De la mort sans exagérer: Poèmes 1957-2009
de Wisława Szymborska

critiqué par Septularisen, le 27 juin 2018
(Luxembourg - 51 ans)


La note:  étoiles
UNE POÉSIE DU QUOTIDIEN...
Trois mots étranges

Quand je prononce le mot Avenir,
sa première syllabe appartient déjà au passé.

Quand je prononce le mot Silence,
je le détruis.

Quand je prononce le mot Rien,
je crée une chose qui ne tiendrait dans aucun néant.

«Trois mots étranges», tiré du recueil «Instant» (2002)

Quand le prix Nobel fut décerné en 1996, à Wislawa SZYMBORSKA (1923-2012), son nom n'était pas,- c'est le moins que l'on puisse dire -, très connu aux lecteurs du monde entier, excepté, bien sûr, dans sa Pologne natale.

Cette reconnaissance soudaine était à la fois surprenante et justifiée. Surprenante car Wislawa SZYMBORSKA s'était toujours tenue résolument à l'écart de toute scène publique ou médiatique. Justifiée tant son œuvre est sans équivalent! Réussissant le rare prodige d'user d'une écriture simple, limpide, sans obscurités, sans aspérités, même en développant des thèmes philosophiques ou métaphysiques. Avec toujours une écriture sans tragi-comédie, un sens très développé de la plaisanterie.
Ainsi p. ex. si vous envoyez une candidature pour trouver un emploi, vous direz simplement : j’ai envoyé mon CV… Wislawa SZYMBORSKA avec son immense talent dira elle:

Curriculum Vitae

Que faut-il?
Il faut écrire une requête
et joindre son curriculum vitae.

Quelle que soit la longueur de la vie,
le C.V. se doit d’être court.

On est prié d’être succinct et de trier les faits.
Transformer les paysages en adresses.
Et souvenirs confus en dates sûres et certaines.

De toutes les amours, suffit le conjugal.
Et parmi les enfants, ceux qui sont nés vraiment.

Seuls ceux qui te connaissent, pas ceux que tu connais.
Voyages, si à l’étranger.
Appartenance à quoi, sans pourquoi.
Distinctions, sans à quel titre.

Écris comme si tu ne t’étais jamais
adressé la parole,
et t’évitais plutôt.

Tu peux omettre chiens, chats, oiseaux,
souvenirs de pacotille, amis et rêves.

Prix plutôt que valeur,
Titre plutôt que teneur.
Pointure de chaussures plutôt que où il va,
celui pour qui tu passes.
Joindre une photo avec une oreille bien visible.
C’est sa forme qui compte, non pas ce qu’elle entend.
Et qu’entend-elle au juste?
Le ronflement des machines à broyer du papier.

«Curriculum Vitae» tiré du recueil «Les gens sur le pont» (1996).

Cette nouvelle version de l’anthologie : «De la mort sans exagérer» regroupe les poèmes des deux recueils déjà publiés précédemment en français («Je ne sais quelles gens», ici http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/35732 et justement «De la mort sans exagérer», ici http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/35704 sur CL), auquel on a retiré le recueil «Vue avec grain de sable» (1996) et ajouté une sélection de poèmes extraits ses derniers recueils. On peut donc dire qu’il s’agit d’un «panorama» très complet de l’œuvre de la poétesse polonaise, puisqu'elle va de ses premiers écrits «Appel à yeti » (1957), à «Instant» (2002) «Deux points» (2005) et «Ici» (2009).

Que dire de plus sur la poésie de Mme. SZYMBORSKA? C’est une poésie du bonheur sans illusion toutefois, avec des grands questionnements sur la vie quotidienne. Elle regarde le monde et nous propose son regard, d’une façon subjective, simple, innocente, modeste, humaine.
Une poésie du quotidien…

La petite fille tire sur la nappe

Cela fait plus d’un an qu’on est venu au monde,
et il y reste encore des choses à explorer,
à prendre sous contrôle.

Présentement, nous étudions les choses
incapables de bouger toutes seules.

Il faut pour cela qu’on les aide,
qu’on les pousse, qu’on les déplace,
les soulève et les porte quelque part.

Certaines s’y refusent, par exemple l’armoire,
les implacables murs, la commode, la table.

Mais la nappe déjà, sur la table obstinée,
pour peu qu’on en saisisse vigoureusement les bords,
trahit une envie de voyage.

Et sur la nappe, les verres et les soucoupes,
le petit pot de crème, les cuillères et le bol,
frémissent déjà de désir.

Voyons, quel mouvement
ils voudront bien choisir,
après l’instable instant sur le bord de la table.

Randonnée au plafond ?
Vol autour de la lampe ?
Un saut vers la fenêtre et puis sur l’arbre en face ?

M.NEWTON n’a pas à s’en mêler encore.
Qu’il observe du ciel en agitant les mains.

Il est impératif que l’expérience se fasse.
C’est fait.

«La petite fille tire sur la nappe» extrait du recueil «Instant» (2002).