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Forums  :  Vos écrits  :  Reprise : plein la vue

Nathafi
avatar 06/12/2018 @ 22:44:18
Des heures qu’il marchait… Ses chaussures patinaient parfois, tant le sol était humide, et il avait parfois du mal à éviter les racines qui surgissaient de nulle part. Quel drôle de pays… S’il avait imaginé se trouver là un jour, dans cette jungle quasi inconnue, coupant les lianes à la machette. Sophie le suivait de près, elle qui rêvait de venir sur l’île de Bornéo, elle était toute à son bonheur, ses yeux traînaient partout, comme ceux d’une enfant émerveillée devant les illuminations de Noël. De temps à autre, elle retenait un petit cri, pour ne pas effrayer les bêtes, un cri d’admiration qui en disait long. Lui avançait toujours, tête baissée, à chercher LA chose qui l’avait emmené là-bas, si loin de tout.
Son dernier livre n’avait eu aucun succès. Il en était à se demander s’il fallait continuer d’écrire. Pourtant le premier avait bien marché, ç’avait été tellement facile ! Il avait cru continuer sur sa lancée, mais…
Mais les lecteurs avaient été moins séduits par ce roman, et les rares recommandations dont il avait bénéficié n’avaient pas suffi. Alors il s’était reclus dans son appartement, passait son temps à broyer du noir et à regarder les images de la télé tourner en boucle. Ce qu’il voyait n’était pas gai, rien ne le sortait de sa torpeur.
Il avait fui. D’abord Barcelone, puis Milan. Le changement d’air lui avait fait du bien, mais son retour à Paris lui avait fait un choc. Il avait compté ses économies et préparé un long voyage, afin de fuir encore plus loin et surtout plus longtemps. Sophie, au fait de son départ imminent, avait demandé à l’accompagner. C’était une chouette fille, un peu paumée, très rêveuse. Son truc, c’était l’humanitaire. Mais à force de cumuler les missions aux quatre coins de la planète, elle avait fait ce qu’on appelle un burn out. Le médecin lui avait conseillé d’arrêter quelques temps de vouloir sauver le monde, et de se sauver elle-même. Alors, Bornéo, c’était son rêve, en touriste.
Mais ce n’était pas un tourisme passif ! A chaque départ dans la jungle, elle savait que l’exploration serait difficile. Courageuse et envieuse de découvrir cet univers, elle le suivait sans broncher, jusqu’à l’épuisement parfois, des jours et des jours.
Elle s’accommodait du bivouac de fortune qu’il offrait. Des rations rudimentaires. De la pluie battante. Du sol glissant. Des zones sans clarté. De la végétation menaçante. Mais elle se sentait si bien…
Le soir, ils parlaient de Paris. Paris, leur ville depuis toujours, ses quartiers, ses odeurs, son agitation, ses cris, ses bruits. Dans le silence assourdissant de cette jungle, dérangé parfois par les cris des singes nasiques ou des grenouilles, la capitale leur semblait bien pâle. Nulle envie de rentrer pour l’instant, dans cette nature magnifique ils oubliaient leur vie d’avant. C’était comme un abandon, ou encore un refus. Ils voyaient toutefois les jours défiler, déjà trois mois qu’ils avaient posé le pied sur l’île, et le plus long était derrière eux, le retour s’annonçait. Mais tant qu’il n’avait pas trouvé LA chose, ils ne partiraient pas.
Le huitième jour de cette énième exploration, le ciel était en colère. L’orage menaçait depuis le matin, et subitement il avait pris forme. Ils avançaient péniblement, glissant souvent, la pluie diluvienne empêchant leur progression. Leurs pieds s’enfonçaient dans cette terre trempée, s’en dégager devenait douloureux, leurs chevilles souffraient. Le visage fouetté par les lianes incontrôlables, ils continuaient leur marche aventureuse. Sophie râlait, pour la première fois, elle l’implorait d’arrêter un moment, pour reprendre son souffle. Il avançait malgré ses plaintes, semblant être attiré par cette jungle de plus en plus hostile et épaisse…

Et il l’aperçut, soudain, LA chose.
Elle était d’un rouge pourpre, étalait ses pétales majestueusement, au milieu de nulle part. Un pétale sur de l’herbe sèche, des feuilles brunies et de la terre en motte, elle s’étalait, comme si la fleur avait tout puisé pour se nourrir et grandir. Elle développait bien 70, voire 80 cm, n’était peut-être pas encore à son paroxysme, mais quelle allure elle avait, dominant tout autour d’elle. Il en faisait le tour sans répit, l’observait sous tous les angles, ivre de sa beauté. La fleur semblait le happer, il s’en éloignait parfois tant son odeur était forte, mais y revenait aussitôt, pour l’imprimer dans sa mémoire et ne manquer aucun détail. Sophie le regardait, impressionnée par ce spectacle, subjuguée par l’impressionnante fleur.
Rafflesia, la plus grande fleur au monde.

Magicite
avatar 07/12/2018 @ 12:44:22
J’ai été accroché par ces lianes comme envie de les écarter en lisant jusqu’au bout et aller découvrir LA chose.
Un tableau qui sonne très juste en quelques phrases pour décrire la recherche d’autre chose des deux personnages, l’errance de l’auteur. Chaque description est réussie, jusqu’à ce Graal faisant revivre et chassant la lassitude de l’esprit(on l’imagine en tout cas) et son odeur qui termine le tableau par un scène de beauté mêlée d’humour.

Pieronnelle

avatar 07/12/2018 @ 13:13:35
Ah c'est vraiment reussi Nath, on a le sentiment que tu y es allé dans cette jungle, trés bien décrite cette sensation d'étouffement par ces lianes brrrr...mais le clou c'est la fleur, alors là quelle belle idée, ce havre de beauté qui vient éclairer leurs vies un peu embrouillées il me semble. Et tu as même trouvé le nom ! Elle représente tellement de choses symboliquement, l'inspiration enfin pour l'écrivain, l'espoir d'une vie plus belle sorte de soupape pour elle...bravo

SpaceCadet

avatar 07/12/2018 @ 14:41:45
Bravo! Scotché jusqu'au bout. Les phrases sont soigneusement composées et agrémentées de rimes qui rythment la lecture. C'est très visuel, les descriptions ont un goût d'authentique. Comme j'ai déjà été interpellé par cette étrange fleur (vue sur une photo), tout de suite, cette image m'est revenue à l'esprit.

Darius

avatar 07/12/2018 @ 15:48:09
un vrai suspense.. quelle idée géniale tu as eue de partir d'une chose à découvrir qui en fait, est une fleur rare.. sûrement que tu avais la fin de l'histoire avant le contenu.. Bravo !

Marvic

avatar 07/12/2018 @ 17:17:46
Aussi hâte que le héros de découvrir ce que pouvait être "La chose".
Quelle surprise d'apprendre qu'il s'agissait d'une fleur, et pas n'importe quelle fleur. Un petit tour de Wikipédia et Youtube plus tard, je sais maintenant ce qu'est une rafflésie. Et rien que pour ça, merci Nath !

Quant au héros, "les grands esprits se rencontrent" :-))
Un même besoin d'aller voir ailleurs même si l'île n'est pas toujours paradisiaque comme tu la décris si bien.

Fd
avatar 08/12/2018 @ 11:15:42
Une histoire de couple bien amenée et, pour moi, la découverte inattendue d'une fleur époustouflante déjà par sa taille. Il faudra que je retourne sur wikipédia pour la mieux connaître. C'est bien critiques libres, ça mène à tout.

Tistou 08/12/2018 @ 11:48:36
Nathafi, pour quelqu'un qui se disait inquiète de n'être pas pertinente sur la réalité de Bornéo, je trouve que tu fais fort. Je te trouve également toujours plus à l'aise dans la mise en place d'un climat, d'une ambiance, d'un paysage. Ta fictive Bornéo on y croit, tu restitues bien les sensations à la fois d'étouffement, d'impuissance quand on a un mal fou à progresser, d'inhospitalité mais en même temps de beauté insurpassable qui nous renvoie à notre condition de petits êtres somme toute assez insignifiants.
Tu n'es pas allée sur Bornéo mais moi non plus même si je connais une jungle similaire un peu plus au nord, en Malaisie, et ce que tu décris est très crédible, et l'idée de cette fleur géante, graal de l'île, est magnifique.
Toutes les contraintes sont respectées, toutes y sont bien place (pour ma part je ne les ai pas trouvées si compliquées), Bravo !
Une belle reprise !

Lobe
avatar 17/12/2018 @ 22:31:34
C’est le premier texte que je lis de cet exercice, je pense que pour ce qui est de l’inspiration si je m’y étais attelé, les éléments auraient pu être un peu similaires. La forêt ‘primaire’ comme quête et refuge pour s’évader de soi...

Charles 01/03/2019 @ 15:22:05
Le texte fonctionne bien, on y est, on est trempé, fatigué. Je dirai presque que j'ai la sensation que l'heure a été trop courte pour contenir toute ton inspiration. L'enchaînement du récit est presque rapide tant on parcourt des moments, des scènes que l'on aurait aimé te voir développer plus.

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