Lobe
avatar 15/10/2017 @ 00:28:17
- Alors, on va commencer par un tour de table, heu, un tour de cercle, pour se présenter. Et puis après, ceux qui veulent se lancer y vont, hein, vous avez laissé la timidité avec les parapluies à l’entrée aujourd’hui, pas de blague. Juste, pour le temps, enfin par respect quoi, cinq, sept minutes d’intervention, et on rebondit. Questions, commentaires, réflexions, ce que vous vous sentez de proposer. Allez, c’est parti.

- Ben, tiens, je commence, j’ai l’habitude depuis le temps. Moi c’est Yves, trente-huit ans, membre des N.A. depuis à peu près, quoi, un tiers de ça ?

- Yves ? Yves Eumafoto ? Non, je blague, le stress, ce vilain monstre à l’humour douteux. Étienne, soixante-trois, première séance, d’où l’angoisse!

- A moi ? Anouck, vingt-neuf ans, enfin, trente dans deux semaines. Attends… douze jours tout rond. Ouais, c’est ça.

Ils se présentent l’un après l’autre. Salle lilas, chaises pliantes en bois clair. L’assise ne semble pas très confortable. Michelle, à gauche de l’animateur, est la seule installée sur un coussin. Elle repartira avec. Le tour s’achève sur elle (« Michelle, cinquante et un ans, trois enfants. Ah ! même quatre avec mon mari ! »). Des rires, un bref silence. Louise, cadette du groupe, prend une vive inspiration.

- Je peux commencer ? Je sais pas, sinon après j’aurai plus trop le courage, parce que là… C’est que, d’habitude, vous savez vous, chuis surtout habitée par le passé lointain, l’Éden de l’enfance, mon frère qui me manque tout le temps depuis que la famille s’est dispersée, ce genre de choses. C’est tout infusé de nostalgie, mais de la vieille, un peu ressassée, parfois même

- Resucée ? Gaby, l’œil narquois

- Rassie, en tout cas, je te remercie. Rassie et un peu rance. Mais punaise, pas hargneuse comme celle que je me traine depuis deux semaines. En deux mots, ben, c’est classique quoi, une histoire avec un mec. En tant que tel, on se connait depuis un an, bon, après, le début de l’ambiguïté je me souviens plus trop. Et puis surtout, en début d’année, on était en stage, chacun dans son morceau du monde. Huit mois, et retrouvailles en septembre. Rien de changé de mon côté, donc bon, je finis par mettre le doigt dans l’engrenage, enfin le retirer et le laisser démarrer plutôt, et voir émerveillée la mayonnaise prendre. Le trio gagnant confiance humour flamme, j’y crois pas, c’est simple, c’est beau. Du coup dans la foulée direct sans transition, ça tient chaud, j’y crois trop.

- Dis donc, ça ferait un bon terreau pour une nostalgie de la lumière, ça.

- Dans le mille Basile. J’abrège. Le type m’appelle la veille du jour où j’avais prévu de le retrouver chez lui à Aix. Aix, merde, ça s’invente pas ! Il me sort le fantôme du placard : une fille avec qui ça n’a jamais franchement commencé, ni clairement fini. Il vient de la revoir, c’est bon, affaire classée, ils sont ensemble. Moi, dans la rue, le monde qui s’ouate. Je dis que c’est pas grave, qu’on s’était dit que notre histoire c’était pas une avec des plans sur la comète. Et sincèrement, dégoulinante de sincérité. Bref, le factuel, le reste, on s’en carre.
Le grand mystère, c’est ce qui arrive après. Ce sentiment… je sais pas, mais je me retrouve dans cette image, c’est peut-être bête, mais d’avoir eu les jambes dans une rivière. Jusqu’aux mollets. La température pile comme il faut, le courant pousse un peu, un museau de chien qui voudrait une caresse. La certitude qu’à deux pas il y aura une cascade glougloutante, ou un toboggan d’eau entre deux blocs moussus. Et encore des bassins plus profonds, avec sur les berges des grenouilles aux yeux dorés. Des grandes dalles calcaire où s’adosser, et le soleil ce grand projo bien gai bien au rendez-vous. Mais que pouic, on me tape sur l’épaule : ici, c’est la rivière privée de la Princesse Mystère. Je sors de l’eau, je m’éloigne à peine, et je regarde les gouttes brillantes qui sèchent et vont s’éteindre sur mes pieds.

Un souffle collectif. Quelqu’un dit « aïe ». Très doucement.

- Oui. Et là, la nostalgie ventre à terre qui me fond dessus. Mais pas liée à la morsure des instants partagés… Nourrie par le reste. Le tout gros reste de l’invécu, l’imaginé, le soupçon ébauché. L’évaporé. Va débrouiller ça. Va l’aplanir et le liquider. Je crois, enfin, je suis sûre quoi, je suis sûre qu’on met pas du néant à la place de la vie impunément.

Étienne se lève, rugit : « akilditu ! » Il se rassoit et rougit.

Martin1

avatar 15/10/2017 @ 10:50:29
Il n'y aurait pas ton avatar à côté que j'aurai quand même deviné qui est l'auteur ;-) Des phrases nominales, des raccourcis, les interruptions/interjections que lâchent, entre deux virgules, ceux qui s'expriment avec malaise... on dirait le style de Lobe, tout juste Auguste, dans le mille Basile ;-)

Ce style est très oral, tu arrives très bien à transmettre les émotions des personnages, non en les décrivant mais simplement en les laissant parler.
Quant à l'histoire elle-même, elle me rappelle la force du sentiment qui nous envahit, une seconde après que l'on raccroche un téléphone, ou que l'on met fin à une belle histoire, que l'on rentre d'un voyage extraordinaire dans un bus ordinaire... et là, bam, c'est fini, la normalité reprend ses droits.


Le grand mystère, c’est ce qui arrive après. Ce sentiment… je sais pas, mais je me retrouve dans cette image, c’est peut-être bête, mais d’avoir eu les jambes dans une rivière. Jusqu’aux mollets. La température pile comme il faut, le courant pousse un peu, un museau de chien qui voudrait une caresse. La certitude qu’à deux pas il y aura une cascade glougloutante, ou un toboggan d’eau entre deux blocs moussus. Et encore des bassins plus profonds, avec sur les berges des grenouilles aux yeux dorés. Des grandes dalles calcaire où s’adosser, et le soleil ce grand projo bien gai bien au rendez-vous. Mais que pouic, on me tape sur l’épaule : ici, c’est la rivière privée de la Princesse Mystère. Je sors de l’eau, je m’éloigne à peine, et je regarde les gouttes brillantes qui sèchent et vont s’éteindre sur mes pieds.


On devrait toujours parler des sentiments de la sorte : comme des tableaux vivants.

Pieronnelle

avatar 15/10/2017 @ 11:59:03
C'est vraiment prenant Lobe ; tous ces mots si justes pour exprimer un sentiment que certains chercheraient à résumer par un seul mot...toi tu l'images tellement dans ce magnifique paragraphe qu'a relevé également Martin...
Et puis quelle bonne idée cette réunion de "nostalgiques" , tous ces vécus qui n'en forment, peut-être finalement, qu'un seul, bien exprimé par ce « akilditu ! » épatent !
Nostalgiques mais pas abattus, la preuve ils se réunissent pour en parler ensemble; et puis c'est comme une sorte de chaîne, comme une sorte de main tendue... Les mauvais souvenirs se partagent et ça il fallait le trouver !
"Moi, dans la rue, le monde qui s’ouate" , comment ne pas se retrouver dans cette simple expression si...profonde !
Merci, comme toujours un plaisir de te lire !

Evaetjean
avatar 15/10/2017 @ 12:50:27
"Le monde qui s'ouate"... j'en ai la chair de poule car c'est exactement ça. Et le futur que tu t'inventes et sur lequel tu dois faire une grande barre en une fraction de seconde, c'est exactement ça aussi.

L'idée de ton texte est extra. Tu résumes très bien le fait que nous avons tous notre nostalgie accroché à nous et qu'en parlé en groupe aide aussi à "dédramatiser" un peu. C'est énorme le partage.

Et j'adore tes dialogues, les images que tu emploies parfois à travers les mots !

Merci


Nathafi
avatar 15/10/2017 @ 18:36:00

Quelle jolie façon d'expliquer les choses ! et quel soulagement aussi de voir une jeunette :-) aborder ce sujet sous cet aspect, tout en métaphores. Ce qui rassure, c'est que sa vie ne fait que commencer, et que des souvenirs, elle pourra en engranger, les meilleurs qui soient !
C'est du grand Lobe, comme toujours !

Frunny
avatar 15/10/2017 @ 19:11:37
Belle prose pleine de nostalgie....

Marvic

avatar 16/10/2017 @ 11:24:12
Il fallait y penser ! De bons souvenirs par anticipation, de ce qui aurait pu (dû) être .
Mais comme mes camarades, je suis admirative et touchée par ton écriture, des expressions formidables, "infusé de nostalgie, le monde qui s'ouate, l'invécu, akilditu..."
Quelle beauté, quel talent !

Guigomas
avatar 20/10/2017 @ 14:50:08
J'adore ce texte, l'idée est excellente et le rythme endiablé.

Lire une phrase comme "Dis donc, ça ferait un bon terreau pour une nostalgie de la lumière, ça.", ça ouvre complètement le champ à l'imaginaire, on imagine les N.A catalogant leur nostalgie, la cultivant presque ou la polissant pour la rendre parfaite. C'est superbe.

Le syle parlé est très bien rendu, avec de belles formules ("bon, après, le début de l’ambiguïté je me souviens plus trop").

La nostalgie de l'invécu, fallait y penser...

Guillaume22
avatar 23/10/2017 @ 09:21:08
Ce texte est vraiment très sympa, rempli de perles en effet qui vont parler à l'un, à l'autre ou à tous.
Premier ou 3e degré, au choix.
Yves, c'est mon troisième prénom... je n'avais même pas capté la blague en première lecture.
J'aime les portraits, la vie cachée des gens qui se dévoile peu à peu.
ça donne envie de lire... la suite ?


Tistou 23/10/2017 @ 11:17:15
Le mauvais souvenir masqué par un bon souvenir même pas vécu ! Nostalgie, nostalgie (quel beau mot !)
Riche idée que ces "Nostalgiques Anonymes". Finalement nous ici faisons aussi noas "ecriveurs Anonymes" ! Pour nous soigner de quoi ? Compenser quoi ? Des mauvaiis souvenirs même pas vécus ou des bons souvenirs pas encore imaginés ? Va savoir.
Je ne sais pas si Bolcho continue de venir faire des lectures sur C.L., et Vos Ecrits ? On ne le voit guère que sur "Le Monde Diplo", mais lui qui s'est toujours déclaré adversaire et non amateur des dialogues dans la chose écrite ne pourrait être que séduit par ceux proposés par Lobe.

D'ailleurs ça me rappelle que c'est moi qui prend la suite, et le trac du coup en même temps !
Et Lobe ? ... Lobe, elle suit "Juste ... elle" d'Evaetjean ... On peut s'attendre à de la délicatesse.

Garance62
avatar 24/10/2017 @ 16:42:18
Texte surprenant... Étrange car ce groupe se retrouve pour parler, chacun sans doute de ce qui le dérange, l'empêche d'avancer sereinement, thérapie de groupe donc mais sans cadre, sans direction. Comme une parole très libre pour chacun. J'ai donc été surprise. Au-delà de cette surprise j'ai découvert une prose très poétique par endroits, des associations inattendues.

Et puis le thème, moins inattendu, essentiel même. Universel.. L'âme soeur, le coeur qui en cherche un autre pour battre plus joyeusement... Il se cache bien mais à qui sait chercher... Sourire...
Merci pour ce texte Lobe. La poésie est bonne à vivre par les temps qui courent.



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