Le sentier des reines de Anthony Pastor

Le sentier des reines de Anthony Pastor

Catégorie(s) : Bande dessinée => Aventures, policiers et thrillers

Critiqué par Blue Boy, le 17 décembre 2015 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 7 étoiles (basée sur 3 avis)
Cote pondérée : 5 étoiles (33 169ème position).
Visites : 1 383 

Un parcours de combattante

Eprouvée par une longue guerre et veuve depuis peu, Blanca décide de quitter son village savoyard avec sa belle fille, veuve elle aussi, et le jeune orphelin Florentin. Pour subvenir à leurs besoins, ils vivront de colportage, pistés par un type louche qui aimerait récupérer la montre que Blanca transporte avec elle.

« Le Sentier des Reines » est le récit d’une quête, celle d’une mère courage, Blanca Dupraz. Au lendemain de la dévastatrice Grande guerre, déjà épuisée par l’anxiété liée à l’attente des lettres de son mari ou des permissions qui ne venaient jamais, elle perd ce dernier tout juste revenu du front dans une avalanche. Ce cruel coup du sort va la pousser à quitter son village, seul moyen selon elle de ne pas sombrer dans la folie. Après avoir réuni ses maigres possessions dans le but de les revendre, c’est accompagnée de sa belle fille également veuve et du jeune orphelin Florentin qu’elle partira à l’assaut des « sentiers », avec en tête un objectif connu d’elle seule… L’apparition d’un vagabond vaguement inquiétant, qui prétend avoir connu son mari sur le front, va distiller une tension tout au long de l’histoire, l’obsession de l’ancien poilu étant de mettre la main sur la montre qui appartenait à son époux défunt.

Davantage observateur des événements qu’acteur, la présence du jeune orphelin semble se justifier par son rôle de narrateur. Ses états d’âme en « voix off » confèrent au récit une note intime et littéraire, renforçant la profondeur du personnage phare, Blanca. Les rencontres que va faire la petite équipe conforteront la veuve dans la pertinence de sa décision, lui permettant de mener à bien sa mission et bien plus encore. Car malgré tous les obstacles se dressant sur leur chemin, notamment le froid, la fatigue et la faim, la récompense sera à la hauteur des souffrances endurées. A ce titre, il s’agit donc bien d’une quête initiatique, avec en filigrane les prémices du combat féministe, incarnés par le docteur Curiot, autre personnage de femme hors-normes pour l’époque. Celle-ci, en sensibilisant Blanca sur la condition féminine, moins avancée en France que dans d’autres pays, orientera pour de bon sa trajectoire, lui faisant atteindre le point de non retour, chose extraordinaire pour une femme dont le destin aurait dû être celui d’une villageoise entièrement dévouée à son mari.

Avec son style hachuré et sombre, le dessin d’Anthony Pastor traduit bien l’atmosphère et l’âpreté des conditions de vie des classes défavorisées à cette époque. Si les postures des personnages apparaissent parfois un peu figés, l’ensemble reste agréable à l’œil – avec de très belles évocations de la vie quotidienne - et dégage une beauté austère, à l’image des paysages savoyards représentés ici.
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Avec ce one-shot, l’auteur a dressé le beau portrait d’une femme qui, en décidant de suivre un sentier étroit et épineux au lieu de se résigner à une vie triste et sans surprises, s’est muée peu à peu en reine de son destin. La seconde de ces reines est Pauline, mais le personnage se révèle presque décevant : jolie mais très effacée, elle semble se contenter de suivre Blanca, son rôle semblant se limiter à celui de faire-valoir. Mais globalement, cette ode à la liberté constitue une agréable lecture. Et s’il y est question de féminisme, on peut aussi y voir un encouragement à l’intention de chacun, homme ou femme, à prendre sa propre vie en main.

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"Les femmes peuvent pas faire ça."

7 étoiles

Critique de Dixie39 (, Inscrite le 12 mars 2017, 47 ans) - 6 mai 2018

Il en faut du courage pour partir seuls sur les sentiers enneigés, à flanc de montagne. Il faut aussi ne plus rien avoir à perdre. Sauf peut-être la vie. Nous sommes en 1920. La guerre est finie, peu d’hommes sont rentrés vivants et ceux qui restent ont « repris leurs droits », reléguant à nouveau les femmes à leur condition d’avant.

"– Les femmes ne peuvent pas faire ça.
– Tu as oublié tout ce qu’on a déjà fait là-haut, dans les champs et avec les bêtes… Le colportage, ça ne devrait pas être beaucoup plus dur.
– Les femmes peuvent pas faire ça."

Fin de discussion.

A bout de ressources, Blanca décide d’emmener Pauline, sa belle fille, veuve tout comme elle et Florentin, l’orphelin, vers un avenir meilleur, ou tout au moins, la possibilité d’une vie libre et loin du joug des hommes. C’est à ce voyage que nous convie Anthony Pastor. Les deux femmes et le jeune garçon vont devoir affronter le climat savoyard et ce mystérieux poilu qui aurait été le compagnon d’infortune du mari de Blanca.

Le dessin est âpre, comme le temps et la vie des montagnards. Ses hachures multiples collent aux personnages et aux paysages. Les pages de cette marche insensée sur les pans de montagne enneigés, sous la tempête, sont magnifiques.

Anthony Pastor passe d’un blanc lumineux aux couleurs sombres d’une page à l’autre avec aisance, collant ainsi parfaitement au récit.

L’auteur évoque également les premiers pas du féminisme et ouvre son récit sur cette quête de l’émancipation et de la liberté.

Deux figures obstinées

6 étoiles

Critique de Fanou03 (*, Inscrit le 13 mars 2011, 42 ans) - 19 février 2018

Je reconnais que je ne suis pas très amateur de la ligne graphique que propose Anthony Pastor ; il n’empêche : l’histoire du Sentier des Reines est puissante, avec en particulier ces deux figures très réussies, de par leur force : Blanca Dupraz, la veuve de guerre et Félix Arpin, l’ancien combattant devenu vagabond. La course poursuite que décrit l’album entre ces deux personnages est à la fois pathétique, pitoyable mais leurs obstinations réciproques forcent le respect. Elle renvoie aussi à une toute une frange de la population que la Guerre a laissée dans la misère et a détruit aussi physiquement que moralement. Il faut noter aussi que Anthony Pastor a fait un sacré travail documentaire : cette traversée de la France rurale, coincée entre des traditions qui peinent à se maintenir comme le colportage et un certain modernisme qui vient ébranler un pays encore conservateur, est très bien rendue (je pense au train de bois des gens du Morvan par exemple).

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