est maintenant immobile

Bien qu'elle fût noyée à demi par la nuit
Sa parole était violence
Elle m'a dit "Appelle ce docteur" et lui
Il a fait venir l'ambulance

Ô temps cent fois présent du progrès merveilleux
Quand la vie et la mort vont vite
Où va ce chariot qui court dans l'Hôtel-Dieu
L'hôtel où personne n'habite ?

D'une main qui pleurait de l'encre sur la mort
Il fallut remplir quelques fiches
Moi, je pris le métro, l'hôpital prit son corps
Ni lui ni elle n'étaient riches

Je revins chaque fois dans les moments permis
J'apportais quelques friandises
Elle me souriait d'un sourire à demi
De l'eau tombait sur sa chemise

Elle ne bougeait plus, alors elle a pris froid
On avait ouvert la fenêtre
Une infirmière neutre aux gestes maladroits
En son hôtel, Dieu n'est pas maître

La mère m'embrassa sur la main, me bénit
Et moi je ne pouvais rien dire,
En marmonnant "Allons, c'est fini, c'est fini"
Toujours dans un demi-sourire

Cette femme a péché, cette femme a menti
Elle a pensé des choses vaines
Elle a couru, souffert, élevé deux petits
Si l'autre vie est incertaine
Et si vous êtes là et si vous êtes mûr
Que sa course soit terminée !
On l'a mise à Pantin dans un coin près du mur
Derrière, on voit des cheminées

Guy-Béart.

Septularisen

avatar 10/12/2016 @ 12:39:04
IL ÉTAIT UNE FEUILLE

Il était une feuille avec ses lignes
Ligne de vie
Ligne de chance
Ligne de cœur
Il était une branche au bout de la feuille
Ligne fourchue signe de vie
Signe de chance
Signe de cœur
Il était un arbre au bout de la branche
Un arbre digne de vie
Digne de chance
Digne de cœur
Cœur gravé, percé, transpercé,
Un arbre que nul jamais ne vit.
Il était des racines au bout de l'arbre
Racines vignes de vie
Vignes de chance
Vignes de cœur
Au bout des racines il était la terre
La terre tout court
La terre toute ronde
La terre toute seule au travers du ciel
La terre.

Robert DESNOS
Les Portes Battantes (1936)

Septularisen

avatar 17/01/2017 @ 10:16:26

MÉMOIRE (1944)

Les hommes vont et viennent par les rues de la ville.
Ils achètent leur repas et journaux, vaquent à leurs occupations diverses.
Ils ont rosi le visage, les lèvres sont vives et pleines;
Elle soulève le drap pour regarder son visage,
Elle se penche pour l'embrasser dans un geste coutumier.
Mais c'était la dernière fois. C'était le visage coutumier.
Seulement un peu vieilli. C'était le costume de toujours.
Et les chaussures étaient celles de toujours. Et les mains étaient celles
Qui rompaient le pain et versaient le vin.
Aujourd'hui encore, alors que le temps qui passe soulève le voile
Elle revoit son visage pour la dernière fois.
Si tu marches dans les rues personne n'est auprès de toi.
Si tu as peur personne ne te prends la main.
Et ce n'est plus ta rue, et ce n'est plus ta ville.
Ce n'est plus ta ville illuminée. C'est la ville illuminée des autres.
De ceux qui vont et viennent, achetant repas et journaux.
Tu peux te montrer à la fenêtre
Et regarder le silence du jardin dans la nuit.
Lorsque tu pleurais c'était sa voix sereine.
Lorsque tu riais c'était son rire léger.
Mais la porte de la grille qui s'ouvrait le soir restera fermée à jamais.
Et s'en est allée pour toujours ta jeunesse, le feu s'est éteint, vide est la maison.

Natalia GINZBURG (1916-1991)



Cyclo
avatar 17/01/2017 @ 11:51:44
Comme elles me sont amies les étoiles
ô qu’il m’est compagnon le soleil
et le mer et le vent
et les voix et les voiles
et l’amour et le chant et les moissons pareilles
sue ma lèvre une goutte de lumière cligne
c’est le feu si petit de l’amitié qui chantent

*

ton absence en moi a ouvert une déchirure
mais cette plaie vive se transforme en sillonne
une fois passée l’avenue des chagrins
qu’y planterai-je
un arbre
ou des fleurs inutiles cueillies sur les chemins ?

*

une simple chanson s’est posée sur mes lèvres
et tout me persuade qu’il faut rendre
qu’il faut se rendre
rien ne nous appartient

(Philippe Forcioli, "Routes de feuilles", G. Berenèze, 2008)


Lobe
avatar 13/04/2017 @ 21:21:46

Je ne suis pas Noir
Je suis un petit fagot de forces
Un petit lingot
De foudres
Qui flambent

Je ne suis pas Noir
La nuit n’est pas ma sœur
Et je n’ai rien au cœur
Puisque je suis seulement
Le sucre amer
Des péchés capitaux.

Je ne suis pas Noir
Je n’ai pas mûri sous ce ciel
Qui pleut l’outrage
Je ne suis pas au centre d’un carnage
D’univers
Pas une barre de honte enrichie
Pas une liasse d’injures
À Dieu
Pas une solution d’opprobre dans le guignon


Sony Labou Tansi



J'ai découvert Sony Labou Tansi au Cameroun, percutant. Merci!

Lobe
avatar 20/06/2017 @ 23:13:26
Main agile patiente aux doigts de lime
Qui use la pierre et le temps
Les ferrures d'acier de ma mémoire
Le soleil escarpé
La meule des éclairs qui tailladent la nuit
Au-dessus de la source vive des soucis
D'où monte un lent brouillard perfide
Piège tendu entre les arbres
Epervier jeté sur la mare
Eponge saturée qui colore l'ennui
Enfin le froid desserre son étau
L'étau des passions clandestines
Gerbes de la lumière aux fenêtres des nids
Dans les dentelles tamisées de la clairière
Un à un les fers des prisonniers s'abîment
Un pas et tous les pas au même point conduisent
C'est la faim
C'est l'ardeur de vivre qui dirigent
La peur de perdre
de jouer son sort au moindre bruit
La main toujours tremblante au bord de la ruine
La course éperdue dans la fraîcheur de la rosée
Dans les roseaux
Dans les galeries de la mine
Obscurité d'une mission lointaine
A peine le temps d'y penser
Et sans pouvoir s'éloigner du champ de vie
Chaque jour à gagner
A retordre
A forger un anneau de plus à la chaîne

La vie m'entraîne, Pierre Reverdy
(peut-être que le poème continue)

Saint Jean-Baptiste 16/12/2018 @ 12:21:36
Je remets ce beau forum dans le circuit. Un peu de douceur dans ce monde de brutes nous fera du bien…
;-))

LesieG

avatar 16/12/2018 @ 17:22:13
Woaw, j'ai de la lecture là.... merci beaucoup, j'essayerai de caser ça au milieu du prix.

LesieG

avatar 16/12/2018 @ 17:28:02
Il y a un papillon mort, une Danaide, sur le trottoir d’Ozona. La brise le pousse par-ci par-là. Ils ont explosés à longueur de journée sur mon pare-brise, laissant des traînées roses et dorées sur le verre. J’en ai vu un tomber verticalement du ciel et s’abîmer sur le goudron de la Route n°10 Est. Ca doit être leur moment de l’année pour mourir.

Sam Shepard, Motel Chronicles


A voir, j'aime bien, du coup je vais en faire remonter quelques uns :)))

LesieG

avatar 16/12/2018 @ 19:20:57
LE CANCRE


Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec la cœur
Il dit oui à ce qu'il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous la huée des enfants prodigues
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

Jacques Prévert


Encore un :)))

Fanou03
avatar 17/12/2018 @ 09:59:19
Je remets ce beau forum dans le circuit. Un peu de douceur dans ce monde de brutes nous fera du bien…


Bonne idée SJB ! à moi ! :

Qui danse parmi le thym ?
Est-ce un rayon, un lutin,
Peut être un petit lapin ?

Est ce une abeille en maraude,
Une couleuvre qui rôde,
Un lézard couleur d'émeraude ?

Je ne sais. Mais je sais bien
Que tout danse ce matin
Parmi les touffes de thym,

Que l'esprit est une abeille,
Un subtil lézard qui veille,
Un lutin qui s'émerveille,

- Ou bien ce petit lapin
Qui joue et bondit soudain
Parmi les touffes de thym.

Cécile Périn

Pierrot
avatar 19/12/2018 @ 16:34:10
Titre : Le sonneur
Poète : Stéphane Mallarmé (1842-1898)
Recueil : Poésies (1899).
Cependant que la cloche éveille sa voix claire
À l'air pur et limpide et profond du matin
Et passe sur l'enfant qui jette pour lui plaire
Un Angelus parmi la lavande et le thym,

Le sonneur effleuré par l'oiseau qu'il éclaire,
Chevauchant tristement en geignant du latin
Sur la pierre qui tend la corde séculaire,
N'entend descendre à lui qu'un tintement lointain.

Je suis cet homme. Hélas ! de la nuit désireuse,
J'ai beau tirer le câble à sonner l'Idéal,
De froids péchés s'ébat un plumage féal,

Et la voix ne me vient que par bribes et creuse !
Mais, un jour, fatigué d'avoir enfin tiré,
Ô Satan, j'ôterai la pierre et me pendrai.
Stéphane Mallarmé.

Fanou03
avatar 12/02/2019 @ 13:25:02

Poème de Corbillo

On dit: les corbeaux croassent,
Ils ont un vilain chant.
Très durs de la carcasse,
Ils sont noirs et méchants.

Mais moi, corbeau, je dis:
On n'est pas des minus,
On a le chant joli,
Et la plume encore plus.

On est les plus gentils
De tous les drôl' d'oiseaux,
Aimant sans parti pris
Vautours ou passereaux.

Et d'ailleurs on s'en fiche,
On plane sur les champs,
On croque nos sandwiches
Sur les ailes du vents.

Yvan Pommaux, extrait de "Corbelle et Corbillo: cinq rêves, six farces et un voyage"

Malic 16/02/2019 @ 17:48:05
SPLEEN

Dans un vieux square où l'océan
Du mauvais temps met son séant
Sur un banc triste aux yeux de pluie
C'est d'une blonde rose et gironde
Que je m'ennuie
Dans ce cabaret du Néant
Qu'est notre vie.

(Léon-Paul Fargue)

Cyclo
avatar 18/02/2019 @ 10:55:55
Le Curé et le Mort

Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte ;
Un Curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt était en carrosse porté,
Bien et dûment empaqueté,
Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,
Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le Pasteur était à côté,
Et récitait à l'ordinaire
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons :
Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons ;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor,
Et des regards semblait lui dire :
Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.
Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs ;
Certaine nièce assez propette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient voir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
Un heurt survient, adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée :
Le Paroissien en plomb entraîne son Pasteur ;
Notre Curé suit son Seigneur ;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie ;
Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.

Jean de La Fontaine

Cyclo
avatar 07/03/2019 @ 09:14:36
Un superbe et bref Victor Hugo, dans "La légende des siècles" :

LE ROI DE PERSE

Le roi de Perse habite, inquiet, redouté,
En hiver Ispahan et Tiflis en été ;
Son jardin, paradis où la rose fourmille,
Est plein d'hommes armés, de peur de sa famille ;
Ce qui fait que parfois il va dehors songer.
Un matin, dans la plaine il rencontre un berger
Vieux, ayant près de lui son fils, un beau jeune homme.
"Comment te nommes-tu ?" dit le roi. "Je me nomme
Karam," dit le vieillard, interrompant un chant
Qu'il chantait au milieu des chèvres, en marchant ;
"J'habite un toit de jonc sous la roche penchante,
Et j'ai mon fils que j'aime, et c'est pourquoi je chante,
Comme autrefois Hafiz, comme à présent Sadi,
Et comme la cigale à l'heure de midi". —
Et le jeune homme alors, figure humble et touchante,
Baise la main du pâtre harmonieux qui chante
Comme à présent Sadi, comme autrefois Hafiz.
"Il t'aime," dit le roi, "pourtant il est ton fils".

Sadi (Saadi) et Hâfiz (ou Hafez) sont des poètes persans, respectivement du 13ème et 14ème siècles.

Et un poème de Saadi (orthographe plus courante aujourd'hui)

Les hommes font partie du même corps.
Ils sont issus de la même essence.
Si le destin faisait souffrir l'un des membres.
Les autres n’en auront pas de repos.
Toi qui es indifférent aux malheurs des autres.
Tu ne mérites pas d'être nommé un Homme.

— Saadi, trad. Orang Gholikhani

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