Judas de Amos Oz

Judas de Amos Oz
(Ha besora al-pi yehuda Iskariot)

Catégorie(s) : Littérature => Moyen Orient

Critiqué par Poet75, le 1 octobre 2016 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 61 ans)
La note : 9 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 5 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (1 587ème position).
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Qui est le traître?

Sous des apparences de simplicité, le nouveau roman d'Amos Oz ne manque ni de subtilité ni de complexité et il ne fait aucun doute qu'on peut le compter parmi les oeuvres importantes de cet auteur. L'intrigue peut assez facilement se résumer. Tout se déroule entre fin 1959 et début 1960 à Jérusalem. Un étudiant hirsute et barbu âgé de 25 ans et prénommé Shmuel, ayant perdu à la fois sa fiancée (qui le plaque pour un autre) et l'allocation mensuelle que lui versait son père, décide d'interrompre ses études. Peu de temps plus tard, il tombe sur l'annonce d'un vieil homme cherchant "un homme de compagnie". Shmuel se présente et est engagé: Son travail consistera simplement à faire la conversation tous les soirs avec l'instigateur de l'annonce qui s'appelle Wald. Avec lui, réside une mystérieuse et belle femme prénommée Atalia dont on découvre, au fil du récit, qu'elle est la veuve du fils de Wald (mort au combat pendant la guerre d'indépendance de 1948) et la fille d'un certain Shealtiel Abravanel (qui fut considéré, en Israël, comme un traître à cause de ses idéaux de paix et de ses liens amicaux avec des Arabes). La complexité du roman d'Amos Oz provient de ce que, en prenant appui sur ses personnages, sur les liens qui existent ou ont existé entre eux, sur leurs évolutions - Shmuel ne tarde pas à tomber amoureux d'Atalia, qui est pourtant bien plus âgée que lui -, l'auteur aborde, non sans érudition et subtilité, divers thèmes dont, en particulier, celui du traître. Une grande partie du roman, se fondant sur les discussions des personnages et leurs recherches, s'interroge sur la figure du traître. Celui-ci apparaît, tout particulièrement, sous les traits de deux personnages: Shealtiel Abravanel, dont j'ai déjà parlé et qui s'est opposé aux choix politiques de Ben Gourion, Shealtiel qui fut rejeté presque unanimement parce qu'il était considéré comme un rêveur ayant trahi sa patrie, et Judas Iscariote, celui qu'on méprise, le traître par excellence sur qui s'est fondé l'antisémitisme de générations de chrétiens. Car, si Shmuel a pris la décision d'abandonner ses études, il n'en continue pas moins de s'interroger au sujet de Jésus et de son disciple Judas. Et il émet des hypothèses: l'Iscariote était-il vraiment le traître qu'on se plaît à détester et qui fut représenté dans l'iconographie comme la caricature du Juif perfide?
Amos Oz n'est certes pas le premier écrivain à s'emparer de la figure du traître, à s'interroger à son sujet en se référant à celui qui semble en être l'archétype. Bien évidemment, le romancier se plaît à malmener les idées toutes faites. Les hypothèses qu'il formule à propos de Judas ne sont d'ailleurs pas totalement nouvelles. Dès le IIe siècle, un écrit apocryphe ("L'Evangile selon Judas") estimait que, de tous les disciples, l'Iscariote était le seul à avoir vraiment compris qui était Jésus. Je ne sais si Amos Oz a eu connaissance de ce récit, car il ne le cite pas dans son roman. Toujours est-il que, depuis longtemps, l'on s'interroge à propos de Judas et que l'on n'a sans doute pas fini de le faire. Amos Oz, par le biais d'un roman qui est aussi une méditation et une réflexion sur le thème de la traîtrise, y contribue à sa manière et il le fait avec intelligence. Quoi qu'on pense des hypothèses qui sont formulées dans ce livre, on n'en est pas moins interpellé et dérangé dans ses certitudes ou ses idées toutes faites. Personnellement, j'ai fait depuis longtemps ce choix de préconiser davantage les écrits qui nous interrogent, voire qui nous déstabilisent, plutôt que ceux qui se contentent de nous conforter dans ce que nous croyons (ou croyons croire) déjà! De ce point de vue, outre ses indéniables qualités littéraires, le "Judas" d'Amos Oz apparaît comme des grands romans de cette rentrée littéraire.

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Les éditions

  • Judas [Texte imprimé], roman Amos Oz traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen
    de Oz, Amos Cohen, Sylvie (Traducteur)
    Gallimard / Du monde entier (Paris)
    ISBN : 9782070177769 ; EUR 21,00 ; 25/08/2016 ; 352 p. ; Broché
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De l'incommunicabilité entre religions

9 étoiles

Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 40 ans) - 22 mai 2017

Sympathiser avec la religion et la race voisine reste donc suspect, surtout au Moyen-Orient, notamment chez Les Juifs israéliens quand l'un d'entre eux tend la main aux Arabes pour la paix. Jugements de valeur et suspicions vont bon train. Ce thème est filé ici avec autant de subtilité et d'humour, tout en faisant sentir la gravité de la situation et de ses conséquences relationnelles potentielles. Le style est sobre et élégant.
Ce roman s'avère donc bien à conseiller, en effet.

Judas réhabilité ou Israël autrement

9 étoiles

Critique de Pacmann (Tamise, Inscrit le 2 février 2012, 52 ans) - 15 avril 2017

Quelques années après la création de l'Etat d'Israël, Shmuel, étudiant à la dérive, largué par sa copine, privé du soutien financier de ses parents, abandonne son mémoire de fin d’étude et répond à une annonce offrant un emploi d’homme de compagnie chez Gershom Wald, vieillard invalide et érudit vivant avec sa belle-fille. Celle-ci, Atalia Abravanel, une très belle femme, fille d'un homme politique considéré comme un traître à la nation. Décrit comme un opposant à David Ben Gourion, il aurait prôné un état unique où arabes et juifs auraient vécu ensemble.

On va donc suivre ainsi l'histoire de ce trio en parallèle à celles de deux défunts, Shealtiel Abravanel et Judas Iscariote, deux "traîtres" de l'histoire de la terre sainte.

Trahison et loyauté sont les thèmes de ce livre lent, prenant et profond. Shmuel qui, travail oblige, discute beaucoup avec son employeur qui énonce des phrases très fortes qui s’égrainent au cours du récit.

Judas était-il vraiment un traître ? Ou au contraire le plus fidèle et le plus dévoué de des disciples du Christ ? Dans ce roman, , l’auteur semble vouloir se justifier lui-même en essayant de réhabiliter la vraie nature de cette figure biblique. Certes crédible mais peu argumenté, on peut en débattre comme d’ailleurs aussi les véritables intentions de Jésus qui ont été détournées par Saint-Paul, véritable fondateur de l’Eglise chrétienne.
Aussi un clin d’œil au roman « L’Evangile selon Pilate » d’Eric-Emmanuel Schmitt qui lui aussi donne une autre interprétation très très personnelle et romancée de la passion du Christ.
Amos Oz s’incarne en outre dans le personnage de Shmuel, homme de gauche qui soutient la cause palestinienne et porte l'idée que la paix n'est possible qu'à la condition qu'Israël quitte les territoires occupés. Il est aussi positionné comme traître au regard d’une frange majoritaire de son pays.

Un excellent roman à l’écriture assez classique, très lisible et s’inscrivant à la fois vers le passé mais aussi le futur en s’orientant irrémédiablement vers un débat

La passion selon Judas.

10 étoiles

Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 57 ans) - 18 janvier 2017

Israël dans les années 60.
Shmuel Ash est un jeune homme un peu en dehors du temps, indécis, rêveur, une espèce de « Zéno » qui prend l'escalator à contre sens.
Il préparait une thèse sur Jésus dans la tradition juive mais faute de moyens financiers il fut contraint d'arrêter ses études.
Faute de mieux il se fait donc engager pour garder un vieil homme malade et lui faire la conversation.
Dans les propos du vieil homme, il est beaucoup question de Ben Gourion, des événements de 1948, de la légitimité du peuple juif sur son territoire et de la possibilité de vivre en paix avec les arabes.
Le discours de Shmuel est dirigé vers Judas l'Iscariote, ce judas détesté par l'humanité et tant aimé par ce doux rêveur.
Mais ils ne sont pas seuls dans la maison, il y a la belle et mystérieuse Atalia. Son parfum entêtant à la violette, ce creux entre la bordure de ses lèvres !

Au fond, le baiser de Judas, le plus célèbre de l'histoire, n'était certainement pas celui d'un traître. Les émissaires dépêchés par les prêtres pour arrêter Jésus à l'issue de la Cène n'avaient pas besoin que Judas leur désigne son maître. Quelques jour auparavant, en effet, Jésus avait fait irruption dans le temple où, de colère, il avait renversé les tables des changeurs de monnaie au vu de tous. Du coup, la ville entière le connaissait. En outre, quand ils sont venus l'arrêter, il n'a pas essayé de s'enfuir et les a suivis sans opposer de résistance. La traîtrise de Judas ne s'est donc pas traduite par le baiser à Jésus à l'arrivée des geôliers. Sa traîtrise, si traîtrise il y a eu, s'est produite à la mort de Jésus sur la croix. C'est à ce moment-là que Judas a perdu la foi et le sens de sa vie.

Comme toujours ce sont les historiens qui déterminent qui est le lâche et qui est le héros.

J'ai passionnément aimé ce livre, cette ambiance de huis-clos où tout se répète. Certes il faut aimer le sujet sans quoi la lecture deviendrait un calvaire mais cette oeuvre est tout simplement grandiose.

Qui était vraiment Judas ?

8 étoiles

Critique de Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 78 ans) - 5 décembre 2016

Au début des années 60, Shmuel Asch, un jeune étudiant à Jérusalem interrompt ses études qu'il ne peut plus financer. Il s'était attaqué à une thèse "Jésus dans la tradition juive" et l'abandonne également, tout en restant très attaché au sujet et aux questions abordées : Jésus était-il juif ? Judas était-il réellement un traître ? Qui a fondé la religion chrétienne ? Et bien d'autres qui ont hanté les Juifs au cours des siècles...

Sans ressources il finit par accepter un "petit boulot", gîte et couvert inclus, dans une maison où vivent reclus un vieillard impotent et une jeune femme, pas si jeune car elle a presque le double de son âge ! Il doit simplement tenir compagnie au vieillard plusieurs heures par jour et lui faire la conversation. Ils ont des échanges passionnés sur la création d'Israël et le rôle de Ben Gourion, sur les relation entre les Juifs et les Arabes, sur la guerre et sur la paix, et également sur la thèse inachevée sur Jésus. L'auteur nous invite à participer à ces conversations et le lecteur le fait volontiers car le style du texte, plein de poésie, est enchanteur.

Le jeune homme quant à lui est obnubilé par ses hôtes dont il ne sait rien, il est aussi fasciné, et secrètement amoureux de la jeune femme, aussi belle que distante. Il aura satisfaction petit à petit et découvrira une histoire tragique, probablement assez commune dans ce pays déchiré par des conflits sanglants entre Juifs et Arabes qui se disputaient âprement une même terre où avaient habité leurs ancêtres.

Un livre passionnant sur le rôle des traîtres...

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