Nietzsche, un continent perdu de Bernard Edelman

Nietzsche, un continent perdu de Bernard Edelman

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Philosophie

Critiqué par Gregory mion, le 15 avril 2017 (Inscrit le 15 janvier 2011, 34 ans)
La note : 10 étoiles
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Prophéties de la déchéance.

Il est assez dommage que ce livre de Bernard Edelman ne soit plus guère considéré par les connaisseurs de Nietzsche ou par ceux qui aspirent à découvrir sa pensée. C’est rien moins que toute l’œuvre de Nietzsche que Bernard Edelman entreprend d’examiner, mais avec une insistance toute particulière en ce qui concerne les différentes sections de La Volonté de Puissance. Sachant qu’il serait en effet impossible de caractériser l’ensemble des concepts nietzschéens en un seul ouvrage et d’en tirer un propos intelligible, Edelman condense sa réflexion autour de la notion de « volonté de puissance » et il en déduit une lecture panoramique des lignes de force qui irriguent l’œuvre de Nietzsche. Pour le dire très schématiquement, ce que Nietzsche entend défendre par l’idée de « volonté de puissance », c’est une haute intensité de vie et par conséquent une hostilité envers tout ce qui pourrait contraindre la vie à s’amenuiser. Il ne faut pas comprendre ici que la vie est en fin de compte haïssable parce qu’elle doit s’achever dans une mort qu’il est impossible de contourner, mais que la vie, par exemple, ne saurait tolérer une diminution de ses forces par des choix d’existence mortifères ou plus précisément par l’investiture d’une politique des faibles, cette dernière trouvant sa force négative dans l’apologie d’une civilisation entièrement dominée par les instincts grégaires.
Reprenant la parole de Nietzsche à sa plus fidèle racine en ce qui concerne la distinction entre les forts et les faibles, Bernard Edelman, peu à peu, en vient à brosser le portrait pitoyable de notre modernité. Le lecteur impatient, s’il le désire, pourra se dispenser d’étudier la première partie (« L’homme et le chaos » – pp. 17-115), quelquefois difficile d’accès et critiquable sur certains aspects épistémologiques, pour pleinement se concentrer sur les deux autres parties (« L’Histoire de l’humanité » et « Notre temps » – pp. 117-367), où l’on prend plaisir à retrouver les interprétations lumineuses et féroces de Nietzsche sur la longue déchéance humaine, avec le point culminant de l’homme contemporain tel qu’il est commenté par Edelman, en l’occurrence cet homme du présent qui brille de toute sa médiocrité et de son insatiable passion pour le grégarisme. On se prend d’ailleurs à rêver d’une réédition augmentée de ce livre, car dans la mesure où il date de la fin des années 1990, la sévérité justifiée de plusieurs de ses constats n’est plus vraiment à la hauteur de ce que le XXIe siècle occidental est en train de devenir. Pour cette seule raison, avec un peu d’humour et surtout avec une dose objective de véracité, on se délecte des réflexions de Nietzsche autour du socialisme (cf. pp. 249-257), compris comme le stade ultime de la décadence démocratique, et l’on se demande quelles pages supplémentaires il faudrait écrire à ce sujet au regard des cinq dernières années traversées par la France. Le socialisme aura bien apporté tout ce qui contrefait la vie : la nullité intellectuelle, le népotisme, la fureur de l’égalité (sauf pour les bénéficiaires du népotisme), la destruction du génie, l’implosion de l’école et les sourires béats d’un troupeau de couillons démocratiques.
Ce qui se détache donc très nettement de Nietzsche et des convictions d’Edelman, c’est le souhait ardent d’une aristocratie des créateurs. Il s’agirait en outre de mettre à la tête de l’humanité des hommes entièrement disposés à la force de la grande nature, des hommes totalement rythmés par les luttes complexes du vivant, dont les œuvres, quelles qu’elles soient, engageraient la vie et abattraient tout ce qui la réduit. De ce point de vue, les grands hommes ne sont pas tant des hommes légitimés par la culture que des hommes d’abord ancrés dans la nécessité naturelle. Ceci devrait alors se traduire par un double mouvement (cf. pp. 290-5) : la déshumanisation de la nature d’une part (délivrer la nature de toute croyance métaphysique telle que la morale, laquelle a souvent dégénéré en moraline), la re-naturalisation de l’homme d’autre part (l’apprentissage de la nature comme nécessité). Malheureusement, on ne le devine que trop, notre époque contredit chacun de ces points en continuant à nous conseiller, voire nous imposer, des personnalités artificiellement construites, pures incarnations de la régression et du tombeau. N’en doutons pas une seconde : la France est mûre pour des lendemains encore plus funestes et elle fait absolument tout ce qu’il faut pour y parvenir.

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