Cyclo
avatar 12/07/2017 @ 22:29:12
2011 : L’Égypte était en ébullition depuis quelques mois. Mais Bradford, le célèbre archéologue anglais n’en avait cure. Ses fouilles avançaient à grands pas. Il fallait faire vite, il était sûr qu’une autre équipe pouvait s’emparer de sa découverte : il pensait avoir trouvé le tombeau de Mérenrè II, pharaon de la VIe dynastie, enterré non loin de Saqqarah. Certains indices le laissaient penser. Il avait réussi à engager toute une troupe de fouilleurs presque professionnels, mais il fallait faire vite. La situation politique pouvait se dégrader à tout moment. Si même Moubarak n’arrivait même plus à maintenir l’ordre, ça pourrait être dur pour lui, archéologue européen.

Il faisait une chaleur d’enfer, le campement était établi non loin de l’entrée d’une espèce de cavité que Bradford avait réussi à faire dégager et transformer en tunnel. Pour les ouvriers engagés, pour les techniciens, les archéologues égyptiens de l’équipe, qui espéraient tirer parti de la découverte, "le soleil est lourd pour le corps de celui travaille en plein air", selon l’adage bien connu des ouvriers locaux. Certes, ici, on travaillait en sous-sol, mais la chaleur était très forte aussi et l’aération très insuffisante la rendait accablante. Certains étaient sur le point de craquer. Sans compter la propagande des Islamistes qui battait son plein ! Pour tenir son monde tranquille, Bradford avait engagé un flûtiste renommé du Caire, prénommé Hamid, qui se promenait dans les couloirs dégagés en jouant de sa flûte à longueur de journée. Lui aussi trouvait le temps long, surtout que sa femme était enceinte de son enfant premier-né, et qu’il aurait préféré se trouver avec elle dans ces circonstances. Mais le pont d’or de Bradford avait été le plus fort. Avec son gain de la saison archéologique, Hamid pourrait acheter une maison et assurer l’avenir de sa femme et du bébé.

Cependant, depuis quelque temps, on piétinait, les travaux n’avançaient plus. Des récriminations se faisaient entendre dans le camp des travailleurs les plus exposés à la difficulté du creusement et à la férocité des contremaîtres. Si Bradford ne s’en rendait guère compte, car on se taisait sur son passage quotidien, quand il venait inspecter l’avancée des travaux, Hamid, lui, qui passait toute la journée au sous-sol entendait les cris de détresse et voyait les larmes de désespoir de ceux qui pensaient ne pas pouvoir sortir de ce qu’ils considéraient comme l’antichambre de l’enfer. Seul Nacer, le second de Bradford, un Égyptien imposé par Moubarak pour autoriser les fouilles et vérifier que les trésors découverts ne quitteraient pas le pays, avait une idée claire du problème. Et des solutions à envisager. Avant qu’une révolte n’éclate chez les travailleurs, il faudrait faire un ou deux exemples, et envoyer les meneurs dans les geôles du régime où on les ramènerait à la raison.

Mais il fallait faire vite. L’idéal serait de trouver le trésor du pharaon très rapidement. Pour cela, des primes alléchantes avaient été promises. La flûte jouait son rôle, le site se creusait chaque jour un peu plus, Bradford pensait que la chambre mortuaire n’était plus très loin, Hamid pensait à son enfant qui allait naître, Nacer à ce qu’il pourrait récupérer du trésor pour le revendre à son profit sur le marché mondial, à Londres ou ailleurs, où les trafiquants se presseraient au portillon, les ouvriers suaient, la propagande islamique les atteignait de plein fouet, ils étaient prêts à se retourner contre l’Européen qui les faisait peut-être travailler pour rien, car s’ils ne trouvaient pas, adieu primes et salaires. Ça s’était déjà vu, le patron qui disparaissait du jour au lendemain...

Soudain un heureux événement se produisit, et même plusieurs : le 11 février, on apprit le départ de Moubarak, Nacer se sentit mal, car n’étant plus protégé du pouvoir, il pouvait tomber entre les mains des Frères musulmans qui noyautaient les ouvriers du chantier ; il s’empressa de déguerpir sans demander son reste. Deux heures plus tard, Hamid apprit que sa femme avait donné naissance à un gros garçon qu’ils prénommeraient Mohammed, en l’honneur du Prophète, et il joua de la flûte du mieux qu’il put. Une heure après, en faisant une brèche dans une paroi, on découvrit enfin l'entrée du tombeau du pharaon, qui ne semblait pas encore avoir été visité par les pilleurs des siècles précédents. Le sarcophage était intact, il y avait des inscriptions magnifiques que Bradford se promettait de traduire, et on pouvait penser que ça se prolongerait par de nouvelles découvertes.

Hamid reçut l’autorisation de quitter le chantier, les ouvriers perçurent une avance sur leur fameuse prime, Nacer demeura introuvable et les Frères musulmans disparurent pour se préparer aux futures élections. Ils avaient désormais d’autres chats à fouetter. Bradford se frottait les mains : on venait de découvrir le tombeau d'un ancien pharaon, et le nouveau allait disparaître dans le silence de l'Histoire, sans avoir droit à un tombeau fastueux, alors que les anciens, eux, avaient tous eu droit à des funérailles extraordinaires... Trop heureux de sa découverte, il ne prit pas garde à l'homme qui le suivait dans le tombeau et qui se précipita vers lui...

Pieronnelle

avatar 13/07/2017 @ 10:34:55
Toujours dans le réel et le social avec Cyclo ! Quelque part ça rassure, ça redonne un coup de fouet à la tentation de tout abandonner...Cyclo qui même au coeur de l'Ancien n'oublie pas le présent ! Bien vu, avec un suspens imprévu...un thriller pharaonique ! Ah ces archéologues anglais qui pillent l'Égypte ! Pas que les anglais pour être juste...

Lobe
avatar 13/07/2017 @ 14:51:31
Petite, j'ai beaucoup lu une adaptation BD d'Indiana Jones et le secret des pyramides: m'y voilà propulsée à nouveau! Pas sûr que les pharaons de l'époque avaient un comportement plus louable avec la plèbe, mais force est de constater qu'effectivement, leurs tombeaux ont traversé les siècles. Les pharaons d'aujourd'hui peuvent se retrouver plus facilement en mauvaise posture. Mais pas toujours...

En tout cas ton propos est très bien amené!

Minoritaire

avatar 13/07/2017 @ 15:36:47
Ca coule de source. On voit bien l'intérêt de chacun pour ces fouilles, qui va bien au delà de l'intérêt historique : intrigues, grosses sommes ou gagne-pain, gloire, pouvoir, petits et grands... mais tout cela ne fait-il pas aussi partie de l'Histoire?

Je ne peux m'empêcher de penser au "Mystère de la Grande Pyramide" de E.P. Jacob; surtout à la dernière phrase. C'est le genre de case de bas de page où il était marqué (A SUIVRE) et où l'on devait attendre une semaine pour savoir si le héros s'en était tiré.

Tistou 13/07/2017 @ 22:05:17
... et m'est avis que là, le héros ne s'en est pas tiré !

Les contraintes n'ont pas semblé te peser, bon recyclage des contraintes.
L'Egypte donc, vaste terrain de jeu parmi les sites historiques. Une Egypte contemporaine, avec ses problèmes contemporains, ses contradictions ...
Un texte tout à fait consistant, qui tient debout avec sa logique. Ma foi ça me semble bien réussi tout ça ?!

Darius

avatar 14/07/2017 @ 17:16:45
un vrai thriller... tout se tient et coule de source... on retrouve 3 fois "il fallait faire vite", ils étaient tous rudement pressés..
Je me demandais où était passé l'éléphant, mais après avoir relu les consignes, je vois qu'il avait été remplacé par un heureux événement, pas facile à placer celui-là.. mais bien trouvé, bravo !

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