Lobe
avatar 18/02/2020 @ 22:54:55
Qu’est-ce que c’est, papa ? demande l’enfant en se tournant et en se retournant dans son lit, l’articulation difficile, le débit saccadé. Papa, papa, qu’est-ce que c’est ? s’affole-t-il, la voix plus haute, ses paupières laissent entrevoir le blanc de ses yeux. Papaa-a-a-a, halète-t-il, et son père qui le tient désormais contre sa poitrine lui caresse les cheveux, la nuque, lui souffle des mots rassurants, berce la moitié supérieure de son corps. L’enfant se calme progressivement, des mots incohérents flottent quelques instants dans le silence, puis sa respiration s’apaise : il s’est rendormi.

En quittant la chambre, l’homme veille à maintenir la porte entrebâillée. Il est chagriné d’avoir permis à Tommy d’aller voir ce film de Robertson, la veille. Il est encore trop jeune, trop impressionnable, et puis le grand écran, la musique, le maquillage de M. Hyde… Il aurait dû lire les critiques, ou au moins écouter sa femme. Il avait la tête ailleurs, il avait la tête tout à cette soirée qui s’annonçait, pour peu que Tommy soit au cinéma et sa femme au chevet d’une amie proche du terme. Il les avait quittés, en notant la vaseline dans les cheveux de Tommy (« tout de même, il a vite grandi ») et le sourire si doux de sa femme, en dépit de sa fatigue. Il était parti dans la nuit froide de mars, en direction de Greenwich Village.

Il était allé au Webster Hall, pour la première fois. Il avait rejoint un ami, qui lui avait parlé les yeux brillants de ces bals masqués, de ces soirées insensées, ces soirées gaies, ces bals vibrants. L’orchestre jouait ses mélodies les plus entrainantes, une chanteuse reprenait Al Jolson et Paul Whiteman. Mais cela comptait peu. Dans la chaleur de la salle où se pressaient hommes et femmes, les yeux cherchaient seulement la flamboyance de la présence des fées. Elles étaient là, leurs robes sensationnelles, leurs cheveux brillants, leur éblouissant sourire. Elles défilaient sous les ors et les draperies, main dans la main, à la fin l’une serait sacrée.

Tandis que Tommy frissonnait d’angoisse devant la transformation de John Barrymore, son père était parcouru d’un autre frisson. Une émotion à être ici témoin de la liberté que ces silhouettes incarnaient, une émotion à les compter, à les dénombrer, à les voir expérimenter un autre champ des possibles, dans la musique, dans l’éclat des voix, dans la clameur d’une foule hétéroclite. Il voyait leur talent, il sentait la préparation que ce moment avait dû exiger, d’être de telles créatures, maintenant devant son regard. Il percevait leur fierté, leur adresse, leur dévouement à faire vivre et vibrer cet autre monde turbulent, du bal des folles.

Il regardait avec curiosité, dérangé, subjugué, troublé, empêtré dans ses principes, condamnant puis embrassant du regard ce spectacle incroyable et festif, irrésistible. Elles étaient reines, toutes, elles étaient au-dessus d’eux, pressés à leurs pieds cambrés, massés sur les balcons. Et dehors ? Et une fois dans la rue, le bal achevé? Lui, il sortirait dans son grand pardessus, ombre parmi les ombres, homme sorti du moule des hommes, lui il marcherait sans risques, sans penser à la morsure du réveil, au pesant costume de normalité à de nouveau endosser. Il aurait voulu prendre à parti, celle-ci, là-bas, celle à la robe longue et couverte de sequins, et au turban bleu outremer. Lui crier : et demain ! Il imagine, il ne sait pas pourquoi, il ne sait pas très bien, ce n’est pas son monde – son monde est femme et enfant, affaires et argent – il imagine que l'homme sur l'estrade lui aurait conseillé de bien le regarder, et de se souvenir. Ici, une histoire se joue qu’il s’agit seulement de ne pas oublier. Ici, ça va.

Cyclo
avatar 18/02/2020 @ 23:15:21
Très belle reconstitution d'époque, sans doute New York. Ce bal est-il un bal de travestis ? Le père est-il gay ?
le "pesant costume de normalité" le fait penser... En tout cas, bien tourné.

Pieronnelle

avatar 18/02/2020 @ 23:58:35
Ah j'ai relu plusieurs fois ! C'est tellement bien décrit et...j'ai cru que c'était les vraies années folles et je me suis dit : Bel hommage aux femmes libérées de cette période, à ce moment de joie après ces périodes de guerre, à ces créations de mode si chatoyantes et originales!
Et puis j'ai eu un doute, le regard de cet homme sur ces "fées",( jamais le mot femmes est évoqué)...Elles ! Et la fascination pour le spectacle de ces autres "folles" qui le plonge dans un monde dérangeant et si attirant mais...pas le sien.
"Lui, il sortirait dans son grand pardessus, ombre parmi les ombres, homme sorti du moule des hommes, lui il marcherait sans risques, sans penser à la morsure du réveil, au pesant costume de normalité à de nouveau endosser"
Magnifique phrase !

Lobe
avatar 19/02/2020 @ 09:18:58
Cyclo, je pencherai plus pour l'interprétation de Pieronnelle: ce n'est pas son monde, ce qu'il regarde (il s'agit, oui, d'un bal de travestis dans le New York des années 20). Il a une figure de témoin ambigu, il ne vient là ni pour se projeter ni pour se moquer, mais pour une atmosphère unique en son genre. Ensuite, il retournera à sa vie de père de famille aimant.

Je me suis inspirée de cette photo: https://imgur.com/7lZtoc8, et également d'extraits d'interview de l'historien George Chauncey, auteur de Gay New York, 1890-1940 (que je ne connaissais pas avant hier soir).

Darius

avatar 19/02/2020 @ 12:30:19
oui, moi aussi, j'ai la même interprétation que Pieronnelle, un peu de nostalgie et d'envie de cet homme face à ces "fées" qu'il voudrait toucher mais qu'il se retient pour ne pas mettre en péril sa vraie vie conformiste avec femme et enfant.

Bien documentée Lobe, je vois, en tout cas, le résultat est atteint. Bravo !

Tistou 19/02/2020 @ 19:07:55
Quand j'ai commencé la lecture, je me suis dit qu'il y avait eu similitude d'inspiration. Oui, jusqu'à un certain point parce que nous avons pris un tour radicalement différent dans la suite.
"Les années folles", les folles. Des travestis et cette ambiance ambivalente et troublante que ressent le père et qui le tourneboule.
La période est bien située et rendue et pour toi également, je n'ai pas l'impression que l'imposition des phrases de début et de fin ait posé problème ?
Un texte élégant et fin, qui m'a fait penser - d'ailleurs c'est la même époque - au "Chagrin des vivants", de Anna Hope, dans le traitement et l'inspiration ...

Minoritaire

avatar 21/02/2020 @ 14:52:10
Au début, j'ai cru que tu allais approfondir vers Mr Hyde et, victime de mes préjugés, je me suis perdu dans ton décor du gay NY des années folles. Il a fallu que je revienne en arrière pour apprécier pleinement ton tableau.
J'aurais plutôt pensé comme Cyclo, non pas que ton héros fût homosexuel, mais qu'il ne se trouvait pas là tout à fait par hasard. Cultiver l'ambiguïté... :-)
Un texte riche, dense, comme souvent les tiens.

Merci pour la photo.

SpaceCadet

avatar 22/02/2020 @ 10:50:59
Tu aborde un sujet délicat, mal compris et fort heureusement, tu t'en acquittes sans verser dans les habituels clichés. Un sacré bon point pour toi! L'ambiance est bien rendue. Le visuel est assez évocateur aussi. Moyennant plus de temps (et un développement qui aurait débordé le cadre de l'exo (je pense ici à un récit plus long, une nouvelle par exemple)) il aurait été intéressant d'aller un tout petit peu plus loin avec les personnages, car il y a clairement matière à développement ici.

Magicite
avatar 20/03/2020 @ 03:43:05
Intéressant cette rencontre du troisième type.
Pus que la forme c'est le fond qui m' a plu. D'être confronté à un autre monde que l'on ne peut imaginer par soi même est forcément quelque chose d'incongru , interrogatif et peut pousser à l’introspection de ses acquis.
Effectivement comme il y a de la recherche certaines références me sont passées à côté(pour pas dire la plupart) mais reste le bouleversement des valeurs et son intégration que je suppose par le "Ici ça" va final laissant la porte ouverte à l’interprétation de chacun: Ici ça va je ne suis pas une folle qui s’habille en froufous rose pour danser dans les cabarets ou "Ici ça" j'ai intégré quelque chose qui n'est pas de mon monde.

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