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Forums  :  Vos écrits  :  Le sommeil de l'art.

Martin1

avatar 29/08/2021 @ 18:24:10
Un court roman, un jour, parut au XIXeme siècle.
Et je fais partie des hommes qui le possèdent encore. Ou qui se laissent posséder par lui.
Lorsque j'en parcours les en-tête pleins de promesses, les phrases mousseuses, épineuses, heureuses, c'est comme si j'entendais résonner le dernier chant de l'agape. Je bois cette encre noire, coulante, descendante, sans lettrine, sans manicules, sans grotesques. J'écoute le verbe et je me tais. Un volume prodigue, riche en mots, pauvre en péripéties, traçant courbe à courbe le fleuve de la vie d'un homme. Et sitôt m'y laissé-je entraîner que m'envahissent derechef les émotions de la première fois.

Chez moi, dans l'intimité de l'oubli, cet oubli qui toujours finit par vaincre les plus belles renommées, il se trouve un livre dont je ne peux prononcer ni le titre ni l'auteur, tant j'aurais le sentiment de trahir un ami. Comme l'on garde dans un caveau sans épitaphe, une petite fille illégitime, conçue d'un amour coupable, emportée de maladie peut-être, dans quelque coin de ce cimetière qu'on visite une fois l'an. Une petite fille dont l'existence est inavouée, dont le nom reste tu. Et néanmoins que l'on a aimée comme notre propre chair. C'est ainsi que, sur mon étagère poussiéreuse, cet ouvrage tristement se laisse aimer et caresser la tranche.
J'en conseille la lecture à un ami, à demi-mot, et bientôt cet ami de profaner ce temple du langage. Car il répand sur son carrelage des graines que je ne connais pas ; il y vide des sacs portés à dos de mulet, chargés d'un odieux lyrisme, de casuistiques d'écolâtre et de hochements de tête. Après avoir soupesé quelques commentaires obvies, il l'enterre dans sa liste de livres lus et laisse sa mauvaise mémoire en altérer les images. Sans doute mes amis sont-ils au-dessus de tout reproche... Mais il est des endroits de la littérature qui ne se visitent pas en touriste, le nez en l'air, le rire chaud, l'oeil curieux, dérobant par la fenêtre de l'hagioscope, un nouvel émoi du voyage. Lorsqu'on dépose un bout de son âme dans un petit livre de chevet, comme un signet de soie rouge dépassant du pied de page, on en vient à haïr les innocents intrus qui rompent le silence du reclusoir, qui troublent le sommeil de l'art.

Nous demeurions des heures entières, ce laid grimoire dans mes mains frêles,
Juste moi et l'auteur, unis par les entrelacs de l'affliction.
Lui noyé dans les allées venteuses du romantisme finissant, moi suffocant dans un siècle sans esprit, l'un et l'autre cherchant à sauter le gouffre des âges.
Lui graveur et moi pierre.
Lui échanson et moi calice.
Lui arbre à sève et moi buvant,
Lui génie sans foi, moi foi sans génie,
Lui berger du soir, moi enfant de la nuit.
Lui mort, et moi vivant.

Cyclo
avatar 30/08/2021 @ 11:29:35
Un bel éloge de la lecture de certains livres, ceux que l'on garde précieusement dans notre tête pour en savourer le parfum et les volutes qui nous en ont fait l'enchantement. Ils ne sont pas si nombreux que ça.
J'ai dû chercher la signification des mots manicule et hagioscope.: merci de les avoir utilisés ici...

Martin1

avatar 02/09/2021 @ 17:24:40
Merci Cyclo, oui je voulais exprimer cet étrange intimité que l'on ressent près de certains auteurs, à tel point que le partage de lecture devient douloureux voire impossible.

Béatrice
avatar 05/09/2021 @ 15:55:44
Quelques remarques :

- oui, le message passe : l'impossibilité de partager parfois le plaisir de lecture, ou alors toute autre expérience esthétique

- tout à la fin j'aurais inversé :
à la place de "Lui mort, et moi vivant"
j'aurais mis : lui vivant et moi mort

- lorsque tu évoques le texte littéraire, cela me fait penser spontanément à Balzac, que j'affectionne particulièrement

- tu écris "Sans doute mes amis sont-ils au-dessus de tout reproche".
Cette idée, des amis au-dessus de tout reproche ou des amis faillibles serait peut-être un bon point de départ pour un autre écrit....


Martin1

avatar 06/09/2021 @ 09:45:50
Merci Béatrice,
Concernant la fin, j'ai préféré garder la vérité : c'est bien l'auteur, malgré tout, qui est mort et qui me parle outre sa tombe, et c'est bien moi qui suis vivant. Sans doute vit-il aujourd'hui à travers son livre mais j'ai renoncé à cette métaphore car j'en avais suffisamment fait. C'est un choix personnel ;-)
Ce livre n'est pas de Balzac. Il est beaucoup moins connu... mais critiqué sur le site, néanmoins.

Béatrice
avatar 06/09/2021 @ 14:29:45
Merci Martin pour cet éclairage

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