Pieronnelle

avatar 06/12/2018 @ 23:23:52
Les deux chevelures se mêlaient penchées au dessus d’une grande carte du monde. La tête chenue s’écarta pour observer celle toute blonde de la petite fille, un sourire attendri aux lèvres. Le petit doigt courait sur la carte avec frénésie.
- «Je veux aller là» dit-elle en désignant une grande étendue verte, «quand je serai grande bien-sûr».
- «Tu crois vraiment» s’étonna la grand-mère, et son visage avait soudain pali «c’est une jungle dangereuse, celle de Bornéo ; il faut avoir l’expérience de ce type de forêt»
- «Mais je l’aurai , je veux être exploratrice ; je veux connaître tous les pays du monde.»

Vingt années plus tard la même chevelure blonde se pencha sur le visage de sa grand-mère qui venait de quitter ce monde en douceur. Elle déposa un baiser sur son front et murmura :
- «J’aurais tant voulu que tu saches que je partais enfin pour cette grande étendue verte que nous regardions ensemble sur la carte...»
Malgré son jeune âge elle avait déjà écrit de nombreux livres sur ses voyages dans le monde ; sa grand-mère était très fière d’elle, elle suivait les pérégrinations de sa petite fille avec passion et inquiétude. Cette dernière lui disait souvent :
-«Tu sais je n’aurais certainement jamais eu ce goût des voyages si tu ne m’avais pas raconté toutes ces histoires de voyageurs qui ont découvert les pays. Tu les préférais aux contes de fées et finalement ça me faisait rêver beaucoup plus.»
Elle avait questionné sa grand-mère sans arrêt pour savoir si elle avait voyagé elle-aussi mais à chaque fois cette dernière lui lançait un étrange regard et ne voulait donner aucune réponse. Souvent un triste sourire s’affichait et sa petite fille pensait que son regret devait être tellement fort qu’elle refusait de l’évoquer. Alors elle n’insistait pas.
C’était sa grand-mère qui l’avait élevée, elle n’avait jamais connu ses parents. Quand vinrent les questions la réponse fut qu’ils étaient morts dans un accident juste après sa naissance mais sans jamais donner de précisions. Tout bébé la grand-mère l’avait emmenée avec elle dans cette grande ville du nord où elle avait vécu jusqu’à se qu’elle se mette à voyager avec un désir irrépressible après avoir fait des études de lettres et sciences de la Terre.

Elle avait donc couru de par le monde avec frénésie comme lorsqu’elle choisissait les pays sur la carte de géographie. Elle avait aussi éprouvé le besoin de relater tous ses voyages, au début afin de les faire connaître à sa grand-mère accompagnés de photos, et par la suite parce que ses livres avaient eu de plus en plus de succès.
Elle se trouvait sur le point de partir à Bornéo quand sa grand-mère l’avait quittée. La maison semblait avoir perdu son âme ; elle l’a parcouru comme si elle la découvrait de nouveau mais avec un vrai regard d’adulte. Elle eu l’idée de monter au grenier parce qu’elle n’avait jamais pu le faire étant enfant. Elle fut surprise d’y trouver un amoncellement de meubles et d’objets de toutes sortes. Beaucoup de poussière les recouvrait sauf sur une commode de style ancien ce qui attira son attention. Elle tira le tiroir du haut et y trouva des vêtements de voyage et des objets associés ; des cartes, des livres et des albums qu’elle ouvrit le coeur battant.
Devant ses yeux elle parcouru le monde d’une autre façon mais avec un sentiment de beauté qui l’envahit, lié sans doute au fait que ses clichés devaient venir de ses parents ; ce sentiment se teinta d’un regret immense de ne pas les avoir cherchés plus tôt. Elle s’était pliée au désir de sa grand-mère sans chercher à le contrer, comme si elle n’était pas encore prête à affronter ces deux vies qu’elle n’avait pas connues.
Elle ouvrit le tiroir du bas et y trouva des documents et journaux. Ses mains tremblaient lorsqu’elle ouvrit un journal daté de l’année suivant sa naissance. Un gros titre s’étalait sur la deuxième page :
«Disparition de deux ethnologues dans la jungle de Bornéo ; on n’a jamais pu trouver aucun signe permettant de déterminer s’ils étaient morts tués ou accidentés.»
Suivait tout un article concernant ses parents et qui précisait qu’ils laissaient une petite fille d’un an orpheline.
Elle resta longtemps dans ce grenier assaillit par les images et les regrets. Puis elle emporta les albums qui semblaient lui insuffler une force particulière. Elle comprit d’où lui venait son amour des voyages et le chagrin de sa grand-mère qui n’avait jamais pu lui parler de ce drame.
Lorsqu’elle passa la porte d’embarquement pour monter dans l’avion qui partait pour Bornéo, elle murmura :
«Ne t’inquiètes plus car quelque part je vais les retrouver enfin et je t’emmène avec moi....»

Fd
avatar 07/12/2018 @ 10:45:49
Cette relation grand-mère-petite fille est adorablement écrite, j'aime beaucoup

SpaceCadet

avatar 07/12/2018 @ 11:20:55
Supposons qu'un orage éclate au moment où l'avion va décoller ;-))) tout y est.

J'ai beaucoup aimé la mise en scène avec les chevelures emmêlées au-dessus de la carte, le petit doigt qui s'agite, etc., c'est très réaliste comme scène. La suite aurait été mieux servie (de mon point de vue) par un texte plus long (un court roman par exemple) au cours duquel tu aurais pu développer le contexte, les personnages ainsi que toutes les idées que l'on sent fourmiller derrière ce récit, mais... limites obligent, ça donne un condensé de vie qui ma foi, se lit plutôt bien.

Magicite
avatar 07/12/2018 @ 12:47:10
L’ambiance, l’histoire sont posées et bien faites. L’intrigue se développe progressivement et est prenante.
Pour la contrainte de la pluie tant pis on peut la deviner dans les pertes de la jeune fille, celle de sa grand-mère ou celle de ses parents absents.
Et cette fin mystique est vraiment touchante et bien trouvée. Bravo.

Darius

avatar 07/12/2018 @ 16:02:23
super ton texte.. ... ce suspense qui nous prend dès le début du récit avec le regard triste et la pâleur soudaine de la grand mère qui savait... c'est comme une prémonition pour la petite fille.. Bravo Piero !

Marvic

avatar 07/12/2018 @ 16:51:12
Le secret de la grand-mère...J'ai lu trop rapidement la première fois tant je voulais le connaître !
Cet amour du voyage transmis involontairement par les récits de la grand-mère, sautant la génération des parents disparus, c'est une très belle idée.
J'aimerais bien être une grand-mère qui aide les parents à transmettre...

Nathafi
avatar 07/12/2018 @ 20:45:24

Transmission entre la grand-mère et la petite fille, c'est joliment fait.
Triste, nostalgique et touchant, c'est dommage que le secret n'ait pas été partagé du vivant de la grand-mère, elles auraient pu partir ensemble à Bornéo !
Je sais que tu n'aimes pas trop les exo en direct, bravo pour celui-ci; tu as assuré !

Pieronnelle

avatar 07/12/2018 @ 22:00:16

Transmission entre la grand-mère et la petite fille, c'est joliment fait.
Triste, nostalgique et touchant, c'est dommage que le secret n'ait pas été partagé du vivant de la grand-mère, elles auraient pu partir ensemble à Bornéo !
Je sais que tu n'aimes pas trop les exo en direct, bravo pour celui-ci; tu as assuré !

Ah mais si j'aime beaucoup les exos en direct et d'ailleurs j'y participe très souvent non? :-)

Nathafi
avatar 07/12/2018 @ 22:11:51
Il me semblait que tu préférais les appels à texte

Tistou 08/12/2018 @ 21:35:37
Indéniablement "pieronnellien, le texte. Tout y est ! La tendresse, la transmission mère ou grand-mère/(petite) fille, le happy end ... Pieronnellien en diable.
Les cartes, une de mes grandes passions. Se projeter dans un voyage à venir en consultant la carte, en supputant les paysages, en évaluant les trajets ... c'est déjà tout un voyage, intérieur. Moi aussi j'aimerai filer ce virus à ma petite fille (celle qu'à 3 ans je destine au poste de talonneuse dans l'équipe des Amazones du FCG ! même que sa mère n'est pas tout à fait d'accord). On verra ...
La force de Pieronnelle c'est d'être intimement convaincue de la bonté intrinsèque de l'être humain - c'est ce qui transparait encore une fois ici - et de mettre cette conviction en application. Et c'est en cela que je puis écrire que "Le voyage de grand-mère" est profondément pieronnellien.
Certains l'ont déjà fait remarquer ; et l'orage ? et la pluie diluvienne ? C'est pour les chiens ?!
Quant à supposer chère Nathafi que Pieronnelle n'est pas trop fan du direct, il ne me semble vraiment pas !
De même qu'il me semble que Pieronnelle a eu vite fait de trouver le biais pour raconter son histoire et qu'elle s'est bien régalée. Bornéo n'est certainement pas des plus hospitaliers mais sûrement des plus inspirants !

Lobe
avatar 17/12/2018 @ 22:38:05
C’est doux, avec effectivement des éléments qui reviennent d’un texte à l’autre et dont on sait qu’ils te tiennent à cœur. On aurait presque aimé une ellipse de plus et qu’elle retrouve ses parents loin chez des peuples en isolement volontaire... (comment ça ce serait un happy end trop insolent?!!)

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